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#1 04-03-2011 17:01:51

Dzovig
@rmenaute

A propos de Louis-Ferdinand Céline

Hier soir, dans "La Grande Librairie" Louis-Ferdinand Céline

Une émission consacrée à cet écricain qu'on dit être le plus grand écrivain français de son époque, ce qui me conforte dans l'opinion que je me faisais de lui, m'a donné l'envie de me plonger enfin, dans un livre que j'avais acheté sur les quais à Paris, il y a plus de quarante ans (!) édité en hommage à l'écrivain par les éditions L'Herne - cahier n°3 - paru en 1963... et que je n'avais pas encore pris le temps de lire (!) bien que ce soit le seul auteur qui m'ait jamais donné l'envie d'en savoir davantage sur lui.

Ce recueil contient témoignages, correspondance, textes inédits, essais, études ...

Les témoignages de ceux qui l'ont connu, approché, à divers titre m'ont bouleversée et l'un d'entre eux, en particulier tant il me semble coller à l'idée que je me faisais de cet homme, sans l'avoir connu autrement qu'en le lisant :

Céline à Rennes - par Marcel Brochard - 14 octobre 1962

Mon cher Louis,

Voici plus d'un an que tu reposes, que tu te reposes - enfin ! - et je crois qu'il est temps, avant que nous soyons tous partis, ceux de notre âge, de remettre en place les faits que tu as décrits. Que cela te plaise ou non, que cela plaise ou non à tes mémorialistes ou autres scribes, il faut bien qu'il y en ait UN, pour te redire, à toi, la vérité.

Je sais bien que tu as affirmé cent fois à tes visiteurss, les Robert Poulet, Marc Hanrez, Roger Nimier, etc. que la biographie, ça n'a pas d'importance. "Inventez-la." Et tu ajoutais : "Il faut choisir, mourir ou mentir." - "On fait du vrai en arrangeant, en trichant comme il faut."

La dernière fois, tu m'as dit à moi la vérité - et je ne t'ai pas cru, bien entendu - en me quittant à la grille de Meudon une fin d'après-midi de juin, l'année dernière. Tu m'as répété ce que tu avais rabâché tout au long de notre bavardage : "ça y est ce coup-ci, je vais crever !" Et moi de rire, et de te répondre de te secouer un peu ; je voulais te sortir de cette prison, t'emmener une heure en voiture, dans les bois à côté, tout doucement, à regarder une fille bien balancée se promener dans une allée, à te changer les idées.

Louis, cette fois, tu n'as pas menti. Quinze jours après, au fond de la Bretagne, j'apprenais ta mort, ta vraie mort, par le journal !

"Il faut choisir, mourir ou mentir." Eh bien ! Louis, tu n'as jamais choisi, tu as beaucoup menti, mais hélas ! pour mourir, ça n'a pas raté.

Tu permets que je commence par la biographie. Oh ! sur deux points seulement, car à un autre de rechercher les détails et de remettre tout d'aplomb. Même si cela te remue dans la tombe. Avant tout il faut rectifier l'histoire de tes parents. Tu leur dois bien cela. C'est dans "Mort à crédit" que tu en fais une peinture toute d'invention, poétique ou pas, littéraire ou pas, imaginative et faussée à coup sûr. Pourquoi ? Tu aurais pu aussi bien parler des parents d'un autre. Non, c'est de ton père et de ta mère, braves gens tranquilles, petits bourgeois effacés, dont toute la vie, tu le sais, depuis ta naissance à Courbevoie, puis tout au long de ton enfance passage Choiseul, tournait autour de toi. Tu les fais s'engueuler sans arrêt, se battre comme chiffonniers, tu parles du revolver de ton père ! Le pauvre homme n'en avait probablement jamais tenu, même dans les champs de foire !

Et tu savais si bien, Louis, que ton "mort à crédit" était si faux, si caricaturalement faux, si blessant, que tu demandas à ta mère de ne pas le lire... et elle ne l'a jamais lu ! Quant à ton père, nous nous souvenons de ton chagrin, bien sincère, à sa mort ! Tu étais bouleversé ! **

Les Destouches étaient autrefois Destouches de Lenthillière, gentilshommes normands mais de petite fortune. Le grand-père de Louis, marié à une de Villaubry et professeur au lycée du Havre, est mort jeune laissant plusieurs enfants, dont Ferdinand le père de Céline.

Ferdinand se maria avec Marguerite Guillou, fille de Céline Guillou. On retrouve ainsi l'origine de la signature qui réunissait en Louis-Ferdinand CELINE, son prénom et ceux de ses anciens. La maman était antiquaire à Paris, près de l'Opéra, et s'était spécialisée dans les dentelles anciennes de valeur. Commerçante avisée, elle gagnait gros et portait les beaux diamants que Colette, fille de Louis, possède aujourd'hui.

Peu après leur mariage, Ferdinand et Marguerite s'installent à Courbevoie, elle dans le commerce. Lui, licencié ès-lettres travaille à la Compagnie d'Assurances Le Phénix où il terminera au rang de Sous-Chef. ... on le dépeint comme un homme posé, intelligent et cultivé ...L-F Céline écrit de son père "qu'il gagnait honteusement 300 francs par mois" or, ceux de notre génération savent que c'était là la solde d'un capitaine de l'armée...

Ma femme Denise et moi, nous souvenons fort bien de cet homme tout rond, au physique et au moral, jovial et franc, ainsi que de Marguerite, la mère de Louis. Nous déjeunions parfois au 11 de la rue Marsollier vers 1923. On en sortait éberlué à la pensée que Louis était leur enfant !

Madame Ferdinand Destouches n'a jamais été ni ravaudeuse, ni "raccommodeuse de vieilles dentelles" (R. Poulet, page 3), "à rapetasser les trous dans les marchés de banlieue" comme l'écrit Céline, comme répète Ducourneau dans l'édition de la pléïade, comme Louis l'a raconté cent fois aux badauds ou aux journalistes qui buvaient ses paroles crayon en main ; le disait-il en toute crédulité ? se mentant à lui-même pour peut-être jouer sa comédie, ou par innocence et conviction ! ..

Il est exact Louis que tu étais un enfant endiablé, indiscipliné, ivre de liberté, et que tu as reçu des gifles et des fessées sûrement bien méritées. On t'envoie en Allemagne à 14 ans en vue d'apprendre la langue et le commerce. Précoce, tu couches avec ta logeuse et te fais renvoyer. On t'expédie en 1909 en Angleterre, où des aventures du même genre te font "rendre" à tes parents.

Mais comme tu apprends avec facilité, tu t'instruis avec cette insatiable curiosité et cette intelligence que l'on sait ! Tu rêvais déjà de médecine. Tu retiens l'anglais et l'allemand admirablement, tu entre enfin dans une maison de commerce du quartier Sentier, comme vendeur de rubans à ton corps défendant, puis chez un diamantaire de la rue de la paix où une blague retentissante, toujours du même ordre, du même désordre, te fait encore renvoyer. A 18 ans, tu te heurtes à des parents excédés, et excédé toi-même tu t'engages dans l'armée par coup de tête.

(Ce qui est certain, c'est que l'enfance et la jeunesse de L.-F. Céline "misérable et honteuse" est de pure composition)

Enfin Louis, vieux soldat, veux-tu nous dire la vérité sur ta fameuse trépanation ? Tous, autant qu'ils sont, t'ont cru évidemment, toi le trépané des batailles d'août 1914, pauvre cerveau défoncé ; jusqu'à Henri Mondor, professeur, pourtant de métier, qui dit et redit dans son propos de la Pléïade que tu as eu le crâne cassé.

Et d'aucuns bientôt d'ajouter que c'est peut-être par le trou du cerveau qu'est entré le génie ! Un autre a même touché la plaque de métal que tu avais sur la tête !

