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#1 20-10-2018 14:20:19

Pascal Nicolaides
@rmenaute

Al Andalous, sa réalité

http://www.lemessieetsonprophete.com/an … ession.htm



Al-Andalus, l’Andalousie musulmane dans sa réalité

‚ÄĒ juifs et chr√©tiens, et statut de ¬ę dhimmi ¬Ľ ‚ÄĒ

De : Clémence Hélou Matar, Comprendre l’Islam et construire une humanité fraternelle et spécifique, Paris, Cariscript, 2010

p. 246-250

√ätre ¬ę prot√©g√© ¬Ľ des musulmans

Le poids de la ¬ę protection ¬Ľ s‚Äôalourdissait tr√®s vite. En 822, au d√©but du r√®gne d‚ÄôAbd ar-Rahman, l‚Äô√©mir de Cordoue, les recettes annuelles pr√©lev√©es sur la population dhimmi s‚Äô√©levaient √† six cent mille dinars et trente ans plus tard elles atteignaient cinq millions et demi de dinars. 418

Lorsqu‚Äôune r√©sistance populaire apparaissait ou mena√ßait d‚Äôappara√ģtre, le pouvoir musulman organisait √† volont√© et en toute bonne conscience ‚Äď puisque ob√©issant √† des ordres divins ‚Äď des massacres, des transferts et des d√©portations, de population. Toute tentative de r√©bellion √©tait donc √©touff√©e d√®s lors que le tissu social √©tait d√©chir√©. 419

Les autorités religieuses, évêques, prêtres ou rabbins, absorbés par leurs problèmes paroissiaux et leurs disputes doctrinales et théologiques n’encourageaient pas leurs ouailles à la révolte. Ils prélevaient la jizia pour le pouvoir musulman et s’efforçaient de maintenir la paix surtout que les autorités musulmanes les rendaient responsables de tout problème et les punissaient en conséquence.

Toute tentative du dhimmi d‚Äô√©chapper √† son ¬ę humiliations ¬Ľ autrement que par la conversion √† l‚Äôislam, ou toute manifestation d‚Äôesprit critique ou d‚Äôind√©pendance, entra√ģnait la perte de ¬ę protection ¬Ľ et en fait l‚Äôobligation pour le musulman de le combattre et le tuer sous peine de f√Ęcher Allah.

Du fait du désarmement de la population, toute tentative de révolte était vouée à l’échec et se terminait par d’impitoyables tueries et des prises d’esclaves.

En 805, pour mettre fin à des troubles à Cordoue, le gouvernement fit exécuter 72 personnes et fit clouer leurs cadavres sur des croix le long du chemin longeant le Guadalquivir. Vers 807, à Tolède pour mettre un terme à l’opposition des notables, mouladis, de la ville, l’émir les invita tous à une réception et les fit exécuter. 420

Les aspects d'une humiliation permanente

L’humiliation des dhimmis a pris les formes les plus diverses. Cloches, schofars, bannières, croix, tout signe visible ou audible de leur foi leur était proscrit avec une obligation de discrétion dans la pratique de leur culte et l’enterrement de leurs morts. Leur infériorisation se manifestait également entre autres par des vêtements distinctifs et l’interdiction d’avoir des maisons plus hautes que celles des musulmans. 421

La monte √† cheval (animal noble) √©tait √©galement interdite aux ¬ę prot√©g√©s ¬Ľ qui devaient c√©der le passage lorsqu‚Äôils croisaient √† pied un musulman ou s‚Äôils √©taient √† dos d‚Äô√Ęne descendre de leur monture.

Au XVIII√®me si√®cle, le roi Fr√©d√©ric V du Danemark (1723-1766) envoya une exp√©dition dirig√©e par le Danois Carsten Niebuhr √©tudier l‚ÄôArabie. C. Niebuhr a racont√© qu‚Äôen 1761, au cours du s√©jour de son √©quipe au Caire, un m√©decin fran√ßais y fut mutil√© pour n‚Äô√™tre pas descendu assez vite de son √Ęne en croisant un seigneur musulman. Le simple passage de non musulmans (impurs) √† proximit√© des mosqu√©es, de certaines maisons, ou de certains quartiers √©tait consid√©r√© une profanation. 422

Lorsqu‚Äôil venait payer ses imp√īts, le dhimmi devait se tenir debout √† l‚Äôendroit le plus bas, se pr√©senter t√™te basse, √™tre trait√© avec d√©dain. Il fallait lui faire sentir que c‚Äô√©tait lui faire une gr√Ęce que d‚Äôaccepter de lui la jizia, l‚Äôhumiliation pouvant √™tre compl√©t√©e par des soufflets ou des coups de b√Ęton. 423

L‚Äôul√©ma Muhammad al-Majlissi (mort en 1699) a conseill√© de maintenir les dhimmis dans la peur et le doute en ne leur permettant pas de conna√ģtre le montant de la jizia, de sorte que, le jour du paiement, ils se pr√©sentent avec tout leur argent et comptent jusqu‚Äô√† ce qu‚Äôil leur soit dit de s‚Äôarr√™ter. 424

En Espagne au XII√® si√®cle, les obligations d‚Äôun inspecteur musulman de l‚Äôordre public consistaient entre autres, √† veiller √† la parfaite s√©gr√©gation des sexes, √† l‚Äôassiduit√© √† la mosqu√©e et surtout √† ce que les juifs portent bien un signe qui permette de les identifier. L‚Äôinspecteur devait √©galement s‚Äôassurer que les musulmans ne souhaitent pas la paix aux juifs et aux chr√©tiens qui, √©tant le parti du diable, devaient √™tre ha√Įs et isol√©s. 425

La pr√©carit√© de la situation des non musulmans, m√™me lorsque leurs services leur permettaient d‚Äôatteindre une situation relativement √©lev√©e, est illustr√©e par les massacres en Espagne de pr√®s de cinq mille juifs √† la suite de la perte de faveur et du meurtre en 1066 de Joseph fils de Samuel ibn Naghrela connu en h√©breu comme Samuel ha-Naguid (993 ‚Äď 1056).

Joseph ibn Naghrela avait repris la charge de vizir assum√©e par son p√®re au service de la famille Zirid qui dirigeait Grenade. Il suscita des jalousies, et le po√®te Ab√Ľ Ish√Ęq de Elvira (mort en 1067) avait alors compos√© des po√®mes appelant les musulmans √† ramener les juifs √† l‚Äô√©tait d‚Äôinfamie qu‚Äôils m√©ritaient et o√Ļ ils se trouvaient dans les autres pays musulmans ? Le po√®te rappela √† ses coreligionnaires qu‚ÄôAllah dans le Coran avait pr√©venu les musulmans contre la fr√©quentation des mauvais. Il les appela √† sacrifier le chef des juifs (Joseph ibn Naghrela) comme une offrande √† Allah et √† ne pas non plus √©pargner son peuple. Ce qu‚Äôune foule excit√©e s‚Äôempressa de faire. 426

Dans les pays sous domination musulmane, les indigènes devenus musulmans, qui retournaient à leur foi d’origine furent toujours exécutés. Ainsi, la fille d’Ibn Hafsoun, descendant du dernier comte de la principauté autonome de Rhonda en Espagne, qui était revenue au christianisme et était entrée dans un couvent à Cordoue, fut extirpée de son couvent, condamnée pour apostasie et égorgée en 937. 427

L'oppression au 13e siècle

Aux XIIème et XIIème siècles, les fondamentalistes Almoravides (de al mourabitoun, c’est-à-dire ceux qui gardent les frontières des territoires musulmans), puis les Almohades (de al mouahiddoun ou ceux qui oeuvrent au service de l’unicité d’Allah), venus d’Afrique du Nord soutenir le pouvoir musulman en Espagne, contraignirent de nombreux juifs et chrétiens à se convertir.

Les inquisiteurs musulmans charg√©s de contr√īler la sinc√©rit√© des nouveaux convertis retiraient les enfants de leurs familles et les confiaient √† des familles musulmanes. Pour leur √©chapper, le grand savant juif Maimonide feignit la conversion √† l‚Äôislam, puis se r√©fugia en Egypte. En 1148, les juifs furent renvoy√©s d‚ÄôEspagne par les musulmans dans des conditions que l‚Äôon retrouvera lors des expulsions organis√©es par le pouvoir royal espagnol en 1492. 428

Le dhimmi n’avait aucune valeur juridique face à un musulman contre lequel sa parole au tribunal était irrecevable en cas de conflit. 429

L’accusation de blasphème contre l’islam était (est toujours) en terre d’islam le moyen le plus simple de faire condamner à mort quelqu’un. Sous une apparence de noble défense du sacré, c’est également le moyen le plus sournois de museler et détruire la liberté et la vérité. Des voyageurs européens o nt signalé au XVIIIème siècle qu’en pays musulmans, leur parole n’ayant aucune valeur, ils avaient été contraints de payer des sommes importantes à des commerçants qui les accusaient d’avoir insulté l’islam. 430

L‚Äôhumiliation des non musulmans et la multiplication des agressions √† leur encontre √† tout instant de la vie quotidienne √©taient facilit√©es par les v√™tements distinctifs qu‚Äôils devaient porter, permettant de les reconna√ģtre au premier abord.

Les v√™tements distinctifs des dhimmis servaient √©galement √† les contr√īler financi√®rement. Ils pouvaient √™tre arr√™t√©s dans les rues et devaient toujours pouvoir produire la preuve qu‚Äôils avaient pay√© leur jizia. Au Y√©men, les juifs furent contraints de porter des v√™tements particuliers jusqu‚Äô√† leur d√©part pour Isra√ęl en 1948. 431

L’exploitation des dhimmis fut un souci constant des autorités musulmanes au cours des siècles. On la retrouve en 1576 dans la correspondance du sultan Mehmed III demandant au gouverneur de la ville de Safed d’envoyer des familles juives à Chypre pour l’enrichir. La réponse du gouverneur qui souhaitait garder ses familles juives, car le trésor de Damas souffrirait de grandes pertes si elles partaient, est éloquente.432 Les autorités musulmanes devaient parfois intervenir pour protéger les dhimmis de violences spontanées, ne serait-ce qu’à cause des multiples avantages tirés de leur exploitation.

Après l’invasion de Constantinople et la fuite ou le massacre de la population, le sultan Mahomet II contraignit des chrétiens et des juifs à venir s’y installer pour revivifier la ville.

Dans l‚ÄôEspagne sous dominations musulmane, pour pallier au manque √† gagner r√©sultant des conversions d‚Äôindig√®nes, les autorit√©s musulmanes avaient d√©cid√© de continuer √† faire payer le Kharaj aux convertis distinguant les musulmans de la premi√®re heure ainsi que leurs descendants de ligne masculine des convertis plus r√©cents, les ¬ę moualladuns ¬Ľ. 433

Ségrégation et haine sociale

La s√©gr√©gation et la haine entretenues entre musulmans, non musulmans et nouveaux musulmans, Arabes et non Arabes dans la population en Espagne y ont souvent entra√ģn√© des √©ruptions de violence spontan√©e. En 891, lorsque le corps arabe originaire du Y√©men qui constituait la garnison de S√©ville se souleva, les soldats d√©cha√ģn√©s massacr√®rent aussi bien les dhimmis que les convertis moualladuns dont les vieux musulmans doutaient de la sinc√©rit√©. Un po√®te arabe du IX√®me si√®cle c√©l√©bra ces massacres se f√©licitant de la mise √† mort des nouveaux musulmans, esclaves et fils d‚Äôesclaves. 434

p. 251

L’histoire prouve donc qu’il est vital de refuser d’entrer dans le jeu des islamistes qui tentent actuellement d’imposer partout une ségrégations entre les musulmans et les non-musulmans et de remettre en question les traditions et la culture de leur pays d’accueil.

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Page d’accueil

418 DUFOURCQ Charles-Emmanuel, La vie quotidienne dans l’Europe Médiévale sous domination Arabe, p. 214, Hachette, Paris, 1978.

419 Bat YE‚ÄôOR, Les Chr√©tient√©s d‚ÄôOrient entre Jih√Ęd et dhimmitude, VII√®-XX√® si√®cle, p. 43, Editions du Cerf, collection ¬ę L'histoire √† vif ¬Ľ, Paris, 1991

420 DUFOURCQ Charles-Emmanuel, La vie quotidienne dans l’Europe Médiévale sous domination Arabe, p. 217, Hachette, Paris, 1978.

421 FATTAL Antoine, Le Statut légal des non musulmans en Pays d’Islam, p. 203, Imprimerie Catholique, Beyrouth, 1958.

422 Carsten NIEBUHR, Voyage de M. Niebuhr en Arabie et en autres pays de l'Orient, Avec l'extrait de sa description de l'Arabie & des observations de Mr Forskal, pp. 80-81, Chez les Libraires Associés, Berne, 1780.

423 Bat YE’OR, Juifs et chrétiens sous l’islam face au danger intégriste, p. 63, Berg International Editeur, Paris, 2005,

424 BOSTOM Andrew G., The Legacy of Jihad : Islamic Holy war and the fate of Non-Muslims, p. 219, Prometheus Books, Amherst, NY, 2005.

425 CONSTABLE Olivia Remie , Medieval Iberia : Readings from Christian, Muslem, and Jewish Sources, p. 179, University of Pennsylvania Press, Philadelphia, 1997.

426 Ibid., p. 91 - 98

427 DUFOURCQ Charles-Emmanuel , La vie quotidienne dans l’Europe Médiévale sous domination Arabe, p. 234, Hachette, Paris, 1978.

428 STARK Rodney, One true God : Historical Conqequences of Monotheism, p. 80, Princeton University Press, Princeton, 2001.

429 HIITI Philipp K. , History of the Arabs, p. 235, The Macmillan Press Ltd, London, Tenth Edition, 1970.

430 NIEBUHR Carsten, Voyage de M. Niebuhr en Arabie et en autres pays de l'Orient, Avec l'extrait de sa description de l'Arabie & des observations de Mr Forskal, pp. 427 ‚Äď 428, Chez les Libraires Associ√©s, Berne, 1780.

431 Bat YE’OR, Juifs et chrétiens sous l’islam face au danger intégriste, p. 90, Berg International Editeur, Paris, 2005,

432 LEWIS Bernard Cultures in conflict : Christians, Muslims, and Jews in the Age of Discovey, p. 43, Oxford University Press, New York, 1995.

433 DUFOURCQ Charles-Emmanuel, La vie quotidienne dans l’Europe Médiévale sous domination Arabe, p. 202, Hachette, Paris, 1978.

434 Ibid, pp. 209 - 211


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Hors ligne

 

#2 21-10-2018 21:07:50

Pascal Nicolaides
@rmenaute

Re: Al Andalous, sa réalité

https://www.lhistoire.fr/chr%C3%A9tiens … i%C3%A8cle


Chrétiens, Juifs et Musulmans en Espagne : le mythe de la tolérance religieuse (VIIIe-XVe siècle)
Joseph Perez dans mensuel 137
dat√© octobre 1990 -  Gratuit
Au VIIIe siècle, les conquérants arabes s'établissent en Espagne. Musulmans, Juifs et Chrétiens cohabitent alors pacifiquement dans la péninsule. Joseph Pérez remet pourtant en cause la vision traditionnelle et idéale de l'Espagne des trois religions : les souverains catholiques, pas plus que les émirs musulmans, n 'avaient renoncé à chasser de leurs terres l'infidèle.

Au milieu du Xe si√®cle, le calife de Cordoue c√©l√®bre avec √©clat la f√™te chr√©tienne de la Saint-Jean en organisant des courses de chevaux ; Tol√®de conserve, sous la domination musulmane, des archev√™ques catholiques. Au XIIe si√®cle, Ma√Įmonide, rabbin, philosophe et m√©decin (1135-1204), a toute libert√© pour exercer son art et publier ses Ňďuvres √† Cordoue, en terre d'Islam.

De l'autre cot√© de la fronti√®re, autour de l'ann√©e 875, le roi de L√©on (cf. carte, p. 11) envoie son fils, le futur Ordono II, compl√©ter son √©ducation aupr√®s de l'√©mir musulman de Saragosse. Apr√®s la reconqu√™te de Tol√®de, en 1085, Alphonse VI (1042-1109), roi de Castille, se proclame ¬ę empereur des deux religions ¬Ľ (chr√©tienne et musulmane). Alphonse X (1252-1284) projette d'ouvrir √† Murcic une universit√© (medersa) commune aux chr√©tiens, aux musulmans et aux Juifs. Au XIIIe si√®cle encore, Tol√®de passe pour la J√©rusalem des Juifs d'Espagne : elle compte de splendides synagogues, qu'on peut admirer aujourd'hui sous leur nom chr√©tien de Santa Maria la Blanca et Nuestra Senora del Transito.

Ces quelques exemples t√©moignent de l'originalit√© de la P√©ninsule ib√©rique qui, de 711 (date du d√©barquement des premiers contingents musulmans sur les c√ītes de la p√©ninsule ib√©rique) √† 1492 (ann√©e o√Ļ les Rois Catholiques entrent en vainqueurs dans Grenade, capitale du dernier √©mirat), s'est trouv√©e partag√©e politiquement et culturellement entre deux civilisations : l'Orient musulman et l'Occident chr√©tien ; √† la charni√®re de ces deux mondes, une minorit√© juive a r√©ussi √† subsister. On a parfois tendance √† id√©aliser cette situation : les trois religions du Livre auraient v√©cu, sinon en bonne intelligence, du moins dans le respect r√©ciproque, les souverains musulmans ou chr√©tiens ayant eu la sagesse de ne pas imposer leur foi par la force. Qu'en est-il exactement ? L'Espagne m√©di√©vale m√©rite-t-elle de demeurer dans l'histoire comme un mod√®le de tol√©rance et de pluralisme culturel ?

Les envahisseurs du VIIIe siècle étaient, dans leur grande majorité, des Berbères à peine islamisés. Les Arabes proprement dits auraient été au nombre de trente mille à cinquante mille. La masse de la population ne s'est convertie à l'Islam que tardivement. C'est que les conquérants, des guerriers en quête de butin, ne font guère de prosélytisme religieux. Ils laissent subsister en territoire musulman les Juifs qui s'y trouvent, ainsi que d'importantes communautés de chrétiens, les mozarabes. La Reconquête chrétienne, d'autre part, n'a pas été un combat ininterrompu. Le mot suggère deux idées complémentaires : celle d'un territoire à libérer d'une domination étrangère, celle d'un combat pour la foi. Or, de ces deux aspects, le premier l'emporte d'un bout à l'autre : les Maures sont considérés comme des usurpateurs, même si l'on est souvent obligé de composer avec eux.

On s'abuserait en outre si I'on imaginait que les chrétiens ont eu, dès le début, une conscience nette des objectifs à atteindre. Car, au lendemain de la conquête musulmane, il n'y a plus de pouvoir politique dans l'Espagne catholique ; la monarchie wisigothique, établie en Espagne depuis le VIe siècle, a été balayée, ses cadres anéantis ou dispersés. Ce n'est que dans la seconde moitié du XIe siècle que la bataille de Covadonga (722), coup d'arrêt porté à la progression des Maures dans les Asturies, est devenue le symbole de la résistance, le point de départ d'une grande entreprise.

Cette r√©sistance s'inscrit alors dans une perspective historique : la reconstitution de l'unit√© politique d'une p√©ninsule lib√©r√©e des Maures, et cette perspective est l'Ňďuvre de moines mozarabes qui, fuyant al-Andalus [1], avaient trouv√© asile dans le royaume des Asturies. C'est l√† que na√ģt l'id√©e de Reconqu√™te, c'est-√†-dire l'ambition de rendre la p√©ninsule √† ceux qui se consid√®rent comme ses propri√©taires l√©gitimes. Cette Reconqu√™te s'accompagne d'un double mouvement de population : on expulse les occupants et on les remplace par des colons venus du nord. On n'autorise qu'exceptionnellement les musulmans √† rester sur place.

Les trois minorit√©s religieuses - chr√©tienne, juive, musulmane - ont toujours eu une existence l√©gale, quel que f√Ľt le r√©gime politique dominant dans les √Čtats de la p√©ninsule. Nous sommes devant un fait de civilisation propre √† l'Espagne m√©di√©vale : la coexistence de groupes sociaux qui pratiquent des religions diff√©rentes. En terre d'Islam, le principe de la dhimma (protection) pr√©voit des dispositions particuli√®res pour les ¬ę gens du Livre ¬Ľ, Juifs et chr√©tiens.

Les Juifs ont √©t√© les premiers √† b√©n√©ficier de ces dispositions. Pers√©cut√©s par les derniers rois wisigoths, ils avaient plut√īt bien accueilli les envahisseurs musulmans et leur avaient souvent facilit√© la t√Ęche. Les √©mirs (gouverneurs ou chefs militaires des provinces sous domination musulmane) et les califes (souverains musulmans, consid√©r√©s comme les successeurs du Proph√®te) les utilisaient volontiers dans l'administration, les finances et les activit√©s √©conomiques. Les communaut√©s juives ont donc pu se d√©velopper dans al-Andalus jusqu'au XIIe si√®cle.