Louis, non, disons vrai ; tu as été gravement blessé dans les premiers combats de la vieille guerre, comme maréchal des Logis de cuirassiers. On t'a assez honoré, décoré, fêté, illustré à ce sujet. Mais je t'ai souvent vu le torse nu, Louis. Ton bras droit dans le haut presqu'à l'épaule, portait un trou à y mettre un oeuf. C'était la cicatrice d'une fracture ouverte par éclat d'obus, blessure qui te tint plus d'un an à l'hôpital et qui te laissa toujours un peu de paralysie de la main droite ... Tu as eu aussi par le même et seul coup qui mit fin à ta guerre, le tympan abîmé par le bruit de l'explosion, te laissant de pénibles bourdonnements d'oreilles. Mais tenons-nous en là, veux-tu. Nous autres tes copains de Rennes, nous le savons bien, tu n'as jamais été blessé à la tête, ni trépané ! .....

Louis, mon vieux copain, le Destouches de notre jeunesse, de nos espoirs, de notre vie pleine de vie, de nos enthousiasmes, aussi bien ceux de l'esprit que les autres plus bas dont nous parlions toujours avec déchaînement !

Toi qui oses dire à Robert Poulet que tu étais "bourgeois" à Rennes, années 1920 ! Lequel Poulet écrit tout un chapitre sur "Céline bourgeois" ! Anarchiste déjà tu étais, Louis. Brutal aux aspects puérils, révolutionnaires, égalitaires, oui !

Mais tu racontes des âneries sur ton beau-père le Professeur Follet, qui était un notable, c'est exact, mais qui ne t'a jamais demandé d'en être un autre. Il te connaissait, comme Edith (épouse de Céline) et nous autres te connaissions bien, comme tu as toujours été, ennemi du conformisme, que ce soit dans les manières, dans les paroles ou dans l'habillement. Ton entrée dans un salon rennais faisait sensation. Le chapeau genre cow-boy sur l'oreille, tu disais salut à la ronde, et une fois assis, on ne voyait que tes gros souliers. L'homme aux gros souliers disait ma petite Jacqueline tout enfant ! ...

Non, Louis, tel ils t'ont connu les autres, après, même ceux de la fin, tel tu étais déjà à vingt ans ! Effarant de curiosité, versatile, blagueur, grossier, irritable, mythomane et génial ! Et paradoxal. Ne t'ai-je pas entendu dire à plusieurs reprises dans ton cinquième de la rue Girardon en 1941-42 : "moi, je prouverai qu'Hitler est juif !"


** réflexion perso : je crois plutôt que Céline craignait que sa mère ne prit au premier degré la fiction d'un roman les mettant en scène, elle et son mari, procédé qui rendait le roman aussi réaliste qu'une biographie. Et Céline, en sacré farceur qu'il était, a joué le jeu jusqu'au bout, avec les journalistes bien sûr, mais aussi avec ses amis. ...

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#2 04-03-2011 17:58:18

JP
@rmenaute
Réputation :   74 

Re: A propos de Louis-Ferdinand Céline

J?ai un faible pour Mort à crédit. Il y décrit la vie du marais et celle du sentier de telle façon que j?y retrouve les ambiances de mon enfance. Son rapport au père et au monde n?est pas sans rappeler les miens envers mon père adoptif. Cela ne fait pas pour autant de moi un nazi. Je dis ça pour quelques-uns du forum qui assimilent un peu vite les éléments en mélangeant tout sans même distinguer entre le fait aimer un roman et ne pas aimer l? idéologie politique de Céline. Pour eux, c?est la même chose. Albert Eisntein a réfléchi sur l?énergie, cela n?en fait pas pour autant un génocideur par usage de la bombe atomique.

Dernière modification par JP (04-03-2011 18:11:45)

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#3 04-03-2011 18:20:14

lenajan2
@rmenaute

Re: A propos de Louis-Ferdinand Céline

Un grand écrivain, que je préfère à Proust pour sa capacité à aller à l'essentiel...


գողը գողից գողացաւ, Աստուած տեսաւ, զարմացաւ :

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#4 04-03-2011 19:07:03

Pascal Nicolaides
@rmenaute

Re: A propos de Louis-Ferdinand Céline

Très heureux de me joindre à vous tous pour saluer l'écrivain, le médecin et l'homme tout simplement même avec ses propos antisémites. Combien d'autres écrivains et d'hommes politiques de cette époque après avoir tenu des propos semblables ont choisi d'adopter un profil bas à la Libération ? J'ai le souvenir d'une photo de groupe montrant Mitterrand sous une banderole proclamant : "A bas les métèques !" Une autre le montrant serrant la louche du Père Pétoche avec grande effusion de sentiment... J'avais lu ce Cahier de L'Herne à lui consacré...à la Documentation de mon collège de Créteil. Aujourd'hui il doit être quasi-introuvable...
Louise a raison c'était le médecin des pauvres, un médecin de dispensaire qui voyait défiler tous les malades
des "milieux défavorisés" comme on dit aujourd'hui.
Quant à la relation à son fidèle Bébert, elle est très touchante, ce brave matou l'ayant suivi dans toutes ses tribulations.
Ce fut tout à fait mesquin de ne pas honorer au moins l'écrivain unique dans l'histoire de la littérature française
et qui a inspiré nombre de ses successeurs et non des moindres.
Merci Dzovig pour cette piqûre de rappel !

Dernière modification par Pascal Nicolaides (04-03-2011 19:32:39)

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#5 04-03-2011 21:35:50

Dzovig
@rmenaute

Re: A propos de Louis-Ferdinand Céline

C'est exactement ça, Louise et Pascal  ,

comme tu dis Louise "il est vrai qu'il a tenu de nombreux propos antisémites, c'est surtout ce qu'on ne lui pardonne pas, mais il s'est expliqué à ce sujet: il a grandi dans une période où l'antisémitisme régnait, il en a été très influencé;
mais il n'aurait jamais refusé de soigner un Juif malade venu chez lui; il était le médecin des pauvres, dont les riches bourgeois juifs avaient honte, et espéraient qu'Hitler les en débarrasserait, sans se douter qu'ils allaient subir le même sort."

demain, je vous ferai partager un autre témoignage de cet homme dont j'admire l'humanité (quoi qu'on en pense).

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#6 05-03-2011 10:03:04

Dzovig
@rmenaute

Re: A propos de Louis-Ferdinand Céline

D"un Céline l'autre - Lucien Rebatet (témoignage)

Je ne me rappelle plus la saison, fin de printemps ou début de l'automne. En tout cas, il faisait très beau, un très bel après-midi de cette année 1932. Le "Voyage au bout de la nuit" avait paru une semaine ou deux plus tôt, salué d'une louange tonitruante par Léon Daudet dans "l'Action Française" où je travaillais depuis trois ans. Je passais boulevard des Italiens. Le bouquin était à la devanture de Flammarion. Je l'achetai, surtout par curiosité : avec l'âge, les enthousiasmes du cher Daudet devenaient un peu faciles. Dix lignes lues sur le pas de la porte, et j'allai m'asseoir incontinent sur un banc, juste en face de la librairie.

Si les voitures ne frôlaient pas encore les trottoirs, il s'en fallait déjà de beaucoup que les boulevards fussent un lieu de paix mentale, de dégustation esthétique. Deux heures plus tard, cependant, j'étais toujours là, ignorant le fracas du roulage et le flot des passants, merveilleusement captif dans mon île célinienne *, galopant à travers cette guerre que personne n'avait encore osé raconter, embarquant avec Bardamu à bord de l"Amiral Bragueton" des <Corsaires Réunis> pour Fort-Gono, fief de la Compagnie Pordurière et capitale de la Bambola-Bramagance.