Cette époque constitue une charnière pour ces communautés : c'est au XIIe siècle, en effet, que, fuyant les persécutions des Almoravides et des Almohades (dynasties intégristes et intransigeantes venues du Maroc [2]), les Juifs émigrent vers les royaumes chrétiens. Bon nombre d'entre eux mettent alors leur expérience au service des souverains, dans les finances et l'administration des territoires reconquis. Ils y retrouvent un statut légal analogue à celui qu'ils avaient connu au Xe siècle, au temps du califat de Cordoue : en échange de taxes fiscales souvent fort lourdes, ils disposent d'une autonomie administrative, religieuse et même juridique, sous la direction de leurs rabbins.

La belle √©poque du juda√Įsme en Castille s'√©tend sur deux si√®cles, du milieu du XIIe si√®cle au milieu du XIVe. Cette prosp√©rit√© prend fin avec la r√©cession et les catastrophes qui suivent la Peste Noire, apparue en Espagne en 1348. Les masses chr√©tiennes, fanatis√©es par des pr√©dicateurs, rendent les Juifs responsables de tous leurs malheurs. L'antis√©mitisme populaire culmine lors des massacres de 1391 ; il ne cessera plus d'exercer ses ravages, et les communaut√©s juives, appauvries par de nombreuses conversions plus ou moins sinc√®res, d√©clinent fortement au XVe si√®cle.

Comme les Juifs, mozarabes et mudéjares constituent des minorités religieuses originales. On appelle mozarabes les chrétiens qui vivent en territoire musulman et mudéjares les sujets musulmans d'un souverain chrétien. Mozarabes et mudéjares sont protégés par des statuts juridiques comparables. Les uns et les autres sont tenus de respecter l'autorité politique en place et de lui verser des tributs spéciaux, souvent fort élevés ; en contrepartie, ils peuvent pratiquer librement leur religion et s'administrer eux-mêmes.

D√®s le milieu du VIIIe si√®cle, d'importantes communaut√©s de mozarabes s'organisent √† Tol√®de, √† Cordoue, √† S√©ville, √† M√©rida, etc., avec leur administration civile (les comtes, charg√©s notamment de percevoir les imp√īts) et leur hi√©rarchie eccl√©siastique. Ces communaut√©s disposent d'√©glises et de monast√®res. Elles conservent leur liturgie : le rite mozarabe, qui proc√®de du rite gothique institu√© par saint Isidore de S√©ville (570-636).

Avec le temps, ces chr√©tiens soumis √† la domination musulmane finissent par s'arabiser, comme le sugg√®re l'√©tymologie : mozarabe viendrait d'un mot arabe qui signifie ¬ę celui qui s'arabise ¬Ľ. Le latin reste leur langue liturgique, mais ils adoptent l'arabe comme langue de culture et de communication. Les mozarabes prennent des noms arabes, adoptent les v√™tements et le mode de vie des musulmans. Au Xe si√®cle, par exemple, ils ne mangeaient plus de viande de porc et √©vitaient d'accumuler dans leurs √©alises des images (peintures, sculptures) de Dieu, de la Vierge et des saints.

La reconquête de Tolède (1085) par Alphonse VI crée une situation nouvelle. Des milliers de mozarabes sont alors réintégrés dans la chrétienté, non plus de leur plein gré, mais à la suite d'une victoire militaire. Or les mozarabes de Tolède ne semblent pas avoir eu à se plaindre des autorités musulmanes. Ils se mêlaient aux Maures au lieu de vivre confinés dans des quartiers réservés comme les Juifs. Beaucoup étaient indifférents au régime politique ; certains quittent même la ville après la Reconquête et suivent les musulmans dans leur fuite.

Le climat se détériore rapidement, sous l'influence du nouvel archevêque dom Bernard- un moine de Cluny -, de la reine Constance, fille du duc de Bourgogne- une Française - et des Français qui ont pris part à la Reconquête. Les mozarabes restent, dans Tolède reconquise, une minorité culturelle. Toutefois, des conflits les opposent aux Castillans et aux Français à propos des terres abandonnées par les musulmans. Pendant un siècle, ils se heurtent aux nouvelles autorités ecclésiastiques. Ils ne comprennent pas, par exemple, pourquoi ils doivent renoncer à leur rite au profit du rite romain. Ils continuent à utiliser l'arabe, au moins jusqu'à la fin du XIIe siècle ; le castillan ne l'emporte définitivement qu'au XIVe siècle.

On peut toutefois √©tablir qu'√† partir du XIIe si√®cle, le ph√©nom√®ne mozarabe a disparu avec les circonstances qui l'avaient fait na√ģtre. Parall√®lement, √† la m√™me √©poque, les mud√©jares commencent √† se multiplier dans les royaumes chr√©tiens qui se reconstituent. Jusqu'alors, les territoires reconquis √©taient tr√®s peu peuples (comme le ¬ę d√©sert ¬Ľ de la vall√©e du Duero) ou avaient √©t√© abandonn√©s par leurs occupants musulmans, partis volontairement ou expuls√©s par les vainqueurs. Seules subsistaient quelques communaut√©s cantonn√©es dans les faubourgs.

La situation change avec la prise de Tol√®de (1085) et celle de Saragosse (1118). Cette fois, la Reconqu√™te fait passer sous domination chr√©tienne des masses humaines qui n'ont pas eu le temps de fuir. Dans la zone du Tage, dans la vall√©e de l'√ąbre et √† Valence, des musulmans se retrouvent, en grand nombre, sous l'autorit√© de souverains chr√©tiens qui promettent de respecter leur langue, leur culte, leur droit et leurs coutumes. En √©change, on leur impose un r√©gime seigneurial lourd en contributions fiscales et en prestations de travail. Ils sont d√©sormais sujets musulmans d'un √Čtat chr√©tien. C'est ce qu'exprime le mot mud√©jar avec sa double signification : quelqu'un qui reste en arri√®re et qui paie tribut √† un infid√®le.

Juifs, mozarabes et mudéjares ont donc bénéficié, les uns en territoire musulman, les autres dans les royaumes chrétiens, d'un statut comparable qui leur garantissait le libre exercice de leur culte respectif en échange de la subordination politique et de contributions fiscales. Mais, alors que les mozarabes ont constitué pendant des siècles des communautés stables, bien regroupées et solidement organisées autour de leurs chefs administratifs et religieux, les mudéjares ont connu une existence beaucoup plus précaire. La plupart du temps, ils ont fini par émigrer dans al-Andalus. Ne sont restés que des noyaux d'artisans, de petits commerçants et de muletiers.

Les seules communaut√©s importantes de mud√©jares sont celles qui ont √©t√© coup√©es d'al-Andalus par l'avance de la Reconqu√™te : celles de la vall√©e de l'√ąbre et de Valence. Il faut y ajouter, apr√®s 1492, une tr√®s forte concentration de mud√©jares dans la ville de Grenade et dans le massif montagneux des Alpujarras. On a l√† trois zones principales qui dessineront, au cours du XVIe si√®cle, la g√©ographie de l'Espagne morisque [3].

En permettant à des minorités religieuses de vivre, de travailler et de pratiquer librement leur culte, al-Andalus et l'Espagne chrétienne ont-ils fait preuve de tolérance ? Ce n'est pas évident.

Dans la Péninsule ibérique, en effet, entre le VIIIe et le XVe siècle, chrétiens et musulmans sont également convaincus qu'ils détiennent la vérité et que leur foi est incompatible avec celle des autres. S'ils se montrent tolérants, c'est parce qu'ils ne peuvent pas faire autrement. Tolérer, en effet, c'est supporter ce qu'on n'a pas les moyens d'interdire. Comment les conquérants musulmans n'auraient-ils pas toléré ces masses de chrétiens qu'ils ne pouvaient ni convertir ni exterminer ?

Dans les royaumes chrétiens, c'est seulement à partir du XIIe siècle que le problème mudéjar se pose en termes politiques. Il est assez vite réglé dans les domaines castillans. Les moines de Cluny, très influents, se montrent intransigeants. L'un d'entre eux, dom Bernard, abbé de Sahagun et nouvel évêque de Tolède, transforme la grande mosquée en église, violant ainsi les promesses d'Alphonse VI.

Toutefois, c'est dans les p√©riodes de difficult√©s √©conomiques que les souverains offrent des garanties aux mud√©jares : on avait besoin de main-d'Ňďuvre et tous les concours √©taient les bienvenus. Ainsi, quand Alphonse VII (1105-1157) le Batailleur reprend Saragosse en 1118, il entre dans une ville que les √©lites musulmanes, les artisans et les commer√ßants ont √©vacu√©e. Beaucoup de paysans veulent fuir eux aussi, mais le souverain s'efforce de les en emp√™cher.

La m√™me situation se reproduit un si√®cle plus tard √† Valence, o√Ļ on attendait cent mille colons chr√©tiens : il en est venu √† peine trente mille ; encore refusent-ils de s'installer dans les campagnes. Pour mettre le pays en valeur, il a bien fallu retenir les mud√©jares. A Murcie aussi, la crise d√©mographique rend difficile la colonisation par des chr√©tiens. Pour exploiter la huerta (la riche zone irrigu√©e des alentours de Valence), on est bien heureux de pouvoir compter sur les mud√©jares.

C'est la force des choses plus que l'esprit de tolérance qui a rendu possible la présence de communautés chrétiennes en terre d'Islam et de minorités de mudéjares dans les royaumes chrétiens, sans parler des Juifs que l'on trouve partout. A défaut d'assimiler les minorités, on les exploite. C'est si vrai que, après la fin de la Reconquête, en 1492, la tolérance n'a plus de raison d'être : on expulse les Juifs ; on prétend assimiler les mudéjares de Grenade, puis - sous Charles Quint (1500-1558) - ceux de Valence, en les convertissant de force. Ainsi se trouve posé le problème morisque du XVIe siècle, obsession politique pour les autorités civiles et religieuses, drame humain pour les intéressés.

Cette tol√©rance de fait est-elle, en outre, unanimement accept√©e ? Il faut distinguer l'attitude des √©lites et celle des masses. Ce sont les √Čtats, les souverains, dans une moindre mesure les seigneurs, qui se montrent ¬ę tol√©rants ¬Ľ [4] ; pour le peuple, antis√©mite et antimusulman, les Juifs, les Maures puis les mud√©jares et enfin les morisques sont des infid√®les, des ennemis, des rivaux sur le march√© du travail. A la fin du XVe si√®cle, il y aura conjonction entre l'√Čtat et le peuple ; la volont√© politique des Rois Catholiques rencontre l'assentiment des masses. Au XVIe si√®cle, les seigneurs sont seuls √† rester fid√®les aux habitudes m√©di√©vales ; contre le peuple et les fonctionnaires royaux (lettrados), ils se feront souvent les protecteurs des morisques, non par grandeur d'√Ęme, mais par √©go√Įsme de classe : main-d'Ňďuvre comp√©tente, efficace, soumise, les morisques leur sont indispensables.

Les chr√©tiens arabises que sont les mozarabes et les musulmans convertis que sont les morisques ont-ils enfin contribu√© √† former en Espagne une civilisation originale ? On conna√ģt la th√®se d'Am√©rico Castro, publi√©e en 1962 (cf. ¬ę Pour en savoir plus ¬Ľ, p. 17) : au contact des s√©mites (Juifs et musulmans), l'Espagne m√©di√©vale serait devenue une soci√©t√© pluraliste, fondamentalement diff√©rente de la Chr√©tient√© occidentale. A l'oppos√© de la th√®se d√©fendue par Am√©rico Castro, on trouve les interpr√©tations traditionnelles selon lesquelles la conqu√™te de 711 n'aurait pas entra√ģn√© de rupture dans le d√©veloppement historique de l'Espagne - les envahisseurs, une poign√©e de B√©douins et quelques milliers de Berb√®res √† peine islamis√©s et pas encore arabis√©s, s'√©tant rapidement his-panis√©s. Ainsi se serait constitu√©e une soci√©t√© plus hispanique qu'orientale. En somme, il y aurait bien eu des influences islamiques dans l'Espagne chr√©tienne, mais elles n'auraient certainement pas alt√©r√© les structures de base, √©conomiques, sociales ou culturelles.

Ces vues sous-estiment toutefois l'influence des structures sociales, à la base desquelles il y a le clan et la tribu.

Les Hispano-Musulmans, dans leur ensemble, devaient se sentir plus proches de leurs coreligionnaires orientaux que des Espagnols chrétiens : la religion est un fait de civilisation essentiel. Même si les éléments arabes proprement dits étaient minoritaires, ils ont imposé une religion, une organisation politique, des coutumes et surtout une langue, puissant facteur d'assimilation culturelle.

L'arabe a gagné très vite du terrain. Au milieu du IXe siècle, des mozarabes se lamentaient encore sur l'abandon du latin ; un siècle et demi plus tard, l'arabe était devenu la langue majoritaire. Américo Castro en tire argument pour rejeter la thèse de l'hispanisation des conquérants africains. Il a raison. La langue parlée et écrite n'est pas neutre ; elle exprime une mentalité, des façons de penser et de sentir, un état de civilisation.

En adoptant l'arabe, la majorité de la Péninsule s'est intégrée au monde musulman, même si elle a conservé une spécificité réelle.

Jusqu au XIIe si√®cle, les deux civilisations qui se partagent la P√©ninsule ib√©rique se combattent et s'ignorent. Les musulmans n'ont que m√©pris pour les pauvres chr√©tiens du Nord. De leur c√īt√©, les chr√©tiens ne voient dans leur puissant voisin que des infid√®les et attendent beaucoup de la Chr√©tient√© : une aide militaire, d'abord, et aussi un soutien culturel ; c'est l'√©poque o√Ļ se d√©veloppent le culte de saint Jacques (que l'on consid√®re, parmi les douze ap√ītres, comme celui de l'Espagne) et les p√®lerinages √† Compostelle, o√Ļ l'on fait appel aux moines de C√ģteaux et de Cluny.

Les mozarabes qui s'installent en territoire chr√©tien au cours de cette p√©riode y apportent-ils des influences musulmanes ? Profond√©ment arabis√©s au point qu'ils comprenaient mieux l'arabe que le latin, ils sont en m√™me temps tr√®s attach√©s √† ce qui repr√©sente pour eux la tradition. De l√† l'ambigu√Įt√© de leur situation et de leur r√īle. D'un c√īt√©, ils introduisent dans les royaumes du Nord des expressions, des habitudes vestimentaires, certaines formes de vie, des techniques que l'on rep√®re ais√©ment dans certaines √©glises et certains monast√®res de la r√©gion de L√©on. L'emploi syst√©matique de l'arc outrepass√©, du modillon √† copeaux, de la vo√Ľte nerv√©e ou encore les absides et les niches d'autel semblables aux mihrab [5] des salles de pri√®res musulmanes, tout cela que l'on peut observer, par exemple, √† San Miguel de Escalada ou √† San Millan de la Cogolla, vient indiscutablement d'al-Andalus. C'est pr√©cis√©ment ce qu'on appelle l'art mozarabe.

II s'agit-l√† cependant d'une fa√ßade. Pour l'essentiel, les mozarabes restent tr√®s attach√©s √† des id√©es religieuses et √† un mode de gouvernement ant√©rieurs √† la conqu√™te musulmane. Certes, ils ont subi une lente impr√©gnation orientale, mais ils tiraient fiert√© de ne pas avoir capitul√©, d'√™tre rest√©s eux-m√™mes dans un milieu hostile. Ce qui l'emporte chez eux, c'est le particularisme et l'intransigeance. Les mozarabes contribuent, on l'a vu, vers le milieu du IXe si√®cle, √† faire na√ģtre l'id√©e m√™me de Reconqu√™te, c'est-√†-dire la volont√© de reconstituer une Espagne politiquement et religieusement unifi√©e sous la direction de souverains chr√©tiens. Notons d'ailleurs que, m√™me s'ils n'en prennent pas conscience, cette Reconqu√™te subit la contamination de la notion de guerre sainte (jihad) propre aux musulmans.

Au XIIe si√®cle, dans la r√©gion comprise entre l'√ąbre et le Tage, reconquise par les chr√©tiens (la fronti√®re est maintenant marqu√©e par la Sierra Morena), s'ouvre la grande √©poque du mudejarismo, une osmose relative entre les cultures arabe et chr√©tienne, qui donne l'occasion aux universitaires d'Europe de prendre connaissance du savoir oriental et de renouer par cons√©quent avec celui de l'Antiquit√© classique [6]. Des traductions de l'arabe au latin ou au castillan permettent ainsi √† l'Occident d'acc√©der √† des courants de pens√©e philosophique et scientifique dont il √©tait coup√© depuis longtemps ou qui s'√©taient d√©velopp√©s en Orient : sciences exactes, m√©decine et sciences de la nature, philosophie, avec la red√©couverte d'Aristote - il est vrai encombr√© d'un fatras de commentaires.

Tol√®de est l'un des foyers o√Ļ s'√©labore cette transmission des savoirs, sous l'impulsion d'Alphonse X, tr√®s sensible √† l'√©clat intellectuel de l'Islam andalou. De nombreux aristocrates adoptent alors des modes de vie arabo-islamiques. C'est le point de d√©part de ce qu'on a appel√© la ¬ę maurophilie ¬Ľ, l'engouement pour les v√™tements, le mobilier, les f√™tes, l'art et les mŇďurs chevaleresques de l'Islam, engouement qui se prolongera jusqu'au XVIIe si√®cle et qui n'emp√™chait pas ces grands seigneurs d'exploiter leurs sujets mud√©jares et leurs descendants, les morisques.

Le contraste est grand, en effet, entre le sort r√©serv√© aux masses populaires et le comportement des seigneurs, chr√©tiens ou musulmans, entre eux. A la fin du XVe si√®cle, avant la derni√®re guerre de Grenade qui commence en 1481 et s'ach√®ve en 1492 par la Reconqu√™te d√©finitive de la ville, de part et d'autre de la fronti√®re, on se combat, mais on se respecte et on s'admire. Les mariages mixtes ne sont pas rares. On s'invite √† l'occasion de f√™tes ou de c√©r√©monies familiales ; on √©change des cadeaux. C'est l'atmosph√®re des ballades de la ¬ę fronti√®re ¬Ľ (romances fronterizos), petits po√®mes chant√©s qui exaltent les combats entre Maures et chr√©tiens de part et d'autre de la fronti√®re.

C'est √† cette maurophilie qu'il faut rattacher l'art mud√©jar o√Ļ se combinent des formes et des proc√©d√©s d'origines diverses. L'architecture romane emprunte les mat√©riaux et les formes arabes ; on construit des √©glises ou des palais avec des d√©cors mauresques ; on ajoute des arca-tures superpos√©es √† l'ext√©rieur des absides ; on √©rige sur le flanc des √©difices des tours qui ressemblent √† des minarets, comme on peut en voir beaucoup en Aragon, berceau et foyer du mudejarismo. L'Alcazar de S√©ville, construit au XIVe si√®cle, en est un exemple remarquable.

Eglises avec minarets

Dans le domaine de l'histoire litt√©raire, les choses sont moins simples. La lyrique mozarabe est faite de po√®mes en arabe ou en h√©breu, m√™l√©s de mots et m√™me de vers entiers en castillan. Ces textes reprennent parfois des chansons ant√©rieures √† la domination musulmane ; ils annoncent les chants de No√ęl (villancicos) castillans. C'est ce qui autorise Men√©ndez Pidal (cf. ¬ę Pour en savoir plus ¬Ľ, p. 17) √† voir dans ces compositions le maillon interm√©diaire qui unirait la musique et la po√©sie ib√©riques de l'Antiquit√© classique √† celles de l'Espagne actuelle, mais on est l√† sur un terrain tr√®s controvers√©.

La litt√©rature dite aljamiada du XIVe si√®cle a, quant √† elle, √©t√© invent√©e par des mud√©jares ou des Juifs qui emploient le castillan en utilisant l'√©criture arabe ou h√©bra√Įque. C'est √† propos de Juan Ruiz, l'archipr√™tre de Hita (1290-1350), auteur du Libro de buen amor, que la pol√©mique sur le mudejarismo s'est concentr√©e. Juan Ruiz √©tait-il aussi impr√©gn√© de culture musulmane qu'on l'a dit ? Il a pu conna√ģtre, par des traductions, beaucoup des contes orientaux qu'il inclut dans son po√®me sous forme d'apologues (petites fables morales) ; toutefois, les emprunts √† la tradition classique et occidentale seraient chez lui plus importants qu'on ne le croit.