Je mentirais en assurant que dès ce jour, quelle que fut ma délectation, je reçus la certitude, acquise plus tard, que Céline était depuis Proust, le plus grand évènement de la littérature française. Je me permis même, une fois le livre achevé, d'y déceler des longueurs, de regretter qu'après le fabuleux départ sur l"Infanta Combitta" qui semblait lever l'ancre pour une odyssée surréaliste, une navigation pantagruélique, Bardamu poursuivit des aventures assez confuses dans un populisme de banlieue où les goguenots de la mère Henrouille tenaient tout de même un peu trop de place. Nous ignorions encore que Céline dédaignait d'inventer des circonstances, et que son oeuvre, jusqu'à sa dernière page, serait une fantasmagorie biographique. Mais je pouvais rapprocher cette découverte du "Voyage" d'une autre lecture foudroyante, celle de Proust, des deux volumes de "Swan" achetés en 1923 aux Galeries de l'Odéon, découpés, dévorés aussitôt sur la première chaise venue du Luxembourg, comme "Les Trois Mousquetaires" et "les Enfants du Capitaine Grant" à douze ans. Telle est la sûreté de l'instinct, combien plus apte que notre goût, que notre culture à distinguer la voix du génie.**

Dans l'hiver suivant, les Goncourt, avec l'ineptie gourmée inhérente à tout jury, et malgré la campagne superbe de Daudet, préféraient au "Voyage" le tâcheron Guy Mazeline et ses "Loups". Ces messieurs grandissaient d'ailleurs Louis-Ferdinand de toute la dimension de leur imbécilité, l'installaient à sa vraie place d'auteur incouronnable, infréquentable, c'est-à-dire aux sommets.

Son succès public, immédiat, énorme, international, pourrait à distance tromper sur sa vraie "situation littéraire", dans cet avant-guerre des années Trente. En fait aucun des maîtres et ténors de l'époque, Gide, Valéry, Montherlant, Bernanos, Claudel, Giraudoux, Romains, Mauriac ne lui manifestèrent, apparemment en tout cas, la moindre attention.***Maurras me disait avec un sourire renseigné, en parcourant un des papiers vengeurs de Daudet : "on nous a déjà fait ce coup pour Rollinat, pour Jehan Rictus. Croyez-moi, rien de plus saisonnier que ce genre de réputation !" La haute critique ne pensait guère autrement, n'abordait le phénomène qu'avec toutes les précautions et prétéritions du bon ton. Bref, Céline était maintenant à la porte de "la vie des lettres", ni plus ni moins que Stendhal, Balzac, Nerval, Baudelaire, Rimbaud, le Flaubert de "Bouvard et Pécuchet" durant leur existence et même longtemps après leur mort.

Bien qu'alertés par ces signes de la grandeur, les admirateurs les plus spontanés et les plus sincères de Céline connaissaient encore devant lui bien des hésitations. Selon l'habitude, on l'attendait à son second livre. Au bout de quatre ans vint ce second livre "Mort à crédit" certainement son chef-d'oeuvre, celui qui pourrait à la rigueur dispenser de lire tous les autres. Robert Brasillach fut le premier à écrire qu'auprès de cette syntaxe haletante, de cet argot déchaîné, le "Voyage", qui nous avait paru marquer les limites de la virulence et de l'outrance, offrait à présent l'aspect d'un texte classique "où rien ne nous surprend dès l'abord, où tout est à la fois lisse, dur et ténébreux". Mais c'était pour conserver ses distances avec le nouveau monstre. Moi-même, qui reprochais à mon ami sa tiédeur, je confessais un certain accablement  durant les cent cinquante premières pages du livre, que je voyais démarrer, mais alors prodigieusement, avec l'apparition de Courtial des Pereires, directeur du "Génitron" : <Des hommes comme Roger-Marin Courtial des Pereires, il n'y en avait pas des bottes.> On savait qu'affolés par la crudité du texte, les protes de l'imprimerie où on le composait étaient venus trouver l'éditeur Denoël : "Nous avons chez nous des apprentis de quatorze ans. On ne peut pas laisser un pareil manuscrit sous leurs yeux." Denoël, avec l'accord de Céline, avait pratiqué des "blancs" dans le gros volume qui fut mis en vente sous cette forme. Un correcteur de l"Action Française, Baur, célinien intégral, plus averti que les spécialistes, était parvenu à dénicher un des dix ou douze exemplaires non censurés. Il me lisait en jubilant les paragraphes condamnés. Je riais aussi, mais en me demandant si de telles obscénités ne sortaient pas de la littérature pour rejoindre la pornographie.

Comme tous les partisans des grands hommes, nous aurions souhaité que le nôtre exagérât un peu moins. 

Sa physionomie réelle demeurait assez déroutante et secrète, à travers les anecdotes peu nombreuses que l'on en colportait ; un beau gars, mais grand blessé de guerre, à la tête (la fêlure de ses bouquins), toujours peu ou prou médecin, vivant à l'écart de tous les gens connus, avec de prodigieuses lubies. Portant par exemple ses manuscrits chez Denoël dans une serviette liée à son poignet par une épaisse chaîne à cadenas. Pour voler l'enfant, il faudrait couper le bras.

(à suivre)

commentaires perso :
*Pour moi, ce fut dans le métro, durant les trajets quotidiens qui me conduisaient rue de la Bourse, au club méd/Aventure sous-marine, lieu de mon premier emploi.

** je le crois aussi

***C'est vrai ; ce n'est pas facile de regarder le soleil.

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#7 05-03-2011 11:31:41

Pascal Nicolaides
@rmenaute

Re: A propos de Louis-Ferdinand Céline

Léon Daudet,Rebatet, Maurras, Brasillach, Céline...écrivains sulfureux, polémistes et maudits, mais quels écrivains !

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#8 05-03-2011 11:48:55

HB
@rmenaute

Re: A propos de Louis-Ferdinand Céline

Pascal Nicolaides a écrit:

Léon Daudet,Rebatet, Maurras, Brasillach, Céline...écrivains sulfureux, polémistes et maudits, mais quels écrivains !

Toi, tu vas finir par être bien mal vu... et même dénoncé par un journaldji!


"Si ton avenir dépend de tes rêves, ne perds pas de temps, va te coucher."

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#9 05-03-2011 12:14:23

Dzovig
@rmenaute

Re: A propos de Louis-Ferdinand Céline

Je ne connais pas tous ces écrivains ; je suis tombée tout de suite sur Céline : un ami que j'aimais infiniment  m'avait conseillé de lire "Voyage au bout de la nuit" (ainsi que Gide, Marcel Aymé ...) : Je l'ai lu presque d'une traite, tant cet univers m'a intéressée ; dans le même temps, au club méd, grenoullaient toutes sortes de journalistes qui, contre un voyage gratis dans un des villages du club, en revenait avec un papier, qui était édité dans la revue "Le trident" qui vantait évidemment les joies estivales qu'on trouvait dans ces  villages, éparpillés dans le monde.

Et j'avais la chance (je le considérais comme tel) de voir se réaliser cette revue :  le metteur en page et graphiste qui en assurait la réalisation était un homme cultivé (comme beaucoup de ceux qui venaient là), plein de gentillesse  qui m'avait pris en affection. Tandis que je le regardais oeuvrer dans son travail de mise en page, il m'en expliquait les arcanes ;  un de ces journalistes vit un jour le livre posé près de moi, dans la salle de restaurant du club réservé au personnel (du pdg à la secrétaire), où je prenais mes repas (on y mangeait il faut le dire divinement bien, à peu de frais !) : il me dit : oh mais c'est un anti-sémite notoire ! (Il était juif). J'étais abasourdie, non parce que Céline, que j'adorais, était tout à coup descendu dans mon estime, mais parce que je n'avais pas remarqué cette tendance ! Je ne voyais en Céline que l'incroyable phénomène dont les propos me faisaient mourir de rire sans masquer pour autant son évidente compassion  pour une certaine humanité : celle du "petit" peuple. A cette époque, les noms de Mauras etc. émergeaient souvent, en effet, dans les échanges des intellectuels de service (LOL).

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#10 05-03-2011 13:55:16

Pascal Nicolaides
@rmenaute

Re: A propos de Louis-Ferdinand Céline

HB a écrit:

Pascal Nicolaides a écrit:

Léon Daudet,Rebatet, Maurras, Brasillach, Céline...écrivains sulfureux, polémistes et maudits, mais quels écrivains !

Toi, tu vas finir par être bien mal vu... et même dénoncé par un journaldji!

Mon cher HB, je me contrefous d'ëtre mal vu ou dénoncé. Les ouvrages de ces écrivains n'ont pas tous été condamnés au pilon à la Libération; loin de là ! Il y eut- et il ya toujours- des ré-éditions de leurs ouvrages : certains en bonne place dans ma bibliothèque ...Tiens on a oublié Drieu la Rochelle !
A midi sur A2 il y avait un reportage sur les "livres lus" Denis Podalydès et Fabrice Lucchini enregistraient la Correspondance échangée par Gallimard et Céline.
Je rappelle- à ceux qui ne le savaient pas- que le Général de Gaulle fut en son temps un monarchiste convaincu et un grand admirateur de Charles Maurras- caution de qualité, non ?

De même ce n'est pas parce qu'ils ont été "anti-arméniens" que l'on ne peut pas trouver quelque valeur aux oeuvres de Pierre Loti ou de Claude Farrère. Un homme cultivé se doit de lire les livres de ceux même qui sont ses adversaires dans les idées et non les rejeter systématiquement : je suis convaincu qu'il y a des juifs qui peuvent admirer Céline...

Dernière modification par Pascal Nicolaides (05-03-2011 14:16:12)

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#11 05-03-2011 14:32:43

HB
@rmenaute

Re: A propos de Louis-Ferdinand Céline

Ce n'est pas tout à fait le sujet mais il y a une heure je discutais avec l'auteur de "Banque Ottomane", un roman qui sera prêt pour le Salon du Livre de Paris 18-21 mars, à propos des mouchards, les journaldjis, des milliers qui "travaillaient" dans tout l'empire pour Abdul-Hamid ; des documents existeraient, selon un chercheur, sur près de 500 mouchards arméniens qui travaillaient pour Talaat, depuis Polis jusqu'à Moscou en passant par les provinces de l'intérieur et la Transcaucasie... ça donne drôlement à réfléchir...


"Si ton avenir dépend de tes rêves, ne perds pas de temps, va te coucher."

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#12 05-03-2011 14:52:52

Pascal Nicolaides
@rmenaute

Re: A propos de Louis-Ferdinand Céline

HB a écrit:

Ce n'est pas tout à fait le sujet mais il y a une heure je discutais avec l'auteur de "Banque Ottomane", un roman qui sera prêt pour le Salon du Livre de Paris 18-21 mars, à propos des mouchards, les journaldjis, des milliers qui "travaillaient" dans tout l'empire pour Abdul-Hamid ; des documents existeraient, selon un chercheur, sur près de 500 mouchards arméniens qui travaillaient pour Talaat, depuis Polis jusqu'à Moscou en passant par les provinces de l'intérieur et la Transcaucasie... ça donne drôlement à réfléchir...

Nous revoilà sur le terrain arménien...Il y eut sans aucun doute- mais il serait mieux d'en avoir des preuves concrètes- une organisation de ces mouchards arméniens au service du Sultan puis de Talaât.
Cela a dû exister aussi pour les Grecs (Roums) : mon arrière-grand père Dimitri Nicolaïdès, propriétaire et directeur d'un quotidien grec de Constantinople devait tous les jours se rendre au Palais du Sultan pour présenter son éditorial. Selon lui on n'était jamais sûr de sortir vivant du Palais si l'article avait déplu à Sa Majesté...Un édition imprimée en caractères d'or fut offerte au Sultan pour un de ses jubilés (il fallait avoir l'échine souple et ramper pour être bien en Cour)(1)
Fort heureusement son fils Georges, mon grand-père, sentant le vent venir, laissa tomber ce quotidien "Constantinoupolis" et s'établit en France en 1912.
Les justiciers du Génocide des Arméniens ( la Dette de Sang etc...) évoquent bien certains de ces traîtres qui furent d'ailleurs aussi liquidés.

(1) je me demande ce que le Sultan en avait à f...de cette édition de luxe ! Inutilisable en Turquie comme papier-toilette, vu que là-bas ils n'en n'utilisent pas...

Dernière modification par Pascal Nicolaides (05-03-2011 20:37:41)

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#13 05-03-2011 17:38:31

lenajan2
@rmenaute

Re: A propos de Louis-Ferdinand Céline

J'ai les pamphlets, les 3, si ça intéresse quelqu'un me le dire j'envoie les fichiers par mail... Dzovig?


գողը գողից գողացաւ, Աստուած տեսաւ, զարմացաւ :

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#14 05-03-2011 17:43:33

lenajan2
@rmenaute

Re: A propos de Louis-Ferdinand Céline

http://roserosae.r.o.pic.centerblog.net/ogrb84o2.jpg

Dernière modification par lenajan2 (30-10-2011 20:38:12)


գողը գողից գողացաւ, Աստուած տեսաւ, զարմացաւ :

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#15 05-03-2011 19:18:24

Dzovig
@rmenaute

Re: A propos de Louis-Ferdinand Céline

Oui Léna ok pour les pamphlets ; Demain, je posterai la suite du témoignage de Lucien Rebatet à propos des pamphlets. Merci sirounig.

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#16 05-03-2011 19:28:42

lenajan2
@rmenaute

Re: A propos de Louis-Ferdinand Céline

Je te l'envoie tout de suite anouchs


գողը գողից գողացաւ, Աստուած տեսաւ, զարմացաւ :

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#17 05-03-2011 20:40:39

Sinan Bey
@rmenaute

Re: A propos de Louis-Ferdinand Céline

Ah Céline ......
j'ai lu d'abord, par hasard, le Voyage -
et puis, par hasard, le Redondon (à travers l'Allemagne en feu) -
et puis, par hasard, le cahier La Herne -


Comme il disait: il y a avant et il y a après le Voyage -

je n'ai pas pu le relire: quelle noirceur ...
et je peux lire peu de choses autres ...
d'ailleurs je ne suis qu'un pôvre dilettante dans les lettres françaises
(c'est ma quatrième langue, en autodidacte) -

j'admirais une époque le Proust à cause de ses Recherches interminables -
mais après le Voyage ...

Quant à la véracité de ses histoires, mais qui est-ce qui croit à la véracité de la littérature?
Même les ouvrages dits historiques -
par exemple, La Guerre des Gaules d'un certain Jules ...

Bref, je suis un admirateur incontestable de Céline -

ps:
incroyable, il paraissait impossible de le traduire vraiment dans une autre langue.
Eh bien, j'ai découvert une traduction récente en allemand -
très bien réussie -

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#18 05-03-2011 21:54:58

Haytoug
Modérateur

Re: A propos de Louis-Ferdinand Céline

Les 50-60 dernières pages du « Voyage... » sont bizarrement ennuyeux. À faire bâiller. Je trouve cela significatif.

Son problème éventuel avec les Juifs n?est qu?un malentendu littéraire.


Mais tous comptes faits, je préfère la version relativement soft mais tout aussi géniale ? et addictive - de Céline : San-A.


Haytoug


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#19 06-03-2011 18:22:03

Dzovig
@rmenaute

Re: A propos de Louis-Ferdinand Céline

Suite "D'un Céline l'autre" - par Lucien Rebatet

- Les pamphlets -

Janvier 1938.L'apogée de notre hebdomadaire fasciste, "Je suis partout". Au téléphone, la voix d'un de mes plus proches complices à ce journal, P.A.Cousteau : "Mon vieux, écoutez ça ! "Juifs ! Fixe ! Vous fatiguez plus ..."