On retiendra donc deux √©tapes chronologiques : avant et apr√®s le XIIe si√®cle. Avant, des chr√©tiens et des Juifs vivent √† peu pr√®s librement dans al-Andalus. Apr√®s, des musulmans et encore des Juifs sont autoris√©s √† rester dans l'Espagne chr√©tienne. Peut-on pour autant parler d'une Espagne pluraliste ? Certainement pas. Les Juifs et les mozarabes sous la domination musulmane, puis les Juifs et les mud√©jares sous l'autorit√© de souverains chr√©tiens avaient un statut de ¬ę prot√©g√©s ¬Ľ, avec la nuance p√©jorative qui s'attache √† cet adjectif.

Cette particularit√© de l'Espagne m√©di√©vale s'explique par les vicissitudes de l'histoire. Une fois la Reconqu√™te termin√©e, il n'y a plus de raison de maintenir cet √©tat de choses. La m√™me ann√©e 1492, les Rois Catholiques reprennent Grenade et expulsent les Juifs. L'Espagne redevient alors un pays comme les autres dans la Chr√©tient√© europ√©enne. On peut le regretter, estimer qu'elle aurait pu et d√Ľ rester un pont entre l'Orient et l'Occident. Ses souverains n'y ont probablement jamais pens√©. En 1492, ils ont souhait√© assimiler les vaincus et les minoritaires. Ils ont sous-estim√© l'ampleur de la t√Ęche. Les conversos, descendants des Juifs, ont cherch√© √† se fondre dans la masse, qui les a soup√ßonn√©s de mauvaise foi. Les morisques, h√©ritiers des mud√©jares, ont refus√© de s'assimiler ; on sera oblig√© de les expulser au d√©but du XVIIe si√®cle.

Y a-t-il eu, du moins, constitution d'une culture originale qui serait n√©e d'influences r√©ciproques ? Des emprunts, √† coup s√Ľr, et dans tous les domaines : linguistique, litt√©raire, artistique..., mais il n'y a jamais eu qu'une culture dominante : la musulmane d'abord, la chr√©tienne ensuite.

Certes, un Espagnol musulman et un Espagnol chr√©tien n'√©taient pas √©trangers l'un √† l'autre, mais le premier restait avant tout un musulman, le second un chr√©tien. On le voit bien avec les morisques du XVIe si√®cle, tr√®s attach√©s √† la terre de leurs anc√™tres o√Ļ ils √©taient chez eux au m√™me titre que les ¬ę vieux-chr√©tiens ¬Ľ, mais qui vivaient dans un monde √† part ; leur langue, leurs fa√ßons de vivre, de se v√™tir, de se nourrir, de se divertir, autant et plus que leur religion, faisaient d'eux des. √©trangers dans leur patrie. L'expulsion de 1609 prendra acte de cette situation, avec les drames que l'on sait : bannis de leur pays, les morisques seront souvent ind√©sirables en terre d'Islam.

Les morisques et les sefardi (Juifs) observeront longtemps, quelquefois jusqu'√† nos jours, une attitude ambigu√ę vis-√†-vis de l'Espagne : le ressentiment contre ce qui leur appara√ģt comme une injustice et une spoliation l'emporte, mais il n'est pas difficile d'y discerner aussi quelque chose qui ressemble √† de la tendresse, la nostalgie d'une terre qui a √©t√© celle de leurs anc√™tres. Ils ont donc, plus que d'autres sans doute, contribu√© √† forger l'image d'une Espagne m√©di√©vale id√©ale, celle o√Ļ trois civilisations auraient v√©cu en harmonie et en bonne intelligence.

1. C'est le mot qu'utilisent les textes arabes pour d√©signer l'Islam d'Espagne, quelle que soit son extension g√©ographique qui a beaucoup vari√© avec le temps ; le mot appara√ģt dans une chronique bilingue de 716 o√Ļ il est traduit en latin par Spania.

2. Les Almoravides se r√©clament d'un mouvement religieux int√©griste n√© √† Kairouan au d√©but du XIe si√®cle. Ils installent leur capitale √† Marrakech en 1068 et se rendent rapidement ma√ģtres du Maroc. Le roi de S√©ville les appelle au secours apr√®s la chute de Tol√®de (1085) ; ils refont √† leur profit l'unit√© de l'Espagne musulmane, puis retournent en Afrique dans les premi√®res ann√©es du XIIe si√®cle. Les Almohades sont aussi des musulmans rigoristes (le mot signifie : partisans du Dieu unique). Ils commencent par cr√©er un petit √Čtat au sud de Marrakech (1124) et supplantent les Almoravides. De 1147 √† 1150, ils r√©unifient √† leur tour l'Espagne musulmane. Ils rentrent au Maroc apr√®s leur d√©faite √† Las Navas de Tolosa (1212).

3. On appelle morisques (moriscos) les musulmans d'Espagne convertis de force au catholicisme.

4. Non sans réserves, toutefois : Alphonse X, qui protégeait les lettrés juifs et musulmans et admirait leur culture, inaugura à l'encontre de leurs communautés respectives une politique de discrimination tendant à réduire leur autonomie.

5. Le mihrab est l'endroit o√Ļ se tient l'imam pour dire la pri√®re.

6. Dont les ouvrages, perdus, ne subsistaient plus que dans des traductions arabes.

REP√ąRES CHRONOLOGIQUES
711 : invasion musulmane. Bataille du Ctiadalete. Fin de la monarchie wisigolhique. 718 : Pelayo, roi des Asturies. Bataille de Covadonga (date traditionnelle ; en fail entre 721 et 725). 732 : Charles Martel arrête les musulmans à Poitiers. 755 : 'Ahd el-Rahman 1ER se proclame émir de Cordoue. 778 : l'arrière-garde de Charlcmagne hall m- à Roncevaux. 786 : déhul des travaux pour la construction de la mosquée de Cordoue. 791 : Oviedo, capitale du royaume des Asturies. 801 : reconquête de Barcelone. 822 : 'Ahd el-Kahman 11, émir de Cordoue. 859 : martyre de saint Fuloge à Cordoue. 885-888 : reconquête de Burgos et de Zamora. 912 : 'Abd el-Rahman III. émir de Cordoue. 929 : 'Abd el-Rahman III se proclame calife de Cordoue. 978 : Almansour, premier ministre du califat de Cordoue.

1031 : disparition du califat de Cordoue-Royaumes de taifas.

1064 : reconquête de Coimbra.

1085 : reconquête de Tolède.

1086 : invasion des Almoravides. 1094 : le Cid occupe Valence.

1102 : les Almoravides reprennent Valence.

1118 : reconquête de Saragosse.

1143 : fin du pouvoir des Almoravides. Retour aux taifas.

1156 : invasion des Almohades.

1212 : victoire chrétienne des Navas de Tolosa.

1229 : reconquête de Majorque.

1230 : reconquête de Mérida et Badajoz.

1236 : reconquête de Cordoue.

1238 : fondation de la dynastie nasride à Grenade.

1246 : reconquête de Jaén.

1248 : reconquête de Séville.

1309 : reconquête de Gibraltar.

1474 : avènement d'Isabelle la Catholique, reine de Castille.

1478 : établissement de l'Inquisition.

1481 : reprise de la Reconquête : guerre de Grenade.

1492 : reconquête de Grenade. Expulsion des Juifs.

POUR EN SAVOIR PLUS
B. Bennassar, s.d., Histoire des Espagnols, t. I, Paris, A. Colin, 1985. W√ä√äL A. Castro, La Realidad hist√īrica de Esp√Ęha, Mexico, Porrua, 1962. ¬ęs* Ch.-E. Dufourcq, La Vie quotidienne dans l'Europe m√©di√©vale sous domination arabe, Paris, Hachette, 1978. Structures sociales ¬ę orientales ¬Ľ et ¬ę occidentales ¬Ľ dans l'Espagne musulmane, Paris, Mouton, 1977. ?Ht E. L√©vy-Proven√ßal, Histoire de l'Espagne musulmane, 3 vol., Paris, 1950-1953. √ģ√ģ√ä√ä R. Men√©ndez Pidal, Espana, eslab√īn entre la Cristiandad y el Islam , coll. ¬ę Austral ¬Ľ n¬į 1 280.

MB Cl. S√Ęnchez Albornoz, Espana, un enigma hist√īhco, 2 vol., Buenos Aires, 1956 ; ¬ę L'Espagne et l'Islam ¬Ľ, Revue historique, 1932, p. 327-339.

H. Terrasse, Islam d'Espagne, Pans, Pion, 1958.

J. Vernet, Ce que la culture doit aux Arabes d'Espagne, Paris, Sindbad, 1985.


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Hors ligne

 

#3 21-10-2018 21:09:08

Pascal Nicolaides
@rmenaute

Re: Al Andalous, sa réalité

https://www.lhistoire.fr/chr%C3%A9tiens … i%C3%A8cle


Chrétiens, Juifs et Musulmans en Espagne : le mythe de la tolérance religieuse (VIIIe-XVe siècle)
Joseph Perez dans mensuel 137
dat√© octobre 1990 -  Gratuit
Au VIIIe siècle, les conquérants arabes s'établissent en Espagne. Musulmans, Juifs et Chrétiens cohabitent alors pacifiquement dans la péninsule. Joseph Pérez remet pourtant en cause la vision traditionnelle et idéale de l'Espagne des trois religions : les souverains catholiques, pas plus que les émirs musulmans, n 'avaient renoncé à chasser de leurs terres l'infidèle.

Au milieu du Xe si√®cle, le calife de Cordoue c√©l√®bre avec √©clat la f√™te chr√©tienne de la Saint-Jean en organisant des courses de chevaux ; Tol√®de conserve, sous la domination musulmane, des archev√™ques catholiques. Au XIIe si√®cle, Ma√Įmonide, rabbin, philosophe et m√©decin (1135-1204), a toute libert√© pour exercer son art et publier ses Ňďuvres √† Cordoue, en terre d'Islam.

De l'autre cot√© de la fronti√®re, autour de l'ann√©e 875, le roi de L√©on (cf. carte, p. 11) envoie son fils, le futur Ordono II, compl√©ter son √©ducation aupr√®s de l'√©mir musulman de Saragosse. Apr√®s la reconqu√™te de Tol√®de, en 1085, Alphonse VI (1042-1109), roi de Castille, se proclame ¬ę empereur des deux religions ¬Ľ (chr√©tienne et musulmane). Alphonse X (1252-1284) projette d'ouvrir √† Murcic une universit√© (medersa) commune aux chr√©tiens, aux musulmans et aux Juifs. Au XIIIe si√®cle encore, Tol√®de passe pour la J√©rusalem des Juifs d'Espagne : elle compte de splendides synagogues, qu'on peut admirer aujourd'hui sous leur nom chr√©tien de Santa Maria la Blanca et Nuestra Senora del Transito.

Ces quelques exemples t√©moignent de l'originalit√© de la P√©ninsule ib√©rique qui, de 711 (date du d√©barquement des premiers contingents musulmans sur les c√ītes de la p√©ninsule ib√©rique) √† 1492 (ann√©e o√Ļ les Rois Catholiques entrent en vainqueurs dans Grenade, capitale du dernier √©mirat), s'est trouv√©e partag√©e politiquement et culturellement entre deux civilisations : l'Orient musulman et l'Occident chr√©tien ; √† la charni√®re de ces deux mondes, une minorit√© juive a r√©ussi √† subsister. On a parfois tendance √† id√©aliser cette situation : les trois religions du Livre auraient v√©cu, sinon en bonne intelligence, du moins dans le respect r√©ciproque, les souverains musulmans ou chr√©tiens ayant eu la sagesse de ne pas imposer leur foi par la force. Qu'en est-il exactement ? L'Espagne m√©di√©vale m√©rite-t-elle de demeurer dans l'histoire comme un mod√®le de tol√©rance et de pluralisme culturel ?

Les envahisseurs du VIIIe siècle étaient, dans leur grande majorité, des Berbères à peine islamisés. Les Arabes proprement dits auraient été au nombre de trente mille à cinquante mille. La masse de la population ne s'est convertie à l'Islam que tardivement. C'est que les conquérants, des guerriers en quête de butin, ne font guère de prosélytisme religieux. Ils laissent subsister en territoire musulman les Juifs qui s'y trouvent, ainsi que d'importantes communautés de chrétiens, les mozarabes. La Reconquête chrétienne, d'autre part, n'a pas été un combat ininterrompu. Le mot suggère deux idées complémentaires : celle d'un territoire à libérer d'une domination étrangère, celle d'un combat pour la foi. Or, de ces deux aspects, le premier l'emporte d'un bout à l'autre : les Maures sont considérés comme des usurpateurs, même si l'on est souvent obligé de composer avec eux.

On s'abuserait en outre si I'on imaginait que les chrétiens ont eu, dès le début, une conscience nette des objectifs à atteindre. Car, au lendemain de la conquête musulmane, il n'y a plus de pouvoir politique dans l'Espagne catholique ; la monarchie wisigothique, établie en Espagne depuis le VIe siècle, a été balayée, ses cadres anéantis ou dispersés. Ce n'est que dans la seconde moitié du XIe siècle que la bataille de Covadonga (722), coup d'arrêt porté à la progression des Maures dans les Asturies, est devenue le symbole de la résistance, le point de départ d'une grande entreprise.

Cette r√©sistance s'inscrit alors dans une perspective historique : la reconstitution de l'unit√© politique d'une p√©ninsule lib√©r√©e des Maures, et cette perspective est l'Ňďuvre de moines mozarabes qui, fuyant al-Andalus [1], avaient trouv√© asile dans le royaume des Asturies. C'est l√† que na√ģt l'id√©e de Reconqu√™te, c'est-√†-dire l'ambition de rendre la p√©ninsule √† ceux qui se consid√®rent comme ses propri√©taires l√©gitimes. Cette Reconqu√™te s'accompagne d'un double mouvement de population : on expulse les occupants et on les remplace par des colons venus du nord. On n'autorise qu'exceptionnellement les musulmans √† rester sur place.

Les trois minorit√©s religieuses - chr√©tienne, juive, musulmane - ont toujours eu une existence l√©gale, quel que f√Ľt le r√©gime politique dominant dans les √Čtats de la p√©ninsule. Nous sommes devant un fait de civilisation propre √† l'Espagne m√©di√©vale : la coexistence de groupes sociaux qui pratiquent des religions diff√©rentes. En terre d'Islam, le principe de la dhimma (protection) pr√©voit des dispositions particuli√®res pour les ¬ę gens du Livre ¬Ľ, Juifs et chr√©tiens.

Les Juifs ont √©t√© les premiers √† b√©n√©ficier de ces dispositions. Pers√©cut√©s par les derniers rois wisigoths, ils avaient plut√īt bien accueilli les envahisseurs musulmans et leur avaient souvent facilit√© la t√Ęche. Les √©mirs (gouverneurs ou chefs militaires des provinces sous domination musulmane) et les califes (souverains musulmans, consid√©r√©s comme les successeurs du Proph√®te) les utilisaient volontiers dans l'administration, les finances et les activit√©s √©conomiques. Les communaut√©s juives ont donc pu se d√©velopper dans al-Andalus jusqu'au XIIe si√®cle.

Cette époque constitue une charnière pour ces communautés : c'est au XIIe siècle, en effet, que, fuyant les persécutions des Almoravides et des Almohades (dynasties intégristes et intransigeantes venues du Maroc [2]), les Juifs émigrent vers les royaumes chrétiens. Bon nombre d'entre eux mettent alors leur expérience au service des souverains, dans les finances et l'administration des territoires reconquis. Ils y retrouvent un statut légal analogue à celui qu'ils avaient connu au Xe siècle, au temps du califat de Cordoue : en échange de taxes fiscales souvent fort lourdes, ils disposent d'une autonomie administrative, religieuse et même juridique, sous la direction de leurs rabbins.

La belle √©poque du juda√Įsme en Castille s'√©tend sur deux si√®cles, du milieu du XIIe si√®cle au milieu du XIVe. Cette prosp√©rit√© prend fin avec la r√©cession et les catastrophes qui suivent la Peste Noire, apparue en Espagne en 1348. Les masses chr√©tiennes, fanatis√©es par des pr√©dicateurs, rendent les Juifs responsables de tous leurs malheurs. L'antis√©mitisme populaire culmine lors des massacres de 1391 ; il ne cessera plus d'exercer ses ravages, et les communaut√©s juives, appauvries par de nombreuses conversions plus ou moins sinc√®res, d√©clinent fortement au XVe si√®cle.

Comme les Juifs, mozarabes et mudéjares constituent des minorités religieuses originales. On appelle mozarabes les chrétiens qui vivent en territoire musulman et mudéjares les sujets musulmans d'un souverain chrétien. Mozarabes et mudéjares sont protégés par des statuts juridiques comparables. Les uns et les autres sont tenus de respecter l'autorité politique en place et de lui verser des tributs spéciaux, souvent fort élevés ; en contrepartie, ils peuvent pratiquer librement leur religion et s'administrer eux-mêmes.

D√®s le milieu du VIIIe si√®cle, d'importantes communaut√©s de mozarabes s'organisent √† Tol√®de, √† Cordoue, √† S√©ville, √† M√©rida, etc., avec leur administration civile (les comtes, charg√©s notamment de percevoir les imp√īts) et leur hi√©rarchie eccl√©siastique. Ces communaut√©s disposent d'√©glises et de monast√®res. Elles conservent leur liturgie : le rite mozarabe, qui proc√®de du rite gothique institu√© par saint Isidore de S√©ville (570-636).

Avec le temps, ces chr√©tiens soumis √† la domination musulmane finissent par s'arabiser, comme le sugg√®re l'√©tymologie : mozarabe viendrait d'un mot arabe qui signifie ¬ę celui qui s'arabise ¬Ľ. Le latin reste leur langue liturgique, mais ils adoptent l'arabe comme langue de culture et de communication. Les mozarabes prennent des noms arabes, adoptent les v√™tements et le mode de vie des musulmans. Au Xe si√®cle, par exemple, ils ne mangeaient plus de viande de porc et √©vitaient d'accumuler dans leurs √©alises des images (peintures, sculptures) de Dieu, de la Vierge et des saints.

La reconquête de Tolède (1085) par Alphonse VI crée une situation nouvelle. Des milliers de mozarabes sont alors réintégrés dans la chrétienté, non plus de leur plein gré, mais à la suite d'une victoire militaire. Or les mozarabes de Tolède ne semblent pas avoir eu à se plaindre des autorités musulmanes. Ils se mêlaient aux Maures au lieu de vivre confinés dans des quartiers réservés comme les Juifs. Beaucoup étaient indifférents au régime politique ; certains quittent même la ville après la Reconquête et suivent les musulmans dans leur fuite.

Le climat se détériore rapidement, sous l'influence du nouvel archevêque dom Bernard- un moine de Cluny -, de la reine Constance, fille du duc de Bourgogne- une Française - et des Français qui ont pris part à la Reconquête. Les mozarabes restent, dans Tolède reconquise, une minorité culturelle. Toutefois, des conflits les opposent aux Castillans et aux Français à propos des terres abandonnées par les musulmans. Pendant un siècle, ils se heurtent aux nouvelles autorités ecclésiastiques. Ils ne comprennent pas, par exemple, pourquoi ils doivent renoncer à leur rite au profit du rite romain. Ils continuent à utiliser l'arabe, au moins jusqu'à la fin du XIIe siècle ; le castillan ne l'emporte définitivement qu'au XIVe siècle.

On peut toutefois √©tablir qu'√† partir du XIIe si√®cle, le ph√©nom√®ne mozarabe a disparu avec les circonstances qui l'avaient fait na√ģtre. Parall√®lement, √† la m√™me √©poque, les mud√©jares commencent √† se multiplier dans les royaumes chr√©tiens qui se reconstituent. Jusqu'alors, les territoires reconquis √©taient tr√®s peu peuples (comme le ¬ę d√©sert ¬Ľ de la vall√©e du Duero) ou avaient √©t√© abandonn√©s par leurs occupants musulmans, partis volontairement ou expuls√©s par les vainqueurs. Seules subsistaient quelques communaut√©s cantonn√©es dans les faubourgs.

La situation change avec la prise de Tol√®de (1085) et celle de Saragosse (1118). Cette fois, la Reconqu√™te fait passer sous domination chr√©tienne des masses humaines qui n'ont pas eu le temps de fuir. Dans la zone du Tage, dans la vall√©e de l'√ąbre et √† Valence, des musulmans se retrouvent, en grand nombre, sous l'autorit√© de souverains chr√©tiens qui promettent de respecter leur langue, leur culte, leur droit et leurs coutumes. En √©change, on leur impose un r√©gime seigneurial lourd en contributions fiscales et en prestations de travail. Ils sont d√©sormais sujets musulmans d'un √Čtat chr√©tien. C'est ce qu'exprime le mot mud√©jar avec sa double signification : quelqu'un qui reste en arri√®re et qui paie tribut √† un infid√®le.