C'est ainsi que j'appris l'explosion de cette bombe, "Bagatelles pour un massacre". Le seul des livres de Louis-Ferdinand Céline qui eût été accueilli dans notre petit bord avec un enthousiasme ne tolérant aucune réserve. La surprise était extraordinaire - on pouvait tout attendre de l'auteur sauf un pareil manifeste - le renfort prodigieux pour nous : un écrivain qui demeurait situé à l'extrême-gauche, bien qu'il eût publié sa déception du communisme, l'homme du peuple, le naturaliste forcené, l'athée que l'on pouvait le moins suspecter de réaction. J'engageai avec Brasillach une course à qui signerait le premier papier sur les "Bagatelles" lui dans "l'Action Française", moi dans "Je suis partout". Je crois que ce fut Robert qui gagna d'une courte tête.

Des amis fervents et intelligents de Céline parlent aujourd'hui de ses deux pamphlets antisémites comme d'une abberration inexplicable, sinon par une sorte de démence littéraire. Céline lui-même, flairant à merveille que les turlupinades les plus phénoménales ont désormais les meilleures chances d'être crues, a froidement affirmé en 1957 que l'énormité de l'injure désamorçait les "Bagatelles" et " l'Ecole des cadavres", que sous les férocités du réquisitoire on pouvait distinguer un plaidoyer.

J'écris ces pages avant tout pour rétablir quelques vérités. On a insinué parfois que la furueur antijuive de Céline aurait eu pour premier moteur les escroqueries d'un financier israélite, exercées sur la jolie fortune que le "Voyage" et "Mort à crédit" lui avaient rapporté. Ce n'est pas impossible, Bardamu a été coutumier de ce passage du personnel au général, il a nourri quelques rancunes inépuisables. Mais l'explication, dans sa petitesse, est évidemment insuffisante.

De brillants esprits ont mis la dialectique à la torture pour démontrer que c'étaient les antisémites qui avaient inventé les Juifs. Ces acrobaties sont beaucoup trop laborieuses pour faire oublier que dans les quatre ou cinq années qui ont précédé la guerre, Paris était antisémite à 80% de sa population capable d'une idée, des communistes de Billancourt aux camelots du Roi. Je l'écris avec d'autant plus de liberté qu'à mon sens la question juive est aujourd'hui largement dépassée. Mais l'histoire est là, irréfutable : entre 1935 et 1939, nous nous sommes trouvés devant une conjuration unanime d'Israël pour la guerre à Hitler. Les républicains antimilitaristes, tel Déat, les maurrassiens de ma sorte n'avaient aucune inclination spéciale pour le régime du Troisième Reich : au contraire. Mais les terribles inconnues d'une guerre les hantaient, et la suite devait démontrer à quel point cette hantise était fondée. Nous jugions préférable qu'on traitât un peu avec Hitler, tout au moins qu'on ne le provoquât pas. D'autres, et justement les boutefeux les plus acharnés de 1939, ont bien trouvé excellent que l'on traitât avec Staline, dont le diabolisme valait celui du Führer, avec le Ho-Chi-Min, avec Ben Bella indéniablement plus dangereux pour la souveraineté, l'intégrité française que le national-socialisme d'antan. Mais nous découvrions dans le parti juif l'obstacle farouche à toute négociation.

Cette vue simple était beaucoup plus répandue dans la petite bourgeoisie, dans les couches populaires que chez les intellectuels. Céline appartenait profondément à cette France du peuple. Il pouvait bien devenir son gigantesque porte-voix. Que dans ce monde des lettres qui l'avait si fraîchement accueilli le conformisme fût pour la guerre, qu'on s'y voilât la face au moindre trait contre un Juif, cela n'était pas non plus pour arrêter un anticonformiste-né, mais pour l'exciter plutôt. Pacifiste d'un seul bloc, ayant pris la plume d'abord pour dire l'horreur et l'ineptie de la guerre, il restait fidèle à lui-même et logique au milieu de la débandade du pacifisme politicien.

J'ajouiterai qu'avec sa vue médicale et constante de l'animalité de l'homme, il était beaucoup plus perméable que la plupart d'entre nous aux doctrines biologiques du Reich hithlérien. Par ses prédilections, sinon par son physique, ce Celte de Courbevoie, hérissé par la "latinité", penchait vers le Nord, optait volontiers pour une hégémonie nordique. Si étrangères qu'elles me soient, ces tendances ne peuvent être omises quand on veut parler de lui.

Bien entendu, dans ses deux pamphlets, il lui arriva de dérailler vertigineusement : Racine juif, Louis XIV juif, Maurras juif. Et même dans ses commentaires aux faits juifs les plus irréfutables. Comme il a déraillé dans presque tous ses livres. Mais un Céline se garantissant contre les déraillements n'aurait pas été Céline.

Naturellement aussi, il y a dans les "Bagatelles" et "l'Ecole des cadavres" des parties caduques d'actualité, de documentation assez fantaisiste. Mais par-delà les diatribes antisémites, on y découvre l'annonce sardonique, impitoyable des pires stupidités d'un avenir que nous vivons à présent, le règne de la réclame et du cabotinage, l'avachissement des foules que l'on idiotifie par système, le châtrage des esprits, la capitulation des Blancs devant les peuplades du "tiers monde".

Tous les anathèmes, tous les Index ne peuvent pas non plus arracher ces deux livres maudits de la littérature française. Parce qu'ils sont, dans leur frénésie lancinante, un des aspects de la rhétorique, de la poétique, de la symphonie célinienne, et que Céline, quoi qu'il écrive, c'est d'abord cela : discours, poésie, musique.

Je dois dire encore, pour être exact, que si nous autres fascistes nous avions dansé le pyrrhique en 1938 autour des "Bagatelles", "l'Ecole des cadavres" un an plus tard, nous cassa bras et jambes. Hitler venait d'entrer à Pragues. Et c'était l'instant que Céline choisissait pour réclamer l'alliance totale avec l'Allemagne, militaire, politique, économique. Impossible, même chez nous, d'imprimer un seul mot sur un tel possédé. On décida un peu cafardement que du reste il se répétait, délayait, et j'acquiesçais, malgré les cris de joie que m'avait tiré souvent cette tornade.

Céline continuait à exagérer.

.........

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#20 07-03-2011 01:04:05

Haytoug
Modérateur

Re: A propos de Louis-Ferdinand Céline

Les exagérations de Céline sont compensées par son génie littéraire. À certains égards, elles en font partie intégrante même.


Mais voilà, tout le monde n'est pas Céline...   



kamem



..


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#21 07-03-2011 07:38:53

Dzovig
@rmenaute

Re: A propos de Louis-Ferdinand Céline

C'est pourtant vrai ; il me semble aussi que j'aurais pu entendre de la bouche de Céline tout ce qui m'aurait paru insupportable dans celle de quelqu'un autre !

Il en va de même de la grossièreté en général : c'est quand même étrange de constater qu'elle sied à certains et pas du tout à d'autres ! C'est sûrement subjectif ?

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#22 07-03-2011 10:29:48

Dzovig
@rmenaute

Re: A propos de Louis-Ferdinand Céline

LA COLLABORATION (suite)

Si bizarre que ce soit, alors que je me rappelle tout de ma rencontre littéraire avec l'auteur du "Voyage", je n'ai pas le moindre souvenir de notre première rencontre physique. Elle eut lieu cependant avant la guerre, mais sans doute dans une cordialité banale, que trop d'images postérieures, d'un tout autre relief, ont complètement éclipsée.

Je saute donc à notre entrevue des premiers jours d'octobre 1940, celle-ci gravée à l'eau-forte dans ma mémoire.

Après deux mois stupidement débilitants à Vichy, exaspéré par les papotages de bars, les complots de corridors, les plastronnades des généraux rossés, la ruée sur la "Révolution Nationale" des inspecteurs des Finances et des R.R. P.P. Jésuites, je venais de rentrer à Paris. J'avais hâte de retrouver de vrais hommes. Et de ceux-là, qui pouvait être le plus véridique, le plus réconfortant que notre Céline, l'oracle torrentiel et si mal entendu des désastres, en un mot le Père de la Patrie ?