Juifs, mozarabes et mudéjares ont donc bénéficié, les uns en territoire musulman, les autres dans les royaumes chrétiens, d'un statut comparable qui leur garantissait le libre exercice de leur culte respectif en échange de la subordination politique et de contributions fiscales. Mais, alors que les mozarabes ont constitué pendant des siècles des communautés stables, bien regroupées et solidement organisées autour de leurs chefs administratifs et religieux, les mudéjares ont connu une existence beaucoup plus précaire. La plupart du temps, ils ont fini par émigrer dans al-Andalus. Ne sont restés que des noyaux d'artisans, de petits commerçants et de muletiers.

Les seules communaut√©s importantes de mud√©jares sont celles qui ont √©t√© coup√©es d'al-Andalus par l'avance de la Reconqu√™te : celles de la vall√©e de l'√ąbre et de Valence. Il faut y ajouter, apr√®s 1492, une tr√®s forte concentration de mud√©jares dans la ville de Grenade et dans le massif montagneux des Alpujarras. On a l√† trois zones principales qui dessineront, au cours du XVIe si√®cle, la g√©ographie de l'Espagne morisque [3].

En permettant à des minorités religieuses de vivre, de travailler et de pratiquer librement leur culte, al-Andalus et l'Espagne chrétienne ont-ils fait preuve de tolérance ? Ce n'est pas évident.

Dans la Péninsule ibérique, en effet, entre le VIIIe et le XVe siècle, chrétiens et musulmans sont également convaincus qu'ils détiennent la vérité et que leur foi est incompatible avec celle des autres. S'ils se montrent tolérants, c'est parce qu'ils ne peuvent pas faire autrement. Tolérer, en effet, c'est supporter ce qu'on n'a pas les moyens d'interdire. Comment les conquérants musulmans n'auraient-ils pas toléré ces masses de chrétiens qu'ils ne pouvaient ni convertir ni exterminer ?

Dans les royaumes chrétiens, c'est seulement à partir du XIIe siècle que le problème mudéjar se pose en termes politiques. Il est assez vite réglé dans les domaines castillans. Les moines de Cluny, très influents, se montrent intransigeants. L'un d'entre eux, dom Bernard, abbé de Sahagun et nouvel évêque de Tolède, transforme la grande mosquée en église, violant ainsi les promesses d'Alphonse VI.

Toutefois, c'est dans les p√©riodes de difficult√©s √©conomiques que les souverains offrent des garanties aux mud√©jares : on avait besoin de main-d'Ňďuvre et tous les concours √©taient les bienvenus. Ainsi, quand Alphonse VII (1105-1157) le Batailleur reprend Saragosse en 1118, il entre dans une ville que les √©lites musulmanes, les artisans et les commer√ßants ont √©vacu√©e. Beaucoup de paysans veulent fuir eux aussi, mais le souverain s'efforce de les en emp√™cher.

La m√™me situation se reproduit un si√®cle plus tard √† Valence, o√Ļ on attendait cent mille colons chr√©tiens : il en est venu √† peine trente mille ; encore refusent-ils de s'installer dans les campagnes. Pour mettre le pays en valeur, il a bien fallu retenir les mud√©jares. A Murcie aussi, la crise d√©mographique rend difficile la colonisation par des chr√©tiens. Pour exploiter la huerta (la riche zone irrigu√©e des alentours de Valence), on est bien heureux de pouvoir compter sur les mud√©jares.

C'est la force des choses plus que l'esprit de tolérance qui a rendu possible la présence de communautés chrétiennes en terre d'Islam et de minorités de mudéjares dans les royaumes chrétiens, sans parler des Juifs que l'on trouve partout. A défaut d'assimiler les minorités, on les exploite. C'est si vrai que, après la fin de la Reconquête, en 1492, la tolérance n'a plus de raison d'être : on expulse les Juifs ; on prétend assimiler les mudéjares de Grenade, puis - sous Charles Quint (1500-1558) - ceux de Valence, en les convertissant de force. Ainsi se trouve posé le problème morisque du XVIe siècle, obsession politique pour les autorités civiles et religieuses, drame humain pour les intéressés.

Cette tol√©rance de fait est-elle, en outre, unanimement accept√©e ? Il faut distinguer l'attitude des √©lites et celle des masses. Ce sont les √Čtats, les souverains, dans une moindre mesure les seigneurs, qui se montrent ¬ę tol√©rants ¬Ľ [4] ; pour le peuple, antis√©mite et antimusulman, les Juifs, les Maures puis les mud√©jares et enfin les morisques sont des infid√®les, des ennemis, des rivaux sur le march√© du travail. A la fin du XVe si√®cle, il y aura conjonction entre l'√Čtat et le peuple ; la volont√© politique des Rois Catholiques rencontre l'assentiment des masses. Au XVIe si√®cle, les seigneurs sont seuls √† rester fid√®les aux habitudes m√©di√©vales ; contre le peuple et les fonctionnaires royaux (lettrados), ils se feront souvent les protecteurs des morisques, non par grandeur d'√Ęme, mais par √©go√Įsme de classe : main-d'Ňďuvre comp√©tente, efficace, soumise, les morisques leur sont indispensables.

Les chr√©tiens arabises que sont les mozarabes et les musulmans convertis que sont les morisques ont-ils enfin contribu√© √† former en Espagne une civilisation originale ? On conna√ģt la th√®se d'Am√©rico Castro, publi√©e en 1962 (cf. ¬ę Pour en savoir plus ¬Ľ, p. 17) : au contact des s√©mites (Juifs et musulmans), l'Espagne m√©di√©vale serait devenue une soci√©t√© pluraliste, fondamentalement diff√©rente de la Chr√©tient√© occidentale. A l'oppos√© de la th√®se d√©fendue par Am√©rico Castro, on trouve les interpr√©tations traditionnelles selon lesquelles la conqu√™te de 711 n'aurait pas entra√ģn√© de rupture dans le d√©veloppement historique de l'Espagne - les envahisseurs, une poign√©e de B√©douins et quelques milliers de Berb√®res √† peine islamis√©s et pas encore arabis√©s, s'√©tant rapidement his-panis√©s. Ainsi se serait constitu√©e une soci√©t√© plus hispanique qu'orientale. En somme, il y aurait bien eu des influences islamiques dans l'Espagne chr√©tienne, mais elles n'auraient certainement pas alt√©r√© les structures de base, √©conomiques, sociales ou culturelles.

Ces vues sous-estiment toutefois l'influence des structures sociales, à la base desquelles il y a le clan et la tribu.

Les Hispano-Musulmans, dans leur ensemble, devaient se sentir plus proches de leurs coreligionnaires orientaux que des Espagnols chrétiens : la religion est un fait de civilisation essentiel. Même si les éléments arabes proprement dits étaient minoritaires, ils ont imposé une religion, une organisation politique, des coutumes et surtout une langue, puissant facteur d'assimilation culturelle.

L'arabe a gagné très vite du terrain. Au milieu du IXe siècle, des mozarabes se lamentaient encore sur l'abandon du latin ; un siècle et demi plus tard, l'arabe était devenu la langue majoritaire. Américo Castro en tire argument pour rejeter la thèse de l'hispanisation des conquérants africains. Il a raison. La langue parlée et écrite n'est pas neutre ; elle exprime une mentalité, des façons de penser et de sentir, un état de civilisation.

En adoptant l'arabe, la majorité de la Péninsule s'est intégrée au monde musulman, même si elle a conservé une spécificité réelle.

Jusqu au XIIe si√®cle, les deux civilisations qui se partagent la P√©ninsule ib√©rique se combattent et s'ignorent. Les musulmans n'ont que m√©pris pour les pauvres chr√©tiens du Nord. De leur c√īt√©, les chr√©tiens ne voient dans leur puissant voisin que des infid√®les et attendent beaucoup de la Chr√©tient√© : une aide militaire, d'abord, et aussi un soutien culturel ; c'est l'√©poque o√Ļ se d√©veloppent le culte de saint Jacques (que l'on consid√®re, parmi les douze ap√ītres, comme celui de l'Espagne) et les p√®lerinages √† Compostelle, o√Ļ l'on fait appel aux moines de C√ģteaux et de Cluny.

Les mozarabes qui s'installent en territoire chr√©tien au cours de cette p√©riode y apportent-ils des influences musulmanes ? Profond√©ment arabis√©s au point qu'ils comprenaient mieux l'arabe que le latin, ils sont en m√™me temps tr√®s attach√©s √† ce qui repr√©sente pour eux la tradition. De l√† l'ambigu√Įt√© de leur situation et de leur r√īle. D'un c√īt√©, ils introduisent dans les royaumes du Nord des expressions, des habitudes vestimentaires, certaines formes de vie, des techniques que l'on rep√®re ais√©ment dans certaines √©glises et certains monast√®res de la r√©gion de L√©on. L'emploi syst√©matique de l'arc outrepass√©, du modillon √† copeaux, de la vo√Ľte nerv√©e ou encore les absides et les niches d'autel semblables aux mihrab [5] des salles de pri√®res musulmanes, tout cela que l'on peut observer, par exemple, √† San Miguel de Escalada ou √† San Millan de la Cogolla, vient indiscutablement d'al-Andalus. C'est pr√©cis√©ment ce qu'on appelle l'art mozarabe.

II s'agit-l√† cependant d'une fa√ßade. Pour l'essentiel, les mozarabes restent tr√®s attach√©s √† des id√©es religieuses et √† un mode de gouvernement ant√©rieurs √† la conqu√™te musulmane. Certes, ils ont subi une lente impr√©gnation orientale, mais ils tiraient fiert√© de ne pas avoir capitul√©, d'√™tre rest√©s eux-m√™mes dans un milieu hostile. Ce qui l'emporte chez eux, c'est le particularisme et l'intransigeance. Les mozarabes contribuent, on l'a vu, vers le milieu du IXe si√®cle, √† faire na√ģtre l'id√©e m√™me de Reconqu√™te, c'est-√†-dire la volont√© de reconstituer une Espagne politiquement et religieusement unifi√©e sous la direction de souverains chr√©tiens. Notons d'ailleurs que, m√™me s'ils n'en prennent pas conscience, cette Reconqu√™te subit la contamination de la notion de guerre sainte (jihad) propre aux musulmans.

Au XIIe si√®cle, dans la r√©gion comprise entre l'√ąbre et le Tage, reconquise par les chr√©tiens (la fronti√®re est maintenant marqu√©e par la Sierra Morena), s'ouvre la grande √©poque du mudejarismo, une osmose relative entre les cultures arabe et chr√©tienne, qui donne l'occasion aux universitaires d'Europe de prendre connaissance du savoir oriental et de renouer par cons√©quent avec celui de l'Antiquit√© classique [6]. Des traductions de l'arabe au latin ou au castillan permettent ainsi √† l'Occident d'acc√©der √† des courants de pens√©e philosophique et scientifique dont il √©tait coup√© depuis longtemps ou qui s'√©taient d√©velopp√©s en Orient : sciences exactes, m√©decine et sciences de la nature, philosophie, avec la red√©couverte d'Aristote - il est vrai encombr√© d'un fatras de commentaires.

Tol√®de est l'un des foyers o√Ļ s'√©labore cette transmission des savoirs, sous l'impulsion d'Alphonse X, tr√®s sensible √† l'√©clat intellectuel de l'Islam andalou. De nombreux aristocrates adoptent alors des modes de vie arabo-islamiques. C'est le point de d√©part de ce qu'on a appel√© la ¬ę maurophilie ¬Ľ, l'engouement pour les v√™tements, le mobilier, les f√™tes, l'art et les mŇďurs chevaleresques de l'Islam, engouement qui se prolongera jusqu'au XVIIe si√®cle et qui n'emp√™chait pas ces grands seigneurs d'exploiter leurs sujets mud√©jares et leurs descendants, les morisques.

Le contraste est grand, en effet, entre le sort r√©serv√© aux masses populaires et le comportement des seigneurs, chr√©tiens ou musulmans, entre eux. A la fin du XVe si√®cle, avant la derni√®re guerre de Grenade qui commence en 1481 et s'ach√®ve en 1492 par la Reconqu√™te d√©finitive de la ville, de part et d'autre de la fronti√®re, on se combat, mais on se respecte et on s'admire. Les mariages mixtes ne sont pas rares. On s'invite √† l'occasion de f√™tes ou de c√©r√©monies familiales ; on √©change des cadeaux. C'est l'atmosph√®re des ballades de la ¬ę fronti√®re ¬Ľ (romances fronterizos), petits po√®mes chant√©s qui exaltent les combats entre Maures et chr√©tiens de part et d'autre de la fronti√®re.

C'est √† cette maurophilie qu'il faut rattacher l'art mud√©jar o√Ļ se combinent des formes et des proc√©d√©s d'origines diverses. L'architecture romane emprunte les mat√©riaux et les formes arabes ; on construit des √©glises ou des palais avec des d√©cors mauresques ; on ajoute des arca-tures superpos√©es √† l'ext√©rieur des absides ; on √©rige sur le flanc des √©difices des tours qui ressemblent √† des minarets, comme on peut en voir beaucoup en Aragon, berceau et foyer du mudejarismo. L'Alcazar de S√©ville, construit au XIVe si√®cle, en est un exemple remarquable.

Eglises avec minarets

Dans le domaine de l'histoire litt√©raire, les choses sont moins simples. La lyrique mozarabe est faite de po√®mes en arabe ou en h√©breu, m√™l√©s de mots et m√™me de vers entiers en castillan. Ces textes reprennent parfois des chansons ant√©rieures √† la domination musulmane ; ils annoncent les chants de No√ęl (villancicos) castillans. C'est ce qui autorise Men√©ndez Pidal (cf. ¬ę Pour en savoir plus ¬Ľ, p. 17) √† voir dans ces compositions le maillon interm√©diaire qui unirait la musique et la po√©sie ib√©riques de l'Antiquit√© classique √† celles de l'Espagne actuelle, mais on est l√† sur un terrain tr√®s controvers√©.

La litt√©rature dite aljamiada du XIVe si√®cle a, quant √† elle, √©t√© invent√©e par des mud√©jares ou des Juifs qui emploient le castillan en utilisant l'√©criture arabe ou h√©bra√Įque. C'est √† propos de Juan Ruiz, l'archipr√™tre de Hita (1290-1350), auteur du Libro de buen amor, que la pol√©mique sur le mudejarismo s'est concentr√©e. Juan Ruiz √©tait-il aussi impr√©gn√© de culture musulmane qu'on l'a dit ? Il a pu conna√ģtre, par des traductions, beaucoup des contes orientaux qu'il inclut dans son po√®me sous forme d'apologues (petites fables morales) ; toutefois, les emprunts √† la tradition classique et occidentale seraient chez lui plus importants qu'on ne le croit.

On retiendra donc deux √©tapes chronologiques : avant et apr√®s le XIIe si√®cle. Avant, des chr√©tiens et des Juifs vivent √† peu pr√®s librement dans al-Andalus. Apr√®s, des musulmans et encore des Juifs sont autoris√©s √† rester dans l'Espagne chr√©tienne. Peut-on pour autant parler d'une Espagne pluraliste ? Certainement pas. Les Juifs et les mozarabes sous la domination musulmane, puis les Juifs et les mud√©jares sous l'autorit√© de souverains chr√©tiens avaient un statut de ¬ę prot√©g√©s ¬Ľ, avec la nuance p√©jorative qui s'attache √† cet adjectif.

Cette particularit√© de l'Espagne m√©di√©vale s'explique par les vicissitudes de l'histoire. Une fois la Reconqu√™te termin√©e, il n'y a plus de raison de maintenir cet √©tat de choses. La m√™me ann√©e 1492, les Rois Catholiques reprennent Grenade et expulsent les Juifs. L'Espagne redevient alors un pays comme les autres dans la Chr√©tient√© europ√©enne. On peut le regretter, estimer qu'elle aurait pu et d√Ľ rester un pont entre l'Orient et l'Occident. Ses souverains n'y ont probablement jamais pens√©. En 1492, ils ont souhait√© assimiler les vaincus et les minoritaires. Ils ont sous-estim√© l'ampleur de la t√Ęche. Les conversos, descendants des Juifs, ont cherch√© √† se fondre dans la masse, qui les a soup√ßonn√©s de mauvaise foi. Les morisques, h√©ritiers des mud√©jares, ont refus√© de s'assimiler ; on sera oblig√© de les expulser au d√©but du XVIIe si√®cle.

Y a-t-il eu, du moins, constitution d'une culture originale qui serait n√©e d'influences r√©ciproques ? Des emprunts, √† coup s√Ľr, et dans tous les domaines : linguistique, litt√©raire, artistique..., mais il n'y a jamais eu qu'une culture dominante : la musulmane d'abord, la chr√©tienne ensuite.

Certes, un Espagnol musulman et un Espagnol chr√©tien n'√©taient pas √©trangers l'un √† l'autre, mais le premier restait avant tout un musulman, le second un chr√©tien. On le voit bien avec les morisques du XVIe si√®cle, tr√®s attach√©s √† la terre de leurs anc√™tres o√Ļ ils √©taient chez eux au m√™me titre que les ¬ę vieux-chr√©tiens ¬Ľ, mais qui vivaient dans un monde √† part ; leur langue, leurs fa√ßons de vivre, de se v√™tir, de se nourrir, de se divertir, autant et plus que leur religion, faisaient d'eux des. √©trangers dans leur patrie. L'expulsion de 1609 prendra acte de cette situation, avec les drames que l'on sait : bannis de leur pays, les morisques seront souvent ind√©sirables en terre d'Islam.

Les morisques et les sefardi (Juifs) observeront longtemps, quelquefois jusqu'√† nos jours, une attitude ambigu√ę vis-√†-vis de l'Espagne : le ressentiment contre ce qui leur appara√ģt comme une injustice et une spoliation l'emporte, mais il n'est pas difficile d'y discerner aussi quelque chose qui ressemble √† de la tendresse, la nostalgie d'une terre qui a √©t√© celle de leurs anc√™tres. Ils ont donc, plus que d'autres sans doute, contribu√© √† forger l'image d'une Espagne m√©di√©vale id√©ale, celle o√Ļ trois civilisations auraient v√©cu en harmonie et en bonne intelligence.

1. C'est le mot qu'utilisent les textes arabes pour d√©signer l'Islam d'Espagne, quelle que soit son extension g√©ographique qui a beaucoup vari√© avec le temps ; le mot appara√ģt dans une chronique bilingue de 716 o√Ļ il est traduit en latin par Spania.

2. Les Almoravides se r√©clament d'un mouvement religieux int√©griste n√© √† Kairouan au d√©but du XIe si√®cle. Ils installent leur capitale √† Marrakech en 1068 et se rendent rapidement ma√ģtres du Maroc. Le roi de S√©ville les appelle au secours apr√®s la chute de Tol√®de (1085) ; ils refont √† leur profit l'unit√© de l'Espagne musulmane, puis retournent en Afrique dans les premi√®res ann√©es du XIIe si√®cle. Les Almohades sont aussi des musulmans rigoristes (le mot signifie : partisans du Dieu unique). Ils commencent par cr√©er un petit √Čtat au sud de Marrakech (1124) et supplantent les Almoravides. De 1147 √† 1150, ils r√©unifient √† leur tour l'Espagne musulmane. Ils rentrent au Maroc apr√®s leur d√©faite √† Las Navas de Tolosa (1212).

3. On appelle morisques (moriscos) les musulmans d'Espagne convertis de force au catholicisme.

4. Non sans réserves, toutefois : Alphonse X, qui protégeait les lettrés juifs et musulmans et admirait leur culture, inaugura à l'encontre de leurs communautés respectives une politique de discrimination tendant à réduire leur autonomie.

5. Le mihrab est l'endroit o√Ļ se tient l'imam pour dire la pri√®re.

6. Dont les ouvrages, perdus, ne subsistaient plus que dans des traductions arabes.

REP√ąRES CHRONOLOGIQUES
711 : invasion musulmane. Bataille du Ctiadalete. Fin de la monarchie wisigolhique. 718 : Pelayo, roi des Asturies. Bataille de Covadonga (date traditionnelle ; en fail entre 721 et 725). 732 : Charles Martel arrête les musulmans à Poitiers. 755 : 'Ahd el-Rahman 1ER se proclame émir de Cordoue. 778 : l'arrière-garde de Charlcmagne hall m- à Roncevaux. 786 : déhul des travaux pour la construction de la mosquée de Cordoue. 791 : Oviedo, capitale du royaume des Asturies. 801 : reconquête de Barcelone. 822 : 'Ahd el-Kahman 11, émir de Cordoue. 859 : martyre de saint Fuloge à Cordoue. 885-888 : reconquête de Burgos et de Zamora. 912 : 'Abd el-Rahman III. émir de Cordoue. 929 : 'Abd el-Rahman III se proclame calife de Cordoue. 978 : Almansour, premier ministre du califat de Cordoue.

1031 : disparition du califat de Cordoue-Royaumes de taifas.

1064 : reconquête de Coimbra.

1085 : reconquête de Tolède.