Je m'étais donc précipité à Montmartre, à son cinquième ou sixième étage de la rue Girardon. Un appartement tranquille, clair, assez vaste, mais de petite bourgeoisie, comme l'immeuble l'annonçait. Un mobilier du genre rustique breton, tel que l'eût choisi un employé de bureau ayant fait un héritage. Le tout bien briqué, ciré, luisant. Créatrice et gardienne de cet ordre, Lucette Almanzor, la danseuse, depuis peu la seconde épouse de Louis-Ferdinand, jeune, bien plantée, nette, discrète et riante. Pas une trace de vie artistique ou intellectuelle, les bouquins dissimulés comme chez de vieux paysans qui lisent, mais croiraient se révéler dangereusement en laissant connaître leurs lectures.

Dans la moins bonne pièce et la moins tenue, "sa carrée", Céline à sa petite table de travail couverte de papiers. Dans une vieille robe de chambre, grand, une forte charpente, mais qui commençait à se courber. Chêne celtique d'apparence encore vigoureuse, atteint cependant sous l'écorce : à vrai dire on ne l'aurait pas tellement remarqué s'il ne l'avait clamé aussi fort. Le lit était sommairement recouvert, l'atmosphère un peu rancie. Distribuées au hasard, sur les chaises, la cheminée, la commode, une dizaine d'assiettes et de soucoupes, portant des tranches de pain et de jambon cru, tentantes par cet automne de disette noire. J'admirais l'oeil bleu-gaulois de Céline.., gai, malicieux, sur un arrière-fond de candeur et de désespoir : je ne lui ai jamais vu cette tristesse si pathétique de certaines photographies des derniers temps.

- Alors, Louis, comment va ?

- Tu vois, on se branle un petit peu.

Il me désignait, près de lui, une corbeille à linge, aux trois-quarts pleine de liasses de feuillets, couverts de sa grande écritude vagabonde, malade mais infatigable, les liasses attachées par des épingles, à linge elles aussi. C'était le manuscrit presque achevé des "Beaux draps", deux mille feuilles peut-être pour deux cents pages d'imprimé. Il prenait une épingle de bois, en pinçait une nouvelle liasse, l'envoyait à la corbeille. Il allait encore rebrasser, triturer tout le tas. Personne ne m'avait parlé de ce mode étonnant de composition. Je quêtais quelques détails, que Céline ne livrait pas trop volontiers, toujours réticent sur ses procédés, ses habitudes, comme s'il se fût agi d'un magot qu'on pourrait lui chaparder. Il était homme de lettres de la tête aux pieds - vocation tardive, mais qui avait relégué la médecine - avec la conscience la plus précise de ses dons.

Mais je n'étais pas venu pour la littérature.

- A part ça, Louis, dis-donc, qu'est-ce que tu penses de l'évènement ? Plutôt croustillant, hein ? Le haricot vert qui pullule à tous les coins de rue, ça ne t'excite sans doute pas plus que moi. Mais ça n'est pas nous qui les avons amenés ! Et les tribus l'ont fichtrement dans le baba. Quelle correction ! Je te le dis à toi : je respire mieux. C'est tout de même à nous de jouer, maintenant, de faire un peu du neuf.

- Faire du neuf ? Tu te touches !

- Evidemment, il y a Vichy. Fétide. J'en arrive. Mais ici...

- Vichy, c'est de l'inexistant, de la fumée, de l'ombre. Ce qu'il y a de vrai, c'est que les Fritz ont perdu la guerre.

Je le regardais, stupéfait. Que lui était-il arrivé ? Nous étions le 12 ou le 15 octobre 1940. Les gaullistes les plus effrénés de l'Hôtel du Parc auraient été sidérés par un tel propos. Churchill lui-même...

- Sans blague, Louis ? Qu'est-ce qui te fait croire ça ?

- Ils ont paumé, et nous avec. Une armée qui n'apporte pas une révolution avec elle, dans les guerres comme celle-là, elle est cuite. Tordus, les Frizous.

- Mais enfin, qu'est-ce que les Anglais peuvent contre eux, dans l'Ile ?

Il secouait la tête, renfrogné :

- Tordus, les Feldgrau, même s'ils y mettent le temps. Et ça sera vilain.

Un peu plus tard, je redescendis près des camarades, dans les salles de rédaction, racontnant à qui voulait l'entendre que Céline avait tout à fait perdu les pédales. Touché de nouveau au carafon pendant l'exode. Bon pour les Invalides, avec tous les égards et honneurs qui lui étaient dûs.

Mais c'est aussi pourquoi, aujourd'hui, je ne souris pas, lorsque j'apprends que dans les dernières lignes qu'il ait tracées avant sa mort, Céline annonce l'arrivée des Chinois sur les coteaux de Meudon.

Cinq ans presque jour pour jour après cette visite rue Girardon, le juge Zoussmann, israëlite d'origine ukrainienne ou silésienne, chargé de déceler comment les Français avaient trahi la France, ouvrait en frétillant de plaisir l'instruction de mon cas pendable dans son cabinet de la rue Boissy d'Anglas :

- Sachez bien, Rebatet, que toute votre bande passera ici. Aucun ne m'échappera, même Céline, si loin qu'il soit allé se terrer. Tenez, son dossier l'attend. Un dossier de poids, je vous le garantis.

Il m'indiquait du regard deux ou trois mètres cubes de documents ficelés, dans le débarras attenant.

Je conçois parfaitement la volupté très humaine que M. Zoussmann aurait éprouvée à tenir sur son gril l'auteur des "Bagatelles pour un massacre". Mais judiciairement parlant, son dossier était une frime, et il ne pouvait pas l'ignorer. Les deux pamphlets, antérieurs à la guerre, échappaient à la loi, aussi rétroactive qu'elle fût. Quant au rôle politique de Louis-Ferdinand durant l'occupation allemande, il avoisinait le néant. De ses deux livres parus, l'un, "Guignol's Band", continuait "Mort à crédit". L'autre, "Les Beaux draps", sur la déroute, était amorti, presque anodin, une minuscule solfatare à côté de l'éruption des "Bagatelles", largement consacrée à la thèse farfelue d'un communisme apprivoisé, avec le même pécule, mille francs-Pétain, je crois, pour tout le monde au départ. Son moins bon bouquin sans doute. Mais je ne l'ai pas relu depuis qu'il m'a été volé, en 1944, avec les deux-tiers de ma bibliothèque.

Sauf peut-être sous une ou deux broutilles sans portée, aucun des journaux "collaborateurs" ne put se targuer de la signature de Céline. A la vérité, il nous avait adressé par deux fois, à "Je suis partout" des sortes de chroniques libres. A l'unanimité, on les jugea rigoureusement impubliables, et l'une, je m'en souviens fort bien - notre administrateur Charles Lesca avait été l'intermédiaire - pour cause de délire raciste. C'était fin 1942 ou au début 1943. Notre Bardamu déplorait violemment que la démarcation eût disparu entre la zone nord et la zone sud, cette dernière étant peuplée de bâtards méditerranéens, de "narbonnoïdes" dégénérées, nervis, félibres gâteux, parasites arabiques, que la France valable aurait eu tout intérêt à jeter par-dessus bord. Au-dessous de la Loire, rien que pourriture, feignantise, infects métissages. Le style de cette folie était du reste de la meilleure cuvée. Pendant trois mois, entre Dauphinois, Provençaux, Bordelais, Pyrénéens, nous n'arrêtâmes pas de nous traiter de "narbonnoïdes négrifiés". Céline, tel que je le connaissais maintenant avait certainement fignolé l'astuce de parvenir à se faire censurer par "les plus nazis des collaborateurs", de démentir ainsi les anecdotes sur son "dégonflage", tout en demeurant dans sa retraite. Mais le mépris du Midi n'était pas chez lui que blague. Au fait, ce sentiment n'est-il pas partagé, traduit avec la même virulence par plus d'un Breton, plus d'un Normand, ou par ce peintre lillois, qui s'étonnait très sincèrement, dans le musée de sa ville natale, que je pusse accorder plus de deux secondes d'attention à des tableaux italiens ?

Céline connaissait déjà moralement, la prison, celle de sa lucidité. Il se savait le dos au mur de ses "Bagatelles", sans possibilité de dédouanage - son dégoût de l'autre bord s'y serait d'ailleurs refusé -. Il savait non moins que la collaboration, la guerre antisoviétique étaient sans autre issue que la catastrophe. Cinq années à ruminer ça. Il fallait bien que le rire fût dans son fonds, point tellement étranger à l'amertume joyeuse de la "Gaya Scienza" - et son amour nietzschéen de la danse, du "pied léger" - pour qu'il ne sombrât pas dans une mélancolie sinistre, odieuse.

Car Céline, impubliable, n'était nullement infréquentable. On le rencontrait quand on le voulait, accueillant, cocasse, toujours le pur titi habité par un dieu du verbe et un dieu de la prophétie, et chaque dimanche matin, à Montmartre, avec Marcel Aymé, (qui a fait de ces séances une nouvelle), le dessinateur Ralph Soupault et quelques autres du quartier dans l'atelier de son ami Gen-Paul. C'était l'époque où il ajoutait le suffixe "mane" à quantité de verbes : "N'ya plus besoin de se dérangemane... La môme va se faire empapahoutemane d'autor", une variante de sa "chansonnette" qu'il essayait et dont il s'est servi deux ou trois fois dans l'écriture. Mon ami Roland Cailleux, durant ses passages à Paris, ne manquait jamais cette ascension, bien qu'il fût hérissé par les "collabos". "Ferdine" trônait là, bonasse, détendu et tranquillisé par les visages familiers, grognonnant son argot le plus émancipé.

Mais il me divertissait davantage hors de son milieu. Par exemple dans une élégante conférence de mon ami le docteur Paul Guérin, brillant phtisiologue, excellent orateur et nationaliste convaincu. L'assistance était très mondaine, femmes, filles de grands patrons, de confrères cossus, un vrai parterre de chapeaux exquis et de fourrures capiteuses. Ferdine avait accepté de présider, était arrivé sans retard, dans une houppelande presque propre, recouverte de toile kaki. Les belles dames considéraient bien avec quelque surprise cette espèce de berger insolite au coeur du VIIIe arrondissement. Mais la causerie de Guérin, sur les réformes nécessaires de la médecine française, de son Ordre, était pleine d'intérêt, de hardiesse, d'espoirs. Céline opinait du chef, très doctement, aux meilleurs endroits. Guérin terminait dans les bravos : "Et maintenant je suis heureux de passer la parole à notre grand, notre admirable Céline, le docteur Destouches." Ce fut alors que la voix de Bardamu s'éleva, très courtoise,très policée, vraiment talon rouge malgré les finales faubouriennes : "Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs, mon très distingué confrère et ami Paul Guérin vient de nous parler magnifiquement. Oui, un exposé clairvoyant, documenté, raisonnable. Hélas ! Mesdames, Messieurs, dans les circonstances que vous savez, toutes ces belles choses, voyez-vous, c'est de la salade..."

Je ne peux pas laisser ce chapitre sans dire au moins quelques mots de l'Institut des Questions Juives, une entreprise ubuesque, complètement inoffensive du reste, issue des cogitations de deux Souabes placides et ventrus mobilisés dans je ne sais plus quelle propagande, et d'un capitaine Dannecker, jeune et beau gaillard, mais fortement entruandé, qui a laissé un nom dans les annales de la gestapacherie.

Ces fins connaisseurs de le société parisienne avaient choisi sans hésitation, comme président-directeur de leur Institut qui devait supplanter la Sorbonne sémitisée, un indigène de Ménilmontant presque analphabète, loueur de meules et spécialement de chaises pour les décors de films. Les inoubliables frères Nathan, entre deux "siphonages" de grand style, lui avaient arnaqué un lot de ses plus belles chaises, celles à barreaux dorés. D'où sa conversion à l'antisémitisme.

Après un cycle préparatoire dont on ne peut tout supposer, la séance inaugurale eut lieu, au siège de l'Institut, rue la Boëtie, dans la galerie de tableaux du marchand Rosemberg, transformée en salle de spectacles. J'étais invité. J'avais repéré et salué tout de suite Céline, incognito, acagnardé tout au fond, dans l'angle, enseveli dans sa peau de mouton et son cache-nez pisseux, le regard filtrant à peine entre les paupières somnolentes. Il n'y avait aucun siège libre près de lui. Je m'étais installé plus avant.

Sur l'estrade, le président-chaisier épelait en transpirant sous l'effort un gros paquet de dactylographie. Il lisait "Léon Blume" comme "plume". Parmi les membres du comité, trônait près de lui un vieux capitaine, retraité de la coloniale, cuit jusqu'à l'os dans le mandarin et qui avait déjà visiblement arrosé cette fête.

Tandis que le chaisier ânonnait, j'entendais s'élever du coin de Ferdinand des grommellements d'un timbre sur lequel je ne pouvais pas me tromper. Au fur et à mesure de la lecture interminable et trébuchante, la contrebasse céliniennese se faisait plus distincte.

- La tyran... tyrannie...judo...judéo-marxiste...

- Et la connerie aryenne, dis, t'en causes pas ?

Cinquante paire d'yeux de policiers amateurs, tournant dans tous les sens, s'efforçaient d'identifier le sacrilège. Soudain, un cri suraigu de femelle :

- C'est lui ! Un juif ! Un juif ! Là !

Dans la seconde suivante, à trois mètres de moi, un personnage au profil charnu était arraché de son fauteuil. Le capitaine, bondissant de l'estrade comme un tigre éméché, était sur lui, les poings en action, visant la scandaleuse proéminence nasale. Le "Juif" ripostait crânement, hurlant : "Je suis Baudinière ! L'éditeur Baudinière, nom de Dieu ! Condamné à mort par Radio-Londres !" Le capitaine n'entendait rien. A travers la grêle de coups, on parvint cependant à séparer les pugilistes, l'un et l'autre le nez en marmelade, saignant comme des boeufs. Le capitaine très satisfait regagnait l'estrade, le col déchiré, couvert de sang jusqu'à la braguette. Immobile, stupidement solennel, le président enchaînait :

- Depuis que les valets des Ro-childe...

Bon ! Voilà que Ferdinand, toujours insaisissable, de la voix la plus déraillante du Grand-Paris, se mettait à barytonner "la Madelon de la Victoire" :

- "Nous avons gagné la guerre ..."

La détectrice d'Hébreux, frémissante, se dressait à nouveau :

- Le Juif ! Là-bas au fond ! Voyez-le !

Mais le perturbateur, subitement, faisait école. La moitié de l'assistance se levait :

- Assez ! Terminé, le cirque ! Grotesques ! Le crochet ! Rideau !

Le chaisier, au désespoir, brandissait ses feuilles :

- Mais j'ai encore tout ça à vous lire !

- Hou ! Hou !

Je gagnai la porte, au milieu d'un tumulte irréparable. Céline n'avait pas bougé. Dans le vestibule, le plus gras des Souabes se désolait :

- On ne pourra chamais rien gonsdruire avec les Vranzais !

C'est ainsi que j'ai vu l'auteur de "Bagatelles" saboter des assises antisémites, qui se seraient bien d'ailleurs coulées sans lui, et se mettre à deux doigts d'être lynché pour judaïsme patent.