1086 : invasion des Almoravides. 1094 : le Cid occupe Valence.

1102 : les Almoravides reprennent Valence.

1118 : reconquête de Saragosse.

1143 : fin du pouvoir des Almoravides. Retour aux taifas.

1156 : invasion des Almohades.

1212 : victoire chrétienne des Navas de Tolosa.

1229 : reconquête de Majorque.

1230 : reconquête de Mérida et Badajoz.

1236 : reconquête de Cordoue.

1238 : fondation de la dynastie nasride à Grenade.

1246 : reconquête de Jaén.

1248 : reconquête de Séville.

1309 : reconquête de Gibraltar.

1474 : avènement d'Isabelle la Catholique, reine de Castille.

1478 : établissement de l'Inquisition.

1481 : reprise de la Reconquête : guerre de Grenade.

1492 : reconquête de Grenade. Expulsion des Juifs.

POUR EN SAVOIR PLUS
B. Bennassar, s.d., Histoire des Espagnols, t. I, Paris, A. Colin, 1985. W√ä√äL A. Castro, La Realidad hist√īrica de Esp√Ęha, Mexico, Porrua, 1962. ¬ęs* Ch.-E. Dufourcq, La Vie quotidienne dans l'Europe m√©di√©vale sous domination arabe, Paris, Hachette, 1978. Structures sociales ¬ę orientales ¬Ľ et ¬ę occidentales ¬Ľ dans l'Espagne musulmane, Paris, Mouton, 1977. ?Ht E. L√©vy-Proven√ßal, Histoire de l'Espagne musulmane, 3 vol., Paris, 1950-1953. √ģ√ģ√ä√ä R. Men√©ndez Pidal, Espana, eslab√īn entre la Cristiandad y el Islam , coll. ¬ę Austral ¬Ľ n¬į 1 280.

MB Cl. S√Ęnchez Albornoz, Espana, un enigma hist√īhco, 2 vol., Buenos Aires, 1956 ; ¬ę L'Espagne et l'Islam ¬Ľ, Revue historique, 1932, p. 327-339.

H. Terrasse, Islam d'Espagne, Pans, Pion, 1958.

J. Vernet, Ce que la culture doit aux Arabes d'Espagne, Paris, Sindbad, 1985.


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Hors ligne

 

#4 21-10-2018 21:18:45

Sinan Bey
@rmenaute

Re: Al Andalous, sa réalité

Il y avait un proverbe chez nous qui disait:

" Sévinn sabon'n intch ané
Khévinn khrad'n intch ané "

traduction approximative:

Autant de laver le tissu noir par le savon, il restera toujours noir -
autant d'expliquer la vérité à un insensé, il n'acceptera jamais.

Pauvre Herr Professor : un travail de Sisyphe, le v√ītre -
j'admire votre patience et votre passion ...

(c'est vrai, c'était votre boulot, d'expliquer et de ré-expliquer aux cancres ...)

ps:
Attendez la réplique, en plusieurs threads ...

Hors ligne

 

#5 22-10-2018 01:36:55

Adic2010
@rmenaute

Re: Al Andalous, sa réalité

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/2/22/Вардгес_Суреньянц.jpg . http://www.qezhamar.com/wp-content/uploads/2012/02/getImage-346-150x150.jpg . Voici un tableau de l'Alhambra de Grenade par le peintre arm√©nien Vardges SOURENIANTS (1860-1921) qui efface, qui effacera toutes les m√©chancet√©s et/ou calomnies que l'on pourrait dire sur (Al-Andalus / Ալ-Անդալուս)neutral

Haygagan √© ; badvagan √© !!   wink     L'ARM√ČNIE PROT√ąGE L'ANDALOUSIE !!   lol

Kicher pari. Nil.

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/1/13/Суренянц%2C_Альгамбра._Испания%2C_1898.jpg
#50

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#6 22-10-2018 10:21:44

Pascal Nicolaides
@rmenaute

Re: Al Andalous, sa réalité

Adic2010 a ťcrit:

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/ … #1094;.jpg . http://www.qezhamar.com/wp-content/uplo … 50x150.jpg . Voici un tableau de l'Alhambra de Grenade par le peintre arm√©nien Vardges SOURENIANTS (1860-1921) qui efface, qui effacera toutes les m√©chancet√©s et/ou calomnies que l'on pourrait dire sur (Al-Andalus / Ալ-Անդալուս)neutral

Haygagan √© ; badvagan √© !!   wink     L'ARM√ČNIE PROT√ąGE L'ANDALOUSIE !!   lol

Kicher pari. Nil.

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/ … C_1898.jpg
#50

Ne noyez pas le poisson comme d'habitude ! Ce post est intéressant et devrait se trouver dans le forum "Culture" du Monde Arménien mais n'est en RIEN en rapport avec le sujet de cette discussion...Bon autant parler à un mur je crois..

Universitaire espagnol et arabisant mondialement reconnu, Seraf√≠n Fanjul a consacr√© sa vie √† l'√©tude de l'islam comme ph√©nom√®ne religieux, sociologique, √©conomique et politique. Ses travaux majeurs, dont le pr√©sent ouvrage est la premi√®re traduction en fran√ßais, ont fait grand bruit en Espagne et l'on peut ais√©ment comprendre pourquoi. Il s'est en effet pench√© principalement sur Al-Andalus, cette Espagne m√©di√©vale dite des trois cultures, o√Ļ la domination politique de l'islam aurait permis pendant des si√®cles d'extraordinaires √©changes culturels entre les communaut√©s islamique, chr√©tienne et juive, sur fond de cohabitation harmonieuse. Il montre avec √©rudition comment l'imaginaire des romantiques est pass√© par l√†, laissant en h√©ritage une vision du pass√© hispanique qui rel√®ve davantage du fantasme que de la r√©alit√©. La v√©rit√© historique a √©t√© emport√©e par la croyance, et celle-ci est d'autant plus s√©duisante que les sir√®nes du conformisme ont su la d√©tourner √† leur profit pour faire de l'Espagne d'alors un v√©ritable paradis perdu du multiculturalisme europ√©en. Face aux partis pris st√©riles et lieux communs en tout genre, Seraf√≠n Fanjul entend dissiper la brume pour "retrouver l'Espagne". Et la r√©alit√© historique que son travail restitue est celle d'une p√©ninsule o√Ļ r√®gnent entre les communaut√©s l'intol√©rance et le conflit, la souffrance et la violence, bien loin de l'ouverture et de l'apaisement trop souvent soutenus. La minutie de l'argumentation de Fanjul permet ainsi d'entrevoir, √† rebours de la repr√©sentation habituelle, une Espagne qui a trouv√© dans la Reconquista la voie de l'√©mancipation et de la lib√©ration.

DerniŤre modification par Pascal Nicolaides (22-10-2018 10:28:58)


https://encrypted-tbn0.gstatic.com/images?q=tbn%3AANd9GcTkIXuUkqdt-LrfqdDjh78wSu2VrZXCgl1Qxxi1Uw1tnrNJH0_D

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#7 22-10-2018 12:43:16

samtilbian
@rmenaute
Rťputation :   81 

Re: Al Andalous, sa réalité

il faudrait que cet historien se penche sur "l'harmonie" qui régnait dans l'empire ottoman sous la férule du sultan.

empire ottoman qui n'a malheureusement pas connu le Reconquista par la faute de la rivalité entre les francs et Byzance

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#8 22-10-2018 15:53:22

Sinan Bey
@rmenaute

Re: Al Andalous, sa réalité

Et maintenant, nous vivons la "Reconquista" ... ottomane !
Vive Erdogan.

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#9 22-10-2018 16:28:05

MARZEVAN
@rmenaute
Rťputation :   36 

Re: Al Andalous, sa réalité

Un comble, les Croisés faisant le siège de Constantinople en 1204.

Je rajoute avec un grand désarroi que ce sont les Croisés qui les premiers ont mis à sac Constantinople.

Puis la conquête de Constantinople par les Ottomans en 1453.

Dans tout ça devons nous nous réjouir comme nous le faisons que la Cilicie a eu un roi issu de la dernière croisade,
Léon V de Lusignan ?

DerniŤre modification par MARZEVAN (22-10-2018 16:45:03)

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#10 22-10-2018 18:32:22

Adic2010
@rmenaute

Re: Al Andalous, sa réalité

On sait que l'islamophobie navigue dans les eaux troubles de l'extrême-droite.

La fantasmagorie islamophobe occidentale en créant ses confusions et ses raccourcis réducteurs, est l'allié du turco-négationnisme sur le terrain... comme le sont les écrans de fumée et les parfumages produits par la realpolitik occidentale.

La fantasmagorie islamophobe est très proche de la rhétorique négationniste : on décrète qu'il y a eu le MYTHE DE L'ANDALOUSIE. Cela devient (très) à la mode et cela se vendra bien... tout comme le livre 'SOUMISSION", le dernier-roman "fiction" de Houellebecq. N'est-ce pas ?

Ainsi dans la s√©rie "L'ARM√ČNIE & L'ANDALOUSIE", voici une piste √† d√©velopper : les √©chos du grand philosophe andalou Averoes (Ibn Rushd) en Arm√©nie / Page cr√©√©e il y a bien quinze ans... √† suivre une autre fois. Bonne continuation. Nil.

http://www.globalarmenianheritage-adic.fr/0hh/5arabes/averroes1.JPG http://www.globalarmenianheritage-adic.fr/0hh/5arabes/averroes2.JPG
#155

DerniŤre modification par Adic2010 (22-10-2018 18:35:42)

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#11 22-10-2018 18:40:10

Pascal Nicolaides
@rmenaute

Re: Al Andalous, sa réalité

https://www.lhistoire.fr/chr%C3%A9tiens … i%C3%A8cle

Chrétiens, Juifs et Musulmans en Espagne : le mythe de la tolérance religieuse (VIIIe-XVe siècle)
Joseph Perez dans mensuel 137
dat√© octobre 1990 -  Gratuit
Au VIIIe siècle, les conquérants arabes s'établissent en Espagne. Musulmans, Juifs et Chrétiens cohabitent alors pacifiquement dans la péninsule. Joseph Pérez remet pourtant en cause la vision traditionnelle et idéale de l'Espagne des trois religions : les souverains catholiques, pas plus que les émirs musulmans, n 'avaient renoncé à chasser de leurs terres l'infidèle.

Au milieu du Xe si√®cle, le calife de Cordoue c√©l√®bre avec √©clat la f√™te chr√©tienne de la Saint-Jean en organisant des courses de chevaux ; Tol√®de conserve, sous la domination musulmane, des archev√™ques catholiques. Au XIIe si√®cle, Ma√Įmonide, rabbin, philosophe et m√©decin (1135-1204), a toute libert√© pour exercer son art et publier ses Ňďuvres √† Cordoue, en terre d'Islam.

De l'autre cot√© de la fronti√®re, autour de l'ann√©e 875, le roi de L√©on (cf. carte, p. 11) envoie son fils, le futur Ordono II, compl√©ter son √©ducation aupr√®s de l'√©mir musulman de Saragosse. Apr√®s la reconqu√™te de Tol√®de, en 1085, Alphonse VI (1042-1109), roi de Castille, se proclame ¬ę empereur des deux religions ¬Ľ (chr√©tienne et musulmane). Alphonse X (1252-1284) projette d'ouvrir √† Murcic une universit√© (medersa) commune aux chr√©tiens, aux musulmans et aux Juifs. Au XIIIe si√®cle encore, Tol√®de passe pour la J√©rusalem des Juifs d'Espagne : elle compte de splendides synagogues, qu'on peut admirer aujourd'hui sous leur nom chr√©tien de Santa Maria la Blanca et Nuestra Senora del Transito.

Ces quelques exemples t√©moignent de l'originalit√© de la P√©ninsule ib√©rique qui, de 711 (date du d√©barquement des premiers contingents musulmans sur les c√ītes de la p√©ninsule ib√©rique) √† 1492 (ann√©e o√Ļ les Rois Catholiques entrent en vainqueurs dans Grenade, capitale du dernier √©mirat), s'est trouv√©e partag√©e politiquement et culturellement entre deux civilisations : l'Orient musulman et l'Occident chr√©tien ; √† la charni√®re de ces deux mondes, une minorit√© juive a r√©ussi √† subsister. On a parfois tendance √† id√©aliser cette situation : les trois religions du Livre auraient v√©cu, sinon en bonne intelligence, du moins dans le respect r√©ciproque, les souverains musulmans ou chr√©tiens ayant eu la sagesse de ne pas imposer leur foi par la force. Qu'en est-il exactement ? L'Espagne m√©di√©vale m√©rite-t-elle de demeurer dans l'histoire comme un mod√®le de tol√©rance et de pluralisme culturel ?

Les envahisseurs du VIIIe siècle étaient, dans leur grande majorité, des Berbères à peine islamisés. Les Arabes proprement dits auraient été au nombre de trente mille à cinquante mille. La masse de la population ne s'est convertie à l'Islam que tardivement. C'est que les conquérants, des guerriers en quête de butin, ne font guère de prosélytisme religieux. Ils laissent subsister en territoire musulman les Juifs qui s'y trouvent, ainsi que d'importantes communautés de chrétiens, les mozarabes. La Reconquête chrétienne, d'autre part, n'a pas été un combat ininterrompu. Le mot suggère deux idées complémentaires : celle d'un territoire à libérer d'une domination étrangère, celle d'un combat pour la foi. Or, de ces deux aspects, le premier l'emporte d'un bout à l'autre : les Maures sont considérés comme des usurpateurs, même si l'on est souvent obligé de composer avec eux.

On s'abuserait en outre si I'on imaginait que les chrétiens ont eu, dès le début, une conscience nette des objectifs à atteindre. Car, au lendemain de la conquête musulmane, il n'y a plus de pouvoir politique dans l'Espagne catholique ; la monarchie wisigothique, établie en Espagne depuis le VIe siècle, a été balayée, ses cadres anéantis ou dispersés. Ce n'est que dans la seconde moitié du XIe siècle que la bataille de Covadonga (722), coup d'arrêt porté à la progression des Maures dans les Asturies, est devenue le symbole de la résistance, le point de départ d'une grande entreprise.

Cette r√©sistance s'inscrit alors dans une perspective historique : la reconstitution de l'unit√© politique d'une p√©ninsule lib√©r√©e des Maures, et cette perspective est l'Ňďuvre de moines mozarabes qui, fuyant al-Andalus [1], avaient trouv√© asile dans le royaume des Asturies. C'est l√† que na√ģt l'id√©e de Reconqu√™te, c'est-√†-dire l'ambition de rendre la p√©ninsule √† ceux qui se consid√®rent comme ses propri√©taires l√©gitimes. Cette Reconqu√™te s'accompagne d'un double mouvement de population : on expulse les occupants et on les remplace par des colons venus du nord. On n'autorise qu'exceptionnellement les musulmans √† rester sur place.

Les trois minorit√©s religieuses - chr√©tienne, juive, musulmane - ont toujours eu une existence l√©gale, quel que f√Ľt le r√©gime politique dominant dans les √Čtats de la p√©ninsule. Nous sommes devant un fait de civilisation propre √† l'Espagne m√©di√©vale : la coexistence de groupes sociaux qui pratiquent des religions diff√©rentes. En terre d'Islam, le principe de la dhimma (protection) pr√©voit des dispositions particuli√®res pour les ¬ę gens du Livre ¬Ľ, Juifs et chr√©tiens.

Les Juifs ont √©t√© les premiers √† b√©n√©ficier de ces dispositions. Pers√©cut√©s par les derniers rois wisigoths, ils avaient plut√īt bien accueilli les envahisseurs musulmans et leur avaient souvent facilit√© la t√Ęche. Les √©mirs (gouverneurs ou chefs militaires des provinces sous domination musulmane) et les califes (souverains musulmans, consid√©r√©s comme les successeurs du Proph√®te) les utilisaient volontiers dans l'administration, les finances et les activit√©s √©conomiques. Les communaut√©s juives ont donc pu se d√©velopper dans al-Andalus jusqu'au XIIe si√®cle.

Cette époque constitue une charnière pour ces communautés : c'est au XIIe siècle, en effet, que, fuyant les persécutions des Almoravides et des Almohades (dynasties intégristes et intransigeantes venues du Maroc [2]), les Juifs émigrent vers les royaumes chrétiens. Bon nombre d'entre eux mettent alors leur expérience au service des souverains, dans les finances et l'administration des territoires reconquis. Ils y retrouvent un statut légal analogue à celui qu'ils avaient connu au Xe siècle, au temps du califat de Cordoue : en échange de taxes fiscales souvent fort lourdes, ils disposent d'une autonomie administrative, religieuse et même juridique, sous la direction de leurs rabbins.

La belle √©poque du juda√Įsme en Castille s'√©tend sur deux si√®cles, du milieu du XIIe si√®cle au milieu du XIVe. Cette prosp√©rit√© prend fin avec la r√©cession et les catastrophes qui suivent la Peste Noire, apparue en Espagne en 1348. Les masses chr√©tiennes, fanatis√©es par des pr√©dicateurs, rendent les Juifs responsables de tous leurs malheurs. L'antis√©mitisme populaire culmine lors des massacres de 1391 ; il ne cessera plus d'exercer ses ravages, et les communaut√©s juives, appauvries par de nombreuses conversions plus ou moins sinc√®res, d√©clinent fortement au XVe si√®cle.

Comme les Juifs, mozarabes et mudéjares constituent des minorités religieuses originales. On appelle mozarabes les chrétiens qui vivent en territoire musulman et mudéjares les sujets musulmans d'un souverain chrétien. Mozarabes et mudéjares sont protégés par des statuts juridiques comparables. Les uns et les autres sont tenus de respecter l'autorité politique en place et de lui verser des tributs spéciaux, souvent fort élevés ; en contrepartie, ils peuvent pratiquer librement leur religion et s'administrer eux-mêmes.

D√®s le milieu du VIIIe si√®cle, d'importantes communaut√©s de mozarabes s'organisent √† Tol√®de, √† Cordoue, √† S√©ville, √† M√©rida, etc., avec leur administration civile (les comtes, charg√©s notamment de percevoir les imp√īts) et leur hi√©rarchie eccl√©siastique. Ces communaut√©s disposent d'√©glises et de monast√®res. Elles conservent leur liturgie : le rite mozarabe, qui proc√®de du rite gothique institu√© par saint Isidore de S√©ville (570-636).

Avec le temps, ces chr√©tiens soumis √† la domination musulmane finissent par s'arabiser, comme le sugg√®re l'√©tymologie : mozarabe viendrait d'un mot arabe qui signifie ¬ę celui qui s'arabise ¬Ľ. Le latin reste leur langue liturgique, mais ils adoptent l'arabe comme langue de culture et de communication. Les mozarabes prennent des noms arabes, adoptent les v√™tements et le mode de vie des musulmans. Au Xe si√®cle, par exemple, ils ne mangeaient plus de viande de porc et √©vitaient d'accumuler dans leurs √©alises des images (peintures, sculptures) de Dieu, de la Vierge et des saints.

La reconquête de Tolède (1085) par Alphonse VI crée une situation nouvelle. Des milliers de mozarabes sont alors réintégrés dans la chrétienté, non plus de leur plein gré, mais à la suite d'une victoire militaire. Or les mozarabes de Tolède ne semblent pas avoir eu à se plaindre des autorités musulmanes. Ils se mêlaient aux Maures au lieu de vivre confinés dans des quartiers réservés comme les Juifs. Beaucoup étaient indifférents au régime politique ; certains quittent même la ville après la Reconquête et suivent les musulmans dans leur fuite.

Le climat se détériore rapidement, sous l'influence du nouvel archevêque dom Bernard- un moine de Cluny -, de la reine Constance, fille du duc de Bourgogne- une Française - et des Français qui ont pris part à la Reconquête. Les mozarabes restent, dans Tolède reconquise, une minorité culturelle. Toutefois, des conflits les opposent aux Castillans et aux Français à propos des terres abandonnées par les musulmans. Pendant un siècle, ils se heurtent aux nouvelles autorités ecclésiastiques. Ils ne comprennent pas, par exemple, pourquoi ils doivent renoncer à leur rite au profit du rite romain. Ils continuent à utiliser l'arabe, au moins jusqu'à la fin du XIIe siècle ; le castillan ne l'emporte définitivement qu'au XIVe siècle.

On peut toutefois √©tablir qu'√† partir du XIIe si√®cle, le ph√©nom√®ne mozarabe a disparu avec les circonstances qui l'avaient fait na√ģtre. Parall√®lement, √† la m√™me √©poque, les mud√©jares commencent √† se multiplier dans les royaumes chr√©tiens qui se reconstituent. Jusqu'alors, les territoires reconquis √©taient tr√®s peu peuples (comme le ¬ę d√©sert ¬Ľ de la vall√©e du Duero) ou avaient √©t√© abandonn√©s par leurs occupants musulmans, partis volontairement ou expuls√©s par les vainqueurs. Seules subsistaient quelques communaut√©s cantonn√©es dans les faubourgs.