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#23 07-03-2011 14:42:04

samtilbian
@rmenaute
Réputation :   81 

Re: A propos de Louis-Ferdinand Céline

J?ai également lu tout Céline y compris  Bagatelles et l'Ecole des cadavres
C?est pour moi un grand de la littérature française , même si le personnage est souvent détestable et mesquin.
Son antisémitisme est dû au fait qu?il eu des problèmes avec des éditeurs juifs et qu?il ne put jamais être admis dans les milieux du cinéma et show biz dans lesquels il avait de grandes ambitions.
Certes il fut le médecin des pauvres, mais son diplôme lui fut quasiment octroyé en sa qualité de blessé de guerre ; à ce sujet sa thèse de médecine prophylactique et hygiénique est excellente .
Il eut ensuite des problèmes avec ses supérieurs juifs et il se plaint dans un de ses ouvrages, j?ai oublié lequel, que les médecins arméniens avaient monopolisé la médecine libérale dans les banlieues.
J?ai bien aimé le Voyage , d?un Château l?Autre et Nord où l?on voit le vrai Céline mesquin, égoïste?plein de préjugés à l?égard des juifs, des arméniens et des russes, en un mot un personnage peu sympathique, mais quel talent !

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#24 07-03-2011 18:27:25

Dzovig
@rmenaute

Re: A propos de Louis-Ferdinand Céline

Extrait :


LOUIS?FERDINAND CÉLINE
LES BEAUX
DRAPS
NOUVELLES ÉDITIONS FRANÇAISES
21, RUE AMÉLIE, 21
PARIS

Copyright par Louis-Ferdinand Céline, Paris 1941

À LA CORDE SANS PENDU

Ça y est ! Il paraît que tout change qu?on est maintenant dans les façons, la Rédemption, les bonnes manières, la vraie vertu. Faudra surveiller son langage. Y a des décrets aussi pour ça. Je suis passé en Correctionnelle, faut pas que ça recommence ! Surtout ne dénommons personne ! Rien que des idées générales ! Madame de Broussol en a bien ! née Plumier ! Sardines à l?huile ! pudibondes ! pas à l?eau ! Pernod ! Ah ! Ah ! Je me comprends ! C?est l?astuce ! Parfaitement seul ! Je me donnerai pas ! Je mouille plus du tout, je m?hermétise, je suis bourrelé de mots secrets. Je m?occulte. Et encore tout à fait prudent ! Tout devient des plus épineux. Y a des censeurs, des délateurs dans tous les coins? Je sais plus où me mettre? Châtions, châtions nos expressions !...
La France est bourrique, c?est plein la Commandatur des personnes qui viennent dénoncer? Elles vont au Parquet ensuite? le lendemain elles retournent rue de Rivoli? Au nom de la Patrie toujours ! donner le copain, la copine? comme ça ne perdant pas une minute? Le Fiel est Roi ! Regardez la gueule du trèpe, c?est du long cauchemar en figures. C?est tout obscène par le visage. Parties honteuses remontées au jour. Châtions, châtions nos expressions ! Il n?est que temps Bordel de merde ! On se méfie jamais assez ! Restaurons le respect des chastes, le pleur des [8] vierges, la bave des blèches. Ça va nous redonner la Lorraine ! le Palatinat ! la Pologne ! que sais-je ? l?esprit invincible ! le triomphe ! la gloire de nos armées tordues ! l?esprit sacrifesse ! Ils vont remonter de la Lozère nos petits pioupious, de langue châtiée, avec la duchesse d?Israël, tous les ministres ex-les plus forts, la vraie anisette d?avant guerre, tout ce qu?il y a de terrible ?comme avant? !... Ils vont vous retourner tout le bastringue, bouter le Hanovre, puis Munster ! eccetera !... On jonctionnera avec les Russes ! On leur fera un Napoléon ! On ramènera le Kremlin en pots ! Tant mieux ! Tant mieux ! Bougre de Dieu ! Hourra pour nous ! pour la frite ! On déterrera le Charlemagne ! on le rapportera dans un taxi ! Il va nous sauver la vertu, la circonspection, le menuet !
Y en avait pas beaucoup de mon temps des discrétions d?approches et de forme? Bien sûr, ça marchait pas si fort. Nous ne dépassâmes pas Ostende. On peut dire merde et être vainqueur, on peut dire zut et se faire étendre. C?est ça l?atroce ! Y a des preuves et pas des menues. Moi j?ai fait la retraite comme bien d?autres, j?ai pourchassé l?Armée Française de Bezons jusqu?à La Rochelle, j?ai jamais pu la rattraper. Ce fut une course à l?échalote comme on en a pas vu souvent. Je suis parti de Courbevoie au poil, le 13 au matin. Je voulais tout voir ! Cinquième colonne ! Vous m?entendez ! Pris entre deux feux ! Entre les feux et les derrières pour être plus exact !
Je sais pas comment disent les décrets dans des cas semblables. Je suis parti avec des petites filles, je raconterai tout ça bien plus tard, à tête reposée, des ?moins de dix jours? et leur grand?mère, dans une toute petite ambulance. J?ai bien protégé leur jeunesse au pire des plus affreux périls. (On dira tout ça sur ma tombe).
8
Croyez-moi si vous voulez, on pouvait pas aller plus vite, on a bien fait tout ce qu?on a pu, pour rattraper l?Armée Française, des routes et des routes, des zigs zags, des traites en bolides, toujours elle nous a fait du poivre, jamais elle s?est fait rattraper, l?Armée Française. Y avait du vertige dans ses roues. Ô la retraite à moteur ! Oh ! la prudence priorisée ! Oh ! les gendarmes redevenus hommes ! à la grelottine sauve-qui-peut !
[9] J?ai vu des tanks de 40 tonnes bousculer nos orphelins, nous bazarder dans les colzas pour foncer plus vite au couvert, la foire au cul, orageante ferraille à panique. Charge aux pantoufles ! La tripotée 71 suivie de 40 ans de honte fut un fait d?armes munificient à côté de la dernière voltige. C?est pas des choses qui s?inventent. C?est pas de la vilaine perfidie. On était quinze millions pour voir. Y avait plus besoin de Paris-Soir. Il était déjà en Espagne, lui, qui prétendait tout le contraire ! Il nous avait abandonnés !... Que c?était tout cuit pour Berlin ! Quelle déconvenue ! Il était pas sincère sans doute. Pourtant on était libre alors? Oh ! ça recommencera jamais ! À présent c?est une autre époque ! Y a des bons usages, des sincères, de la vraie vertu, des tickets?
La tricherie est presque impossible, on rédempte et on se sent du Code. Je me sens renouveau rien qu?à me relire. J?ai dix ans.

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#25 07-03-2011 20:18:20

Pascal Nicolaides
@rmenaute

Re: A propos de Louis-Ferdinand Céline

Dans un autre style , mais tout aussi percutant, je vous recommande la lecture du livre d'Irène Némirovsky, juive morte en déportation à Auschwitz :

"Suite française" Roman - Irène Némirovsky; Denoël Paris ISBN 2.207.25645.6 435; pages.

"Ecrit dans le feu de l'Histoire, "Suite française" dépeint presqu'en direct l'Exode de juin 1940, qui brassa dans un désordre tragique des familles françaises de toute sorte, des plus huppées aux plus modestes. Avec bonheur, Irène Némirovsky traque les innombrables petites lâchetés et les fragiles élans de solidarité d'une population en déroute.
Cocottes larguées par leur amant, grands bourgeois dégoutés par la populace, blessés abandonnés dans des fermes engorgent les routes de France bombardées au hasard...
Peu à peu l'ennemi prend possession d'un pays inerte et apeuré. Comme tant d'autres, le village de Bussy est alors contraint d'accueillir des troupes allemandes. Exacerbées par la présence de l'occupant, les tensions sociales et frustrations des habitants se réveillent ..."
Roman bouleversant, intimiste,implacable, dévoilant avec une extraordinaire lucidité l'âme de chaque Français pendant l'Occupation (enrichi des notes et de la correspondance d'Irène Némirovsky), "Suite française" ressuscite d'une plume brillante et intuitive un pan à vif de notre mémoire.

(4ème de couverture)

Dernière modification par Pascal Nicolaides (08-03-2011 08:49:18)

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