La situation change avec la prise de Tol√®de (1085) et celle de Saragosse (1118). Cette fois, la Reconqu√™te fait passer sous domination chr√©tienne des masses humaines qui n'ont pas eu le temps de fuir. Dans la zone du Tage, dans la vall√©e de l'√ąbre et √† Valence, des musulmans se retrouvent, en grand nombre, sous l'autorit√© de souverains chr√©tiens qui promettent de respecter leur langue, leur culte, leur droit et leurs coutumes. En √©change, on leur impose un r√©gime seigneurial lourd en contributions fiscales et en prestations de travail. Ils sont d√©sormais sujets musulmans d'un √Čtat chr√©tien. C'est ce qu'exprime le mot mud√©jar avec sa double signification : quelqu'un qui reste en arri√®re et qui paie tribut √† un infid√®le.

Juifs, mozarabes et mudéjares ont donc bénéficié, les uns en territoire musulman, les autres dans les royaumes chrétiens, d'un statut comparable qui leur garantissait le libre exercice de leur culte respectif en échange de la subordination politique et de contributions fiscales. Mais, alors que les mozarabes ont constitué pendant des siècles des communautés stables, bien regroupées et solidement organisées autour de leurs chefs administratifs et religieux, les mudéjares ont connu une existence beaucoup plus précaire. La plupart du temps, ils ont fini par émigrer dans al-Andalus. Ne sont restés que des noyaux d'artisans, de petits commerçants et de muletiers.

Les seules communaut√©s importantes de mud√©jares sont celles qui ont √©t√© coup√©es d'al-Andalus par l'avance de la Reconqu√™te : celles de la vall√©e de l'√ąbre et de Valence. Il faut y ajouter, apr√®s 1492, une tr√®s forte concentration de mud√©jares dans la ville de Grenade et dans le massif montagneux des Alpujarras. On a l√† trois zones principales qui dessineront, au cours du XVIe si√®cle, la g√©ographie de l'Espagne morisque [3].

En permettant à des minorités religieuses de vivre, de travailler et de pratiquer librement leur culte, al-Andalus et l'Espagne chrétienne ont-ils fait preuve de tolérance ? Ce n'est pas évident.

Dans la Péninsule ibérique, en effet, entre le VIIIe et le XVe siècle, chrétiens et musulmans sont également convaincus qu'ils détiennent la vérité et que leur foi est incompatible avec celle des autres. S'ils se montrent tolérants, c'est parce qu'ils ne peuvent pas faire autrement. Tolérer, en effet, c'est supporter ce qu'on n'a pas les moyens d'interdire. Comment les conquérants musulmans n'auraient-ils pas toléré ces masses de chrétiens qu'ils ne pouvaient ni convertir ni exterminer ?

Dans les royaumes chrétiens, c'est seulement à partir du XIIe siècle que le problème mudéjar se pose en termes politiques. Il est assez vite réglé dans les domaines castillans. Les moines de Cluny, très influents, se montrent intransigeants. L'un d'entre eux, dom Bernard, abbé de Sahagun et nouvel évêque de Tolède, transforme la grande mosquée en église, violant ainsi les promesses d'Alphonse VI.

Toutefois, c'est dans les p√©riodes de difficult√©s √©conomiques que les souverains offrent des garanties aux mud√©jares : on avait besoin de main-d'Ňďuvre et tous les concours √©taient les bienvenus. Ainsi, quand Alphonse VII (1105-1157) le Batailleur reprend Saragosse en 1118, il entre dans une ville que les √©lites musulmanes, les artisans et les commer√ßants ont √©vacu√©e. Beaucoup de paysans veulent fuir eux aussi, mais le souverain s'efforce de les en emp√™cher.

La m√™me situation se reproduit un si√®cle plus tard √† Valence, o√Ļ on attendait cent mille colons chr√©tiens : il en est venu √† peine trente mille ; encore refusent-ils de s'installer dans les campagnes. Pour mettre le pays en valeur, il a bien fallu retenir les mud√©jares. A Murcie aussi, la crise d√©mographique rend difficile la colonisation par des chr√©tiens. Pour exploiter la huerta (la riche zone irrigu√©e des alentours de Valence), on est bien heureux de pouvoir compter sur les mud√©jares.

C'est la force des choses plus que l'esprit de tolérance qui a rendu possible la présence de communautés chrétiennes en terre d'Islam et de minorités de mudéjares dans les royaumes chrétiens, sans parler des Juifs que l'on trouve partout. A défaut d'assimiler les minorités, on les exploite. C'est si vrai que, après la fin de la Reconquête, en 1492, la tolérance n'a plus de raison d'être : on expulse les Juifs ; on prétend assimiler les mudéjares de Grenade, puis - sous Charles Quint (1500-1558) - ceux de Valence, en les convertissant de force. Ainsi se trouve posé le problème morisque du XVIe siècle, obsession politique pour les autorités civiles et religieuses, drame humain pour les intéressés.

Cette tol√©rance de fait est-elle, en outre, unanimement accept√©e ? Il faut distinguer l'attitude des √©lites et celle des masses. Ce sont les √Čtats, les souverains, dans une moindre mesure les seigneurs, qui se montrent ¬ę tol√©rants ¬Ľ [4] ; pour le peuple, antis√©mite et antimusulman, les Juifs, les Maures puis les mud√©jares et enfin les morisques sont des infid√®les, des ennemis, des rivaux sur le march√© du travail. A la fin du XVe si√®cle, il y aura conjonction entre l'√Čtat et le peuple ; la volont√© politique des Rois Catholiques rencontre l'assentiment des masses. Au XVIe si√®cle, les seigneurs sont seuls √† rester fid√®les aux habitudes m√©di√©vales ; contre le peuple et les fonctionnaires royaux (lettrados), ils se feront souvent les protecteurs des morisques, non par grandeur d'√Ęme, mais par √©go√Įsme de classe : main-d'Ňďuvre comp√©tente, efficace, soumise, les morisques leur sont indispensables.

Les chr√©tiens arabises que sont les mozarabes et les musulmans convertis que sont les morisques ont-ils enfin contribu√© √† former en Espagne une civilisation originale ? On conna√ģt la th√®se d'Am√©rico Castro, publi√©e en 1962 (cf. ¬ę Pour en savoir plus ¬Ľ, p. 17) : au contact des s√©mites (Juifs et musulmans), l'Espagne m√©di√©vale serait devenue une soci√©t√© pluraliste, fondamentalement diff√©rente de la Chr√©tient√© occidentale. A l'oppos√© de la th√®se d√©fendue par Am√©rico Castro, on trouve les interpr√©tations traditionnelles selon lesquelles la conqu√™te de 711 n'aurait pas entra√ģn√© de rupture dans le d√©veloppement historique de l'Espagne - les envahisseurs, une poign√©e de B√©douins et quelques milliers de Berb√®res √† peine islamis√©s et pas encore arabis√©s, s'√©tant rapidement his-panis√©s. Ainsi se serait constitu√©e une soci√©t√© plus hispanique qu'orientale. En somme, il y aurait bien eu des influences islamiques dans l'Espagne chr√©tienne, mais elles n'auraient certainement pas alt√©r√© les structures de base, √©conomiques, sociales ou culturelles.

Ces vues sous-estiment toutefois l'influence des structures sociales, à la base desquelles il y a le clan et la tribu.

Les Hispano-Musulmans, dans leur ensemble, devaient se sentir plus proches de leurs coreligionnaires orientaux que des Espagnols chrétiens : la religion est un fait de civilisation essentiel. Même si les éléments arabes proprement dits étaient minoritaires, ils ont imposé une religion, une organisation politique, des coutumes et surtout une langue, puissant facteur d'assimilation culturelle.

L'arabe a gagné très vite du terrain. Au milieu du IXe siècle, des mozarabes se lamentaient encore sur l'abandon du latin ; un siècle et demi plus tard, l'arabe était devenu la langue majoritaire. Américo Castro en tire argument pour rejeter la thèse de l'hispanisation des conquérants africains. Il a raison. La langue parlée et écrite n'est pas neutre ; elle exprime une mentalité, des façons de penser et de sentir, un état de civilisation.

En adoptant l'arabe, la majorité de la Péninsule s'est intégrée au monde musulman, même si elle a conservé une spécificité réelle.

Jusqu au XIIe si√®cle, les deux civilisations qui se partagent la P√©ninsule ib√©rique se combattent et s'ignorent. Les musulmans n'ont que m√©pris pour les pauvres chr√©tiens du Nord. De leur c√īt√©, les chr√©tiens ne voient dans leur puissant voisin que des infid√®les et attendent beaucoup de la Chr√©tient√© : une aide militaire, d'abord, et aussi un soutien culturel ; c'est l'√©poque o√Ļ se d√©veloppent le culte de saint Jacques (que l'on consid√®re, parmi les douze ap√ītres, comme celui de l'Espagne) et les p√®lerinages √† Compostelle, o√Ļ l'on fait appel aux moines de C√ģteaux et de Cluny.

Les mozarabes qui s'installent en territoire chr√©tien au cours de cette p√©riode y apportent-ils des influences musulmanes ? Profond√©ment arabis√©s au point qu'ils comprenaient mieux l'arabe que le latin, ils sont en m√™me temps tr√®s attach√©s √† ce qui repr√©sente pour eux la tradition. De l√† l'ambigu√Įt√© de leur situation et de leur r√īle. D'un c√īt√©, ils introduisent dans les royaumes du Nord des expressions, des habitudes vestimentaires, certaines formes de vie, des techniques que l'on rep√®re ais√©ment dans certaines √©glises et certains monast√®res de la r√©gion de L√©on. L'emploi syst√©matique de l'arc outrepass√©, du modillon √† copeaux, de la vo√Ľte nerv√©e ou encore les absides et les niches d'autel semblables aux mihrab [5] des salles de pri√®res musulmanes, tout cela que l'on peut observer, par exemple, √† San Miguel de Escalada ou √† San Millan de la Cogolla, vient indiscutablement d'al-Andalus. C'est pr√©cis√©ment ce qu'on appelle l'art mozarabe.

II s'agit-l√† cependant d'une fa√ßade. Pour l'essentiel, les mozarabes restent tr√®s attach√©s √† des id√©es religieuses et √† un mode de gouvernement ant√©rieurs √† la conqu√™te musulmane. Certes, ils ont subi une lente impr√©gnation orientale, mais ils tiraient fiert√© de ne pas avoir capitul√©, d'√™tre rest√©s eux-m√™mes dans un milieu hostile. Ce qui l'emporte chez eux, c'est le particularisme et l'intransigeance. Les mozarabes contribuent, on l'a vu, vers le milieu du IXe si√®cle, √† faire na√ģtre l'id√©e m√™me de Reconqu√™te, c'est-√†-dire la volont√© de reconstituer une Espagne politiquement et religieusement unifi√©e sous la direction de souverains chr√©tiens. Notons d'ailleurs que, m√™me s'ils n'en prennent pas conscience, cette Reconqu√™te subit la contamination de la notion de guerre sainte (jihad) propre aux musulmans.

Au XIIe si√®cle, dans la r√©gion comprise entre l'√ąbre et le Tage, reconquise par les chr√©tiens (la fronti√®re est maintenant marqu√©e par la Sierra Morena), s'ouvre la grande √©poque du mudejarismo, une osmose relative entre les cultures arabe et chr√©tienne, qui donne l'occasion aux universitaires d'Europe de prendre connaissance du savoir oriental et de renouer par cons√©quent avec celui de l'Antiquit√© classique [6]. Des traductions de l'arabe au latin ou au castillan permettent ainsi √† l'Occident d'acc√©der √† des courants de pens√©e philosophique et scientifique dont il √©tait coup√© depuis longtemps ou qui s'√©taient d√©velopp√©s en Orient : sciences exactes, m√©decine et sciences de la nature, philosophie, avec la red√©couverte d'Aristote - il est vrai encombr√© d'un fatras de commentaires.

Tol√®de est l'un des foyers o√Ļ s'√©labore cette transmission des savoirs, sous l'impulsion d'Alphonse X, tr√®s sensible √† l'√©clat intellectuel de l'Islam andalou. De nombreux aristocrates adoptent alors des modes de vie arabo-islamiques. C'est le point de d√©part de ce qu'on a appel√© la ¬ę maurophilie ¬Ľ, l'engouement pour les v√™tements, le mobilier, les f√™tes, l'art et les mŇďurs chevaleresques de l'Islam, engouement qui se prolongera jusqu'au XVIIe si√®cle et qui n'emp√™chait pas ces grands seigneurs d'exploiter leurs sujets mud√©jares et leurs descendants, les morisques.

Le contraste est grand, en effet, entre le sort r√©serv√© aux masses populaires et le comportement des seigneurs, chr√©tiens ou musulmans, entre eux. A la fin du XVe si√®cle, avant la derni√®re guerre de Grenade qui commence en 1481 et s'ach√®ve en 1492 par la Reconqu√™te d√©finitive de la ville, de part et d'autre de la fronti√®re, on se combat, mais on se respecte et on s'admire. Les mariages mixtes ne sont pas rares. On s'invite √† l'occasion de f√™tes ou de c√©r√©monies familiales ; on √©change des cadeaux. C'est l'atmosph√®re des ballades de la ¬ę fronti√®re ¬Ľ (romances fronterizos), petits po√®mes chant√©s qui exaltent les combats entre Maures et chr√©tiens de part et d'autre de la fronti√®re.

C'est √† cette maurophilie qu'il faut rattacher l'art mud√©jar o√Ļ se combinent des formes et des proc√©d√©s d'origines diverses. L'architecture romane emprunte les mat√©riaux et les formes arabes ; on construit des √©glises ou des palais avec des d√©cors mauresques ; on ajoute des arca-tures superpos√©es √† l'ext√©rieur des absides ; on √©rige sur le flanc des √©difices des tours qui ressemblent √† des minarets, comme on peut en voir beaucoup en Aragon, berceau et foyer du mudejarismo. L'Alcazar de S√©ville, construit au XIVe si√®cle, en est un exemple remarquable.

Eglises avec minarets

Dans le domaine de l'histoire litt√©raire, les choses sont moins simples. La lyrique mozarabe est faite de po√®mes en arabe ou en h√©breu, m√™l√©s de mots et m√™me de vers entiers en castillan. Ces textes reprennent parfois des chansons ant√©rieures √† la domination musulmane ; ils annoncent les chants de No√ęl (villancicos) castillans. C'est ce qui autorise Men√©ndez Pidal (cf. ¬ę Pour en savoir plus ¬Ľ, p. 17) √† voir dans ces compositions le maillon interm√©diaire qui unirait la musique et la po√©sie ib√©riques de l'Antiquit√© classique √† celles de l'Espagne actuelle, mais on est l√† sur un terrain tr√®s controvers√©.

La litt√©rature dite aljamiada du XIVe si√®cle a, quant √† elle, √©t√© invent√©e par des mud√©jares ou des Juifs qui emploient le castillan en utilisant l'√©criture arabe ou h√©bra√Įque. C'est √† propos de Juan Ruiz, l'archipr√™tre de Hita (1290-1350), auteur du Libro de buen amor, que la pol√©mique sur le mudejarismo s'est concentr√©e. Juan Ruiz √©tait-il aussi impr√©gn√© de culture musulmane qu'on l'a dit ? Il a pu conna√ģtre, par des traductions, beaucoup des contes orientaux qu'il inclut dans son po√®me sous forme d'apologues (petites fables morales) ; toutefois, les emprunts √† la tradition classique et occidentale seraient chez lui plus importants qu'on ne le croit.

On retiendra donc deux √©tapes chronologiques : avant et apr√®s le XIIe si√®cle. Avant, des chr√©tiens et des Juifs vivent √† peu pr√®s librement dans al-Andalus. Apr√®s, des musulmans et encore des Juifs sont autoris√©s √† rester dans l'Espagne chr√©tienne. Peut-on pour autant parler d'une Espagne pluraliste ? Certainement pas. Les Juifs et les mozarabes sous la domination musulmane, puis les Juifs et les mud√©jares sous l'autorit√© de souverains chr√©tiens avaient un statut de ¬ę prot√©g√©s ¬Ľ, avec la nuance p√©jorative qui s'attache √† cet adjectif.

Cette particularit√© de l'Espagne m√©di√©vale s'explique par les vicissitudes de l'histoire. Une fois la Reconqu√™te termin√©e, il n'y a plus de raison de maintenir cet √©tat de choses. La m√™me ann√©e 1492, les Rois Catholiques reprennent Grenade et expulsent les Juifs. L'Espagne redevient alors un pays comme les autres dans la Chr√©tient√© europ√©enne. On peut le regretter, estimer qu'elle aurait pu et d√Ľ rester un pont entre l'Orient et l'Occident. Ses souverains n'y ont probablement jamais pens√©. En 1492, ils ont souhait√© assimiler les vaincus et les minoritaires. Ils ont sous-estim√© l'ampleur de la t√Ęche. Les conversos, descendants des Juifs, ont cherch√© √† se fondre dans la masse, qui les a soup√ßonn√©s de mauvaise foi. Les morisques, h√©ritiers des mud√©jares, ont refus√© de s'assimiler ; on sera oblig√© de les expulser au d√©but du XVIIe si√®cle.

Y a-t-il eu, du moins, constitution d'une culture originale qui serait n√©e d'influences r√©ciproques ? Des emprunts, √† coup s√Ľr, et dans tous les domaines : linguistique, litt√©raire, artistique..., mais il n'y a jamais eu qu'une culture dominante : la musulmane d'abord, la chr√©tienne ensuite.

Certes, un Espagnol musulman et un Espagnol chr√©tien n'√©taient pas √©trangers l'un √† l'autre, mais le premier restait avant tout un musulman, le second un chr√©tien. On le voit bien avec les morisques du XVIe si√®cle, tr√®s attach√©s √† la terre de leurs anc√™tres o√Ļ ils √©taient chez eux au m√™me titre que les ¬ę vieux-chr√©tiens ¬Ľ, mais qui vivaient dans un monde √† part ; leur langue, leurs fa√ßons de vivre, de se v√™tir, de se nourrir, de se divertir, autant et plus que leur religion, faisaient d'eux des. √©trangers dans leur patrie. L'expulsion de 1609 prendra acte de cette situation, avec les drames que l'on sait : bannis de leur pays, les morisques seront souvent ind√©sirables en terre d'Islam.

Les morisques et les sefardi (Juifs) observeront longtemps, quelquefois jusqu'√† nos jours, une attitude ambigu√ę vis-√†-vis de l'Espagne : le ressentiment contre ce qui leur appara√ģt comme une injustice et une spoliation l'emporte, mais il n'est pas difficile d'y discerner aussi quelque chose qui ressemble √† de la tendresse, la nostalgie d'une terre qui a √©t√© celle de leurs anc√™tres. Ils ont donc, plus que d'autres sans doute, contribu√© √† forger l'image d'une Espagne m√©di√©vale id√©ale, celle o√Ļ trois civilisations auraient v√©cu en harmonie et en bonne intelligence.

1. C'est le mot qu'utilisent les textes arabes pour d√©signer l'Islam d'Espagne, quelle que soit son extension g√©ographique qui a beaucoup vari√© avec le temps ; le mot appara√ģt dans une chronique bilingue de 716 o√Ļ il est traduit en latin par Spania.

2. Les Almoravides se r√©clament d'un mouvement religieux int√©griste n√© √† Kairouan au d√©but du XIe si√®cle. Ils installent leur capitale √† Marrakech en 1068 et se rendent rapidement ma√ģtres du Maroc. Le roi de S√©ville les appelle au secours apr√®s la chute de Tol√®de (1085) ; ils refont √† leur profit l'unit√© de l'Espagne musulmane, puis retournent en Afrique dans les premi√®res ann√©es du XIIe si√®cle. Les Almohades sont aussi des musulmans rigoristes (le mot signifie : partisans du Dieu unique). Ils commencent par cr√©er un petit √Čtat au sud de Marrakech (1124) et supplantent les Almoravides. De 1147 √† 1150, ils r√©unifient √† leur tour l'Espagne musulmane. Ils rentrent au Maroc apr√®s leur d√©faite √† Las Navas de Tolosa (1212).

3. On appelle morisques (moriscos) les musulmans d'Espagne convertis de force au catholicisme.

4. Non sans réserves, toutefois : Alphonse X, qui protégeait les lettrés juifs et musulmans et admirait leur culture, inaugura à l'encontre de leurs communautés respectives une politique de discrimination tendant à réduire leur autonomie.

5. Le mihrab est l'endroit o√Ļ se tient l'imam pour dire la pri√®re.

6. Dont les ouvrages, perdus, ne subsistaient plus que dans des traductions arabes.

REP√ąRES CHRONOLOGIQUES
711 : invasion musulmane. Bataille du Ctiadalete. Fin de la monarchie wisigolhique. 718 : Pelayo, roi des Asturies. Bataille de Covadonga (date traditionnelle ; en fail entre 721 et 725). 732 : Charles Martel arrête les musulmans à Poitiers. 755 : 'Ahd el-Rahman 1ER se proclame émir de Cordoue. 778 : l'arrière-garde de Charlcmagne hall m- à Roncevaux. 786 : déhul des travaux pour la construction de la mosquée de Cordoue. 791 : Oviedo, capitale du royaume des Asturies. 801 : reconquête de Barcelone. 822 : 'Ahd el-Kahman 11, émir de Cordoue. 859 : martyre de saint Fuloge à Cordoue. 885-888 : reconquête de Burgos et de Zamora. 912 : 'Abd el-Rahman III. émir de Cordoue. 929 : 'Abd el-Rahman III se proclame calife de Cordoue. 978 : Almansour, premier ministre du califat de Cordoue.

1031 : disparition du califat de Cordoue-Royaumes de taifas.

1064 : reconquête de Coimbra.

1085 : reconquête de Tolède.

1086 : invasion des Almoravides. 1094 : le Cid occupe Valence.

1102 : les Almoravides reprennent Valence.

1118 : reconquête de Saragosse.

1143 : fin du pouvoir des Almoravides. Retour aux taifas.

1156 : invasion des Almohades.

1212 : victoire chrétienne des Navas de Tolosa.

1229 : reconquête de Majorque.

1230 : reconquête de Mérida et Badajoz.

1236 : reconquête de Cordoue.

1238 : fondation de la dynastie nasride à Grenade.

1246 : reconquête de Jaén.

1248 : reconquête de Séville.

1309 : reconquête de Gibraltar.

1474 : avènement d'Isabelle la Catholique, reine de Castille.

1478 : établissement de l'Inquisition.

1481 : reprise de la Reconquête : guerre de Grenade.

1492 : reconquête de Grenade. Expulsion des Juifs.

POUR EN SAVOIR PLUS
B. Bennassar, s.d., Histoire des Espagnols, t. I, Paris, A. Colin, 1985. W√ä√äL A. Castro, La Realidad hist√īrica de Esp√Ęha, Mexico, Porrua, 1962. ¬ęs* Ch.-E. Dufourcq, La Vie quotidienne dans l'Europe m√©di√©vale sous domination arabe, Paris, Hachette, 1978. Structures sociales ¬ę orientales ¬Ľ et ¬ę occidentales ¬Ľ dans l'Espagne musulmane, Paris, Mouton, 1977. ?Ht E. L√©vy-Proven√ßal, Histoire de l'Espagne musulmane, 3 vol., Paris, 1950-1953. √ģ√ģ√ä√ä R. Men√©ndez Pidal, Espana, eslab√īn entre la Cristiandad y el Islam , coll. ¬ę Austral ¬Ľ n¬į 1 280.

MB Cl. S√Ęnchez Albornoz, Espana, un enigma hist√īhco, 2 vol., Buenos Aires, 1956 ; ¬ę L'Espagne et l'Islam ¬Ľ, Revue historique, 1932, p. 327-339.

H. Terrasse, Islam d'Espagne, Pans, Pion, 1958.

WÊÊÊÊ J. Vernet, Ce que la culture doit aux Arabes d'Espagne, Paris, Sindbad, 1985.

DerniŤre modification par Pascal Nicolaides (23-10-2018 22:15:20)


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Hors ligne

 

#12 22-10-2018 18:41:15

Pascal Nicolaides
@rmenaute

Re: Al Andalous, sa réalité

https://www.lhistoire.fr/chr%C3%A9tiens … i%C3%A8cle

Chrétiens, Juifs et Musulmans en Espagne : le mythe de la tolérance religieuse (VIIIe-XVe siècle)
Joseph Perez dans mensuel 137
dat√© octobre 1990 -  Gratuit
Au VIIIe siècle, les conquérants arabes s'établissent en Espagne. Musulmans, Juifs et Chrétiens cohabitent alors pacifiquement dans la péninsule. Joseph Pérez remet pourtant en cause la vision traditionnelle et idéale de l'Espagne des trois religions : les souverains catholiques, pas plus que les émirs musulmans, n 'avaient renoncé à chasser de leurs terres l'infidèle.

Au milieu du Xe si√®cle, le calife de Cordoue c√©l√®bre avec √©clat la f√™te chr√©tienne de la Saint-Jean en organisant des courses de chevaux ; Tol√®de conserve, sous la domination musulmane, des archev√™ques catholiques. Au XIIe si√®cle, Ma√Įmonide, rabbin, philosophe et m√©decin (1135-1204), a toute libert√© pour exercer son art et publier ses Ňďuvres √† Cordoue, en terre d'Islam.

De l'autre cot√© de la fronti√®re, autour de l'ann√©e 875, le roi de L√©on (cf. carte, p. 11) envoie son fils, le futur Ordono II, compl√©ter son √©ducation aupr√®s de l'√©mir musulman de Saragosse. Apr√®s la reconqu√™te de Tol√®de, en 1085, Alphonse VI (1042-1109), roi de Castille, se proclame ¬ę empereur des deux religions ¬Ľ (chr√©tienne et musulmane). Alphonse X (1252-1284) projette d'ouvrir √† Murcic une universit√© (medersa) commune aux chr√©tiens, aux musulmans et aux Juifs. Au XIIIe si√®cle encore, Tol√®de passe pour la J√©rusalem des Juifs d'Espagne : elle compte de splendides synagogues, qu'on peut admirer aujourd'hui sous leur nom chr√©tien de Santa Maria la Blanca et Nuestra Senora del Transito.

Ces quelques exemples t√©moignent de l'originalit√© de la P√©ninsule ib√©rique qui, de 711 (date du d√©barquement des premiers contingents musulmans sur les c√ītes de la p√©ninsule ib√©rique) √† 1492 (ann√©e o√Ļ les Rois Catholiques entrent en vainqueurs dans Grenade, capitale du dernier √©mirat), s'est trouv√©e partag√©e politiquement et culturellement entre deux civilisations : l'Orient musulman et l'Occident chr√©tien ; √† la charni√®re de ces deux mondes, une minorit√© juive a r√©ussi √† subsister. On a parfois tendance √† id√©aliser cette situation : les trois religions du Livre auraient v√©cu, sinon en bonne intelligence, du moins dans le respect r√©ciproque, les souverains musulmans ou chr√©tiens ayant eu la sagesse de ne pas imposer leur foi par la force. Qu'en est-il exactement ? L'Espagne m√©di√©vale m√©rite-t-elle de demeurer dans l'histoire comme un mod√®le de tol√©rance et de pluralisme culturel ?

Les envahisseurs du VIIIe siècle étaient, dans leur grande majorité, des Berbères à peine islamisés. Les Arabes proprement dits auraient été au nombre de trente mille à cinquante mille. La masse de la population ne s'est convertie à l'Islam que tardivement. C'est que les conquérants, des guerriers en quête de butin, ne font guère de prosélytisme religieux. Ils laissent subsister en territoire musulman les Juifs qui s'y trouvent, ainsi que d'importantes communautés de chrétiens, les mozarabes. La Reconquête chrétienne, d'autre part, n'a pas été un combat ininterrompu. Le mot suggère deux idées complémentaires : celle d'un territoire à libérer d'une domination étrangère, celle d'un combat pour la foi. Or, de ces deux aspects, le premier l'emporte d'un bout à l'autre : les Maures sont considérés comme des usurpateurs, même si l'on est souvent obligé de composer avec eux.

On s'abuserait en outre si I'on imaginait que les chrétiens ont eu, dès le début, une conscience nette des objectifs à atteindre. Car, au lendemain de la conquête musulmane, il n'y a plus de pouvoir politique dans l'Espagne catholique ; la monarchie wisigothique, établie en Espagne depuis le VIe siècle, a été balayée, ses cadres anéantis ou dispersés. Ce n'est que dans la seconde moitié du XIe siècle que la bataille de Covadonga (722), coup d'arrêt porté à la progression des Maures dans les Asturies, est devenue le symbole de la résistance, le point de départ d'une grande entreprise.

Cette r√©sistance s'inscrit alors dans une perspective historique : la reconstitution de l'unit√© politique d'une p√©ninsule lib√©r√©e des Maures, et cette perspective est l'Ňďuvre de moines mozarabes qui, fuyant al-Andalus [1], avaient trouv√© asile dans le royaume des Asturies. C'est l√† que na√ģt l'id√©e de Reconqu√™te, c'est-√†-dire l'ambition de rendre la p√©ninsule √† ceux qui se consid√®rent comme ses propri√©taires l√©gitimes. Cette Reconqu√™te s'accompagne d'un double mouvement de population : on expulse les occupants et on les remplace par des colons venus du nord. On n'autorise qu'exceptionnellement les musulmans √† rester sur place.

Les trois minorit√©s religieuses - chr√©tienne, juive, musulmane - ont toujours eu une existence l√©gale, quel que f√Ľt le r√©gime politique dominant dans les √Čtats de la p√©ninsule. Nous sommes devant un fait de civilisation propre √† l'Espagne m√©di√©vale : la coexistence de groupes sociaux qui pratiquent des religions diff√©rentes. En terre d'Islam, le principe de la dhimma (protection) pr√©voit des dispositions particuli√®res pour les ¬ę gens du Livre ¬Ľ, Juifs et chr√©tiens.

Les Juifs ont √©t√© les premiers √† b√©n√©ficier de ces dispositions. Pers√©cut√©s par les derniers rois wisigoths, ils avaient plut√īt bien accueilli les envahisseurs musulmans et leur avaient souvent facilit√© la t√Ęche. Les √©mirs (gouverneurs ou chefs militaires des provinces sous domination musulmane) et les califes (souverains musulmans, consid√©r√©s comme les successeurs du Proph√®te) les utilisaient volontiers dans l'administration, les finances et les activit√©s √©conomiques. Les communaut√©s juives ont donc pu se d√©velopper dans al-Andalus jusqu'au XIIe si√®cle.

Cette époque constitue une charnière pour ces communautés : c'est au XIIe siècle, en effet, que, fuyant les persécutions des Almoravides et des Almohades (dynasties intégristes et intransigeantes venues du Maroc [2]), les Juifs émigrent vers les royaumes chrétiens. Bon nombre d'entre eux mettent alors leur expérience au service des souverains, dans les finances et l'administration des territoires reconquis. Ils y retrouvent un statut légal analogue à celui qu'ils avaient connu au Xe siècle, au temps du califat de Cordoue : en échange de taxes fiscales souvent fort lourdes, ils disposent d'une autonomie administrative, religieuse et même juridique, sous la direction de leurs rabbins.

La belle √©poque du juda√Įsme en Castille s'√©tend sur deux si√®cles, du milieu du XIIe si√®cle au milieu du XIVe. Cette prosp√©rit√© prend fin avec la r√©cession et les catastrophes qui suivent la Peste Noire, apparue en Espagne en 1348. Les masses chr√©tiennes, fanatis√©es par des pr√©dicateurs, rendent les Juifs responsables de tous leurs malheurs. L'antis√©mitisme populaire culmine lors des massacres de 1391 ; il ne cessera plus d'exercer ses ravages, et les communaut√©s juives, appauvries par de nombreuses conversions plus ou moins sinc√®res, d√©clinent fortement au XVe si√®cle.

Comme les Juifs, mozarabes et mudéjares constituent des minorités religieuses originales. On appelle mozarabes les chrétiens qui vivent en territoire musulman et mudéjares les sujets musulmans d'un souverain chrétien. Mozarabes et mudéjares sont protégés par des statuts juridiques comparables. Les uns et les autres sont tenus de respecter l'autorité politique en place et de lui verser des tributs spéciaux, souvent fort élevés ; en contrepartie, ils peuvent pratiquer librement leur religion et s'administrer eux-mêmes.

D√®s le milieu du VIIIe si√®cle, d'importantes communaut√©s de mozarabes s'organisent √† Tol√®de, √† Cordoue, √† S√©ville, √† M√©rida, etc., avec leur administration civile (les comtes, charg√©s notamment de percevoir les imp√īts) et leur hi√©rarchie eccl√©siastique. Ces communaut√©s disposent d'√©glises et de monast√®res. Elles conservent leur liturgie : le rite mozarabe, qui proc√®de du rite gothique institu√© par saint Isidore de S√©ville (570-636).

Avec le temps, ces chr√©tiens soumis √† la domination musulmane finissent par s'arabiser, comme le sugg√®re l'√©tymologie : mozarabe viendrait d'un mot arabe qui signifie ¬ę celui qui s'arabise ¬Ľ. Le latin reste leur langue liturgique, mais ils adoptent l'arabe comme langue de culture et de communication. Les mozarabes prennent des noms arabes, adoptent les v√™tements et le mode de vie des musulmans. Au Xe si√®cle, par exemple, ils ne mangeaient plus de viande de porc et √©vitaient d'accumuler dans leurs √©alises des images (peintures, sculptures) de Dieu, de la Vierge et des saints.

La reconquête de Tolède (1085) par Alphonse VI crée une situation nouvelle. Des milliers de mozarabes sont alors réintégrés dans la chrétienté, non plus de leur plein gré, mais à la suite d'une victoire militaire. Or les mozarabes de Tolède ne semblent pas avoir eu à se plaindre des autorités musulmanes. Ils se mêlaient aux Maures au lieu de vivre confinés dans des quartiers réservés comme les Juifs. Beaucoup étaient indifférents au régime politique ; certains quittent même la ville après la Reconquête et suivent les musulmans dans leur fuite.

Le climat se détériore rapidement, sous l'influence du nouvel archevêque dom Bernard- un moine de Cluny -, de la reine Constance, fille du duc de Bourgogne- une Française - et des Français qui ont pris part à la Reconquête. Les mozarabes restent, dans Tolède reconquise, une minorité culturelle. Toutefois, des conflits les opposent aux Castillans et aux Français à propos des terres abandonnées par les musulmans. Pendant un siècle, ils se heurtent aux nouvelles autorités ecclésiastiques. Ils ne comprennent pas, par exemple, pourquoi ils doivent renoncer à leur rite au profit du rite romain. Ils continuent à utiliser l'arabe, au moins jusqu'à la fin du XIIe siècle ; le castillan ne l'emporte définitivement qu'au XIVe siècle.

On peut toutefois √©tablir qu'√† partir du XIIe si√®cle, le ph√©nom√®ne mozarabe a disparu avec les circonstances qui l'avaient fait na√ģtre. Parall√®lement, √† la m√™me √©poque, les mud√©jares commencent √† se multiplier dans les royaumes chr√©tiens qui se reconstituent. Jusqu'alors, les territoires reconquis √©taient tr√®s peu peuples (comme le ¬ę d√©sert ¬Ľ de la vall√©e du Duero) ou avaient √©t√© abandonn√©s par leurs occupants musulmans, partis volontairement ou expuls√©s par les vainqueurs. Seules subsistaient quelques communaut√©s cantonn√©es dans les faubourgs.

La situation change avec la prise de Tol√®de (1085) et celle de Saragosse (1118). Cette fois, la Reconqu√™te fait passer sous domination chr√©tienne des masses humaines qui n'ont pas eu le temps de fuir. Dans la zone du Tage, dans la vall√©e de l'√ąbre et √† Valence, des musulmans se retrouvent, en grand nombre, sous l'autorit√© de souverains chr√©tiens qui promettent de respecter leur langue, leur culte, leur droit et leurs coutumes. En √©change, on leur impose un r√©gime seigneurial lourd en contributions fiscales et en prestations de travail. Ils sont d√©sormais sujets musulmans d'un √Čtat chr√©tien. C'est ce qu'exprime le mot mud√©jar avec sa double signification : quelqu'un qui reste en arri√®re et qui paie tribut √† un infid√®le.

Juifs, mozarabes et mudéjares ont donc bénéficié, les uns en territoire musulman, les autres dans les royaumes chrétiens, d'un statut comparable qui leur garantissait le libre exercice de leur culte respectif en échange de la subordination politique et de contributions fiscales. Mais, alors que les mozarabes ont constitué pendant des siècles des communautés stables, bien regroupées et solidement organisées autour de leurs chefs administratifs et religieux, les mudéjares ont connu une existence beaucoup plus précaire. La plupart du temps, ils ont fini par émigrer dans al-Andalus. Ne sont restés que des noyaux d'artisans, de petits commerçants et de muletiers.

Les seules communaut√©s importantes de mud√©jares sont celles qui ont √©t√© coup√©es d'al-Andalus par l'avance de la Reconqu√™te : celles de la vall√©e de l'√ąbre et de Valence. Il faut y ajouter, apr√®s 1492, une tr√®s forte concentration de mud√©jares dans la ville de Grenade et dans le massif montagneux des Alpujarras. On a l√† trois zones principales qui dessineront, au cours du XVIe si√®cle, la g√©ographie de l'Espagne morisque [3].

En permettant à des minorités religieuses de vivre, de travailler et de pratiquer librement leur culte, al-Andalus et l'Espagne chrétienne ont-ils fait preuve de tolérance ? Ce n'est pas évident.

Dans la Péninsule ibérique, en effet, entre le VIIIe et le XVe siècle, chrétiens et musulmans sont également convaincus qu'ils détiennent la vérité et que leur foi est incompatible avec celle des autres. S'ils se montrent tolérants, c'est parce qu'ils ne peuvent pas faire autrement. Tolérer, en effet, c'est supporter ce qu'on n'a pas les moyens d'interdire. Comment les conquérants musulmans n'auraient-ils pas toléré ces masses de chrétiens qu'ils ne pouvaient ni convertir ni exterminer ?

Dans les royaumes chrétiens, c'est seulement à partir du XIIe siècle que le problème mudéjar se pose en termes politiques. Il est assez vite réglé dans les domaines castillans. Les moines de Cluny, très influents, se montrent intransigeants. L'un d'entre eux, dom Bernard, abbé de Sahagun et nouvel évêque de Tolède, transforme la grande mosquée en église, violant ainsi les promesses d'Alphonse VI.

Toutefois, c'est dans les p√©riodes de difficult√©s √©conomiques que les souverains offrent des garanties aux mud√©jares : on avait besoin de main-d'Ňďuvre et tous les concours √©taient les bienvenus. Ainsi, quand Alphonse VII (1105-1157) le Batailleur reprend Saragosse en 1118, il entre dans une ville que les √©lites musulmanes, les artisans et les commer√ßants ont √©vacu√©e. Beaucoup de paysans veulent fuir eux aussi, mais le souverain s'efforce de les en emp√™cher.

La m√™me situation se reproduit un si√®cle plus tard √† Valence, o√Ļ on attendait cent mille colons chr√©tiens : il en est venu √† peine trente mille ; encore refusent-ils de s'installer dans les campagnes. Pour mettre le pays en valeur, il a bien fallu retenir les mud√©jares. A Murcie aussi, la crise d√©mographique rend difficile la colonisation par des chr√©tiens. Pour exploiter la huerta (la riche zone irrigu√©e des alentours de Valence), on est bien heureux de pouvoir compter sur les mud√©jares.

C'est la force des choses plus que l'esprit de tolérance qui a rendu possible la présence de communautés chrétiennes en terre d'Islam et de minorités de mudéjares dans les royaumes chrétiens, sans parler des Juifs que l'on trouve partout. A défaut d'assimiler les minorités, on les exploite. C'est si vrai que, après la fin de la Reconquête, en 1492, la tolérance n'a plus de raison d'être : on expulse les Juifs ; on prétend assimiler les mudéjares de Grenade, puis - sous Charles Quint (1500-1558) - ceux de Valence, en les convertissant de force. Ainsi se trouve posé le problème morisque du XVIe siècle, obsession politique pour les autorités civiles et religieuses, drame humain pour les intéressés.

Cette tol√©rance de fait est-elle, en outre, unanimement accept√©e ? Il faut distinguer l'attitude des √©lites et celle des masses. Ce sont les √Čtats, les souverains, dans une moindre mesure les seigneurs, qui se montrent ¬ę tol√©rants ¬Ľ [4] ; pour le peuple, antis√©mite et antimusulman, les Juifs, les Maures puis les mud√©jares et enfin les morisques sont des infid√®les, des ennemis, des rivaux sur le march√© du travail. A la fin du XVe si√®cle, il y aura conjonction entre l'√Čtat et le peuple ; la volont√© politique des Rois Catholiques rencontre l'assentiment des masses. Au XVIe si√®cle, les seigneurs sont seuls √† rester fid√®les aux habitudes m√©di√©vales ; contre le peuple et les fonctionnaires royaux (lettrados), ils se feront souvent les protecteurs des morisques, non par grandeur d'√Ęme, mais par √©go√Įsme de classe : main-d'Ňďuvre comp√©tente, efficace, soumise, les morisques leur sont indispensables.

Les chr√©tiens arabises que sont les mozarabes et les musulmans convertis que sont les morisques ont-ils enfin contribu√© √† former en Espagne une civilisation originale ? On conna√ģt la th√®se d'Am√©rico Castro, publi√©e en 1962 (cf. ¬ę Pour en savoir plus ¬Ľ, p. 17) : au contact des s√©mites (Juifs et musulmans), l'Espagne m√©di√©vale serait devenue une soci√©t√© pluraliste, fondamentalement diff√©rente de la Chr√©tient√© occidentale. A l'oppos√© de la th√®se d√©fendue par Am√©rico Castro, on trouve les interpr√©tations traditionnelles selon lesquelles la conqu√™te de 711 n'aurait pas entra√ģn√© de rupture dans le d√©veloppement historique de l'Espagne - les envahisseurs, une poign√©e de B√©douins et quelques milliers de Berb√®res √† peine islamis√©s et pas encore arabis√©s, s'√©tant rapidement his-panis√©s. Ainsi se serait constitu√©e une soci√©t√© plus hispanique qu'orientale. En somme, il y aurait bien eu des influences islamiques dans l'Espagne chr√©tienne, mais elles n'auraient certainement pas alt√©r√© les structures de base, √©conomiques, sociales ou culturelles.

Ces vues sous-estiment toutefois l'influence des structures sociales, à la base desquelles il y a le clan et la tribu.

Les Hispano-Musulmans, dans leur ensemble, devaient se sentir plus proches de leurs coreligionnaires orientaux que des Espagnols chrétiens : la religion est un fait de civilisation essentiel. Même si les éléments arabes proprement dits étaient minoritaires, ils ont imposé une religion, une organisation politique, des coutumes et surtout une langue, puissant facteur d'assimilation culturelle.

L'arabe a gagné très vite du terrain. Au milieu du IXe siècle, des mozarabes se lamentaient encore sur l'abandon du latin ; un siècle et demi plus tard, l'arabe était devenu la langue majoritaire. Américo Castro en tire argument pour rejeter la thèse de l'hispanisation des conquérants africains. Il a raison. La langue parlée et écrite n'est pas neutre ; elle exprime une mentalité, des façons de penser et de sentir, un état de civilisation.

En adoptant l'arabe, la majorité de la Péninsule s'est intégrée au monde musulman, même si elle a conservé une spécificité réelle.

Jusqu au XIIe si√®cle, les deux civilisations qui se partagent la P√©ninsule ib√©rique se combattent et s'ignorent. Les musulmans n'ont que m√©pris pour les pauvres chr√©tiens du Nord. De leur c√īt√©, les chr√©tiens ne voient dans leur puissant voisin que des infid√®les et attendent beaucoup de la Chr√©tient√© : une aide militaire, d'abord, et aussi un soutien culturel ; c'est l'√©poque o√Ļ se d√©veloppent le culte de saint Jacques (que l'on consid√®re, parmi les douze ap√ītres, comme celui de l'Espagne) et les p√®lerinages √† Compostelle, o√Ļ l'on fait appel aux moines de C√ģteaux et de Cluny.

Les mozarabes qui s'installent en territoire chr√©tien au cours de cette p√©riode y apportent-ils des influences musulmanes ? Profond√©ment arabis√©s au point qu'ils comprenaient mieux l'arabe que le latin, ils sont en m√™me temps tr√®s attach√©s √† ce qui repr√©sente pour eux la tradition. De l√† l'ambigu√Įt√© de leur situation et de leur r√īle. D'un c√īt√©, ils introduisent dans les royaumes du Nord des expressions, des habitudes vestimentaires, certaines formes de vie, des techniques que l'on rep√®re ais√©ment dans certaines √©glises et certains monast√®res de la r√©gion de L√©on. L'emploi syst√©matique de l'arc outrepass√©, du modillon √† copeaux, de la vo√Ľte nerv√©e ou encore les absides et les niches d'autel semblables aux mihrab [5] des salles de pri√®res musulmanes, tout cela que l'on peut observer, par exemple, √† San Miguel de Escalada ou √† San Millan de la Cogolla, vient indiscutablement d'al-Andalus. C'est pr√©cis√©ment ce qu'on appelle l'art mozarabe.

II s'agit-l√† cependant d'une fa√ßade. Pour l'essentiel, les mozarabes restent tr√®s attach√©s √† des id√©es religieuses et √† un mode de gouvernement ant√©rieurs √† la conqu√™te musulmane. Certes, ils ont subi une lente impr√©gnation orientale, mais ils tiraient fiert√© de ne pas avoir capitul√©, d'√™tre rest√©s eux-m√™mes dans un milieu hostile. Ce qui l'emporte chez eux, c'est le particularisme et l'intransigeance. Les mozarabes contribuent, on l'a vu, vers le milieu du IXe si√®cle, √† faire na√ģtre l'id√©e m√™me de Reconqu√™te, c'est-√†-dire la volont√© de reconstituer une Espagne politiquement et religieusement unifi√©e sous la direction de souverains chr√©tiens. Notons d'ailleurs que, m√™me s'ils n'en prennent pas conscience, cette Reconqu√™te subit la contamination de la notion de guerre sainte (jihad) propre aux musulmans.

Au XIIe si√®cle, dans la r√©gion comprise entre l'√ąbre et le Tage, reconquise par les chr√©tiens (la fronti√®re est maintenant marqu√©e par la Sierra Morena), s'ouvre la grande √©poque du mudejarismo, une osmose relative entre les cultures arabe et chr√©tienne, qui donne l'occasion aux universitaires d'Europe de prendre connaissance du savoir oriental et de renouer par cons√©quent avec celui de l'Antiquit√© classique [6]. Des traductions de l'arabe au latin ou au castillan permettent ainsi √† l'Occident d'acc√©der √† des courants de pens√©e philosophique et scientifique dont il √©tait coup√© depuis longtemps ou qui s'√©taient d√©velopp√©s en Orient : sciences exactes, m√©decine et sciences de la nature, philosophie, avec la red√©couverte d'Aristote - il est vrai encombr√© d'un fatras de commentaires.

Tol√®de est l'un des foyers o√Ļ s'√©labore cette transmission des savoirs, sous l'impulsion d'Alphonse X, tr√®s sensible √† l'√©clat intellectuel de l'Islam andalou. De nombreux aristocrates adoptent alors des modes de vie arabo-islamiques. C'est le point de d√©part de ce qu'on a appel√© la ¬ę maurophilie ¬Ľ, l'engouement pour les v√™tements, le mobilier, les f√™tes, l'art et les mŇďurs chevaleresques de l'Islam, engouement qui se prolongera jusqu'au XVIIe si√®cle et qui n'emp√™chait pas ces grands seigneurs d'exploiter leurs sujets mud√©jares et leurs descendants, les morisques.

Le contraste est grand, en effet, entre le sort r√©serv√© aux masses populaires et le comportement des seigneurs, chr√©tiens ou musulmans, entre eux. A la fin du XVe si√®cle, avant la derni√®re guerre de Grenade qui commence en 1481 et s'ach√®ve en 1492 par la Reconqu√™te d√©finitive de la ville, de part et d'autre de la fronti√®re, on se combat, mais on se respecte et on s'admire. Les mariages mixtes ne sont pas rares. On s'invite √† l'occasion de f√™tes ou de c√©r√©monies familiales ; on √©change des cadeaux. C'est l'atmosph√®re des ballades de la ¬ę fronti√®re ¬Ľ (romances fronterizos), petits po√®mes chant√©s qui exaltent les combats entre Maures et chr√©tiens de part et d'autre de la fronti√®re.

C'est √† cette maurophilie qu'il faut rattacher l'art mud√©jar o√Ļ se combinent des formes et des proc√©d√©s d'origines diverses. L'architecture romane emprunte les mat√©riaux et les formes arabes ; on construit des √©glises ou des palais avec des d√©cors mauresques ; on ajoute des arca-tures superpos√©es √† l'ext√©rieur des absides ; on √©rige sur le flanc des √©difices des tours qui ressemblent √† des minarets, comme on peut en voir beaucoup en Aragon, berceau et foyer du mudejarismo. L'Alcazar de S√©ville, construit au XIVe si√®cle, en est un exemple remarquable.

Eglises avec minarets

Dans le domaine de l'histoire litt√©raire, les choses sont moins simples. La lyrique mozarabe est faite de po√®mes en arabe ou en h√©breu, m√™l√©s de mots et m√™me de vers entiers en castillan. Ces textes reprennent parfois des chansons ant√©rieures √† la domination musulmane ; ils annoncent les chants de No√ęl (villancicos) castillans. C'est ce qui autorise Men√©ndez Pidal (cf. ¬ę Pour en savoir plus ¬Ľ, p. 17) √† voir dans ces compositions le maillon interm√©diaire qui unirait la musique et la po√©sie ib√©riques de l'Antiquit√© classique √† celles de l'Espagne actuelle, mais on est l√† sur un terrain tr√®s controvers√©.

La litt√©rature dite aljamiada du XIVe si√®cle a, quant √† elle, √©t√© invent√©e par des mud√©jares ou des Juifs qui emploient le castillan en utilisant l'√©criture arabe ou h√©bra√Įque. C'est √† propos de Juan Ruiz, l'archipr√™tre de Hita (1290-1350), auteur du Libro de buen amor, que la pol√©mique sur le mudejarismo s'est concentr√©e. Juan Ruiz √©tait-il aussi impr√©gn√© de culture musulmane qu'on l'a dit ? Il a pu conna√ģtre, par des traductions, beaucoup des contes orientaux qu'il inclut dans son po√®me sous forme d'apologues (petites fables morales) ; toutefois, les emprunts √† la tradition classique et occidentale seraient chez lui plus importants qu'on ne le croit.

On retiendra donc deux √©tapes chronologiques : avant et apr√®s le XIIe si√®cle. Avant, des chr√©tiens et des Juifs vivent √† peu pr√®s librement dans al-Andalus. Apr√®s, des musulmans et encore des Juifs sont autoris√©s √† rester dans l'Espagne chr√©tienne. Peut-on pour autant parler d'une Espagne pluraliste ? Certainement pas. Les Juifs et les mozarabes sous la domination musulmane, puis les Juifs et les mud√©jares sous l'autorit√© de souverains chr√©tiens avaient un statut de ¬ę prot√©g√©s ¬Ľ, avec la nuance p√©jorative qui s'attache √† cet adjectif.

Cette particularit√© de l'Espagne m√©di√©vale s'explique par les vicissitudes de l'histoire. Une fois la Reconqu√™te termin√©e, il n'y a plus de raison de maintenir cet √©tat de choses. La m√™me ann√©e 1492, les Rois Catholiques reprennent Grenade et expulsent les Juifs. L'Espagne redevient alors un pays comme les autres dans la Chr√©tient√© europ√©enne. On peut le regretter, estimer qu'elle aurait pu et d√Ľ rester un pont entre l'Orient et l'Occident. Ses souverains n'y ont probablement jamais pens√©. En 1492, ils ont souhait√© assimiler les vaincus et les minoritaires. Ils ont sous-estim√© l'ampleur de la t√Ęche. Les conversos, descendants des Juifs, ont cherch√© √† se fondre dans la masse, qui les a soup√ßonn√©s de mauvaise foi. Les morisques, h√©ritiers des mud√©jares, ont refus√© de s'assimiler ; on sera oblig√© de les expulser au d√©but du XVIIe si√®cle.

Y a-t-il eu, du moins, constitution d'une culture originale qui serait n√©e d'influences r√©ciproques ? Des emprunts, √† coup s√Ľr, et dans tous les domaines : linguistique, litt√©raire, artistique..., mais il n'y a jamais eu qu'une culture dominante : la musulmane d'abord, la chr√©tienne ensuite.

Certes, un Espagnol musulman et un Espagnol chr√©tien n'√©taient pas √©trangers l'un √† l'autre, mais le premier restait avant tout un musulman, le second un chr√©tien. On le voit bien avec les morisques du XVIe si√®cle, tr√®s attach√©s √† la terre de leurs anc√™tres o√Ļ ils √©taient chez eux au m√™me titre que les ¬ę vieux-chr√©tiens ¬Ľ, mais qui vivaient dans un monde √† part ; leur langue, leurs fa√ßons de vivre, de se v√™tir, de se nourrir, de se divertir, autant et plus que leur religion, faisaient d'eux des. √©trangers dans leur patrie. L'expulsion de 1609 prendra acte de cette situation, avec les drames que l'on sait : bannis de leur pays, les morisques seront souvent ind√©sirables en terre d'Islam.

Les morisques et les sefardi (Juifs) observeront longtemps, quelquefois jusqu'√† nos jours, une attitude ambigu√ę vis-√†-vis de l'Espagne : le ressentiment contre ce qui leur appara√ģt comme une injustice et une spoliation l'emporte, mais il n'est pas difficile d'y discerner aussi quelque chose qui ressemble √† de la tendresse, la nostalgie d'une terre qui a √©t√© celle de leurs anc√™tres. Ils ont donc, plus que d'autres sans doute, contribu√© √† forger l'image d'une Espagne m√©di√©vale id√©ale, celle o√Ļ trois civilisations auraient v√©cu en harmonie et en bonne intelligence.

1. C'est le mot qu'utilisent les textes arabes pour d√©signer l'Islam d'Espagne, quelle que soit son extension g√©ographique qui a beaucoup vari√© avec le temps ; le mot appara√ģt dans une chronique bilingue de 716 o√Ļ il est traduit en latin par Spania.

2. Les Almoravides se r√©clament d'un mouvement religieux int√©griste n√© √† Kairouan au d√©but du XIe si√®cle. Ils installent leur capitale √† Marrakech en 1068 et se rendent rapidement ma√ģtres du Maroc. Le roi de S√©ville les appelle au secours apr√®s la chute de Tol√®de (1085) ; ils refont √† leur profit l'unit√© de l'Espagne musulmane, puis retournent en Afrique dans les premi√®res ann√©es du XIIe si√®cle. Les Almohades sont aussi des musulmans rigoristes (le mot signifie : partisans du Dieu unique). Ils commencent par cr√©er un petit √Čtat au sud de Marrakech (1124) et supplantent les Almoravides. De 1147 √† 1150, ils r√©unifient √† leur tour l'Espagne musulmane. Ils rentrent au Maroc apr√®s leur d√©faite √† Las Navas de Tolosa (1212).

3. On appelle morisques (moriscos) les musulmans d'Espagne convertis de force au catholicisme.

4. Non sans réserves, toutefois : Alphonse X, qui protégeait les lettrés juifs et musulmans et admirait leur culture, inaugura à l'encontre de leurs communautés respectives une politique de discrimination tendant à réduire leur autonomie.

5. Le mihrab est l'endroit o√Ļ se tient l'imam pour dire la pri√®re.

6. Dont les ouvrages, perdus, ne subsistaient plus que dans des traductions arabes.

REP√ąRES CHRONOLOGIQUES
711 : invasion musulmane. Bataille du Ctiadalete. Fin de la monarchie wisigolhique. 718 : Pelayo, roi des Asturies. Bataille de Covadonga (date traditionnelle ; en fail entre 721 et 725). 732 : Charles Martel arrête les musulmans à Poitiers. 755 : 'Ahd el-Rahman 1ER se proclame émir de Cordoue. 778 : l'arrière-garde de Charlcmagne hall m- à Roncevaux. 786 : déhul des travaux pour la construction de la mosquée de Cordoue. 791 : Oviedo, capitale du royaume des Asturies. 801 : reconquête de Barcelone. 822 : 'Ahd el-Kahman 11, émir de Cordoue. 859 : martyre de saint Fuloge à Cordoue. 885-888 : reconquête de Burgos et de Zamora. 912 : 'Abd el-Rahman III. émir de Cordoue. 929 : 'Abd el-Rahman III se proclame calife de Cordoue. 978 : Almansour, premier ministre du califat de Cordoue.

1031 : disparition du califat de Cordoue-Royaumes de taifas.

1064 : reconquête de Coimbra.

1085 : reconquête de Tolède.

1086 : invasion des Almoravides. 1094 : le Cid occupe Valence.

1102 : les Almoravides reprennent Valence.

1118 : reconquête de Saragosse.

1143 : fin du pouvoir des Almoravides. Retour aux taifas.

1156 : invasion des Almohades.

1212 : victoire chrétienne des Navas de Tolosa.

1229 : reconquête de Majorque.

1230 : reconquête de Mérida et Badajoz.

1236 : reconquête de Cordoue.

1238 : fondation de la dynastie nasride à Grenade.

1246 : reconquête de Jaén.

1248 : reconquête de Séville.

1309 : reconquête de Gibraltar.

1474 : avènement d'Isabelle la Catholique, reine de Castille.

1478 : établissement de l'Inquisition.

1481 : reprise de la Reconquête : guerre de Grenade.

1492 : reconquête de Grenade. Expulsion des Juifs.

POUR EN SAVOIR PLUS
B. Bennassar, s.d., Histoire des Espagnols, t. I, Paris, A. Colin, 1985. W√ä√äL A. Castro, La Realidad hist√īrica de Esp√Ęha, Mexico, Porrua, 1962. ¬ęs* Ch.-E. Dufourcq, La Vie quotidienne dans l'Europe m√©di√©vale sous domination arabe, Paris, Hachette, 1978. Structures sociales ¬ę orientales ¬Ľ et ¬ę occidentales ¬Ľ dans l'Espagne musulmane, Paris, Mouton, 1977. ?Ht E. L√©vy-Proven√ßal, Histoire de l'Espagne musulmane, 3 vol., Paris, 1950-1953. √ģ√ģ√ä√ä R. Men√©ndez Pidal, Espana, eslab√īn entre la Cristiandad y el Islam , coll. ¬ę Austral ¬Ľ n¬į 1 280.

MB Cl. S√Ęnchez Albornoz, Espana, un enigma hist√īhco, 2 vol., Buenos Aires, 1956 ; ¬ę L'Espagne et l'Islam ¬Ľ, Revue historique, 1932, p. 327-339.

H. Terrasse, Islam d'Espagne, Pans, Pion, 1958.

WÊÊÊÊ J. Vernet, Ce que la culture doit aux Arabes d'Espagne, Paris, Sindbad, 1985.


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#13 23-10-2018 11:07:33

MARZEVAN
@rmenaute
Rťputation :   36 

Re: Al Andalous, sa réalité

En conclusion la religion chrétienne est elle aussi tolérante qu'on le dit ?

À ce propos, réécouter sur FRANCE MUSIQUE la très bonne émission du lundi 22/10 de Frank Ferrand sur le "sac de Constantinople en 1204".

√Čgalement dans le Trait√© sur la Tol√©rance de Voltaire on trouve un paragraphe consacr√© aux Juifs dans lequel on peut d√©couvrir que l'auteur se pose la question "les juifs sont ils tol√©rants ou au contraire intol√©rants".

Si on approfondit chacune des religions on peut trouver aussi bien de la tolérance que son contraire.
L'Espagne laboratoire des religions ?
L'Espagne terre de tolérance chrétienne ?

Mais il est vrai que les Espagnols ou leurs ancêtres, les wisigoths n'ont rien demandé à personne ils ont subit l'occupation mauresque.

Que c'est bien cette occupation qui a été le point de départ de plusieurs siècles de guerres en Espagne.

Il y a eu, certes, un bénéfice tiré de cette occupation :

"Tol√®de est l'un des foyers o√Ļ s'√©labore cette transmission des savoirs, sous l'impulsion d'Alphonse X, tr√®s sensible √† l'√©clat intellectuel de l'Islam andalou."

"Des traductions de l'arabe au latin ou au castillan permettent ainsi à l'Occident d'accéder à des courants de pensée philosophique et scientifique dont il était coupé depuis longtemps ou qui s'étaient développés en Orient : sciences exactes, médecine et sciences de la nature, philosophie, avec la redécouverte d'Aristote"

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#14 23-10-2018 12:33:00

Pascal Nicolaides
@rmenaute

Re: Al Andalous, sa réalité

Enti√®rement d'accord avec toi cher MARZEVAN; mais en l'occurence il s'agissait ici de savoir si la domination arabo-musulmane en Andalousie n'avait √©t√© qu'un paradis de tol√©rance multiculturel et inter-ethnique...Ce dont il est permis de douter , (sans occulter bien s√Ľr les diff√©rents apports culturels de cette p√©riode...)
Quant au Sac de Constantinople - un peu de mes origines- c'est une autre histoire-certes désastreuse- mais différente sur le fond de l'expansion musulmane en Espagne.


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#15 23-10-2018 12:44:39

MARZEVAN
@rmenaute
Rťputation :   36 

Re: Al Andalous, sa réalité

Je ne peux soutenir que la domination arabo-musulmane en Andalousie n'avait été qu'un paradis de tolérance. Il avait bien fallu que les primo habitants s'adaptent s'ils ne voulaient pas être passés par le fil de l'épée par les conquérants.

Et l'occupant avait besoin de main-d'Ňďuvre pour tirer un b√©n√©fice par les imp√īts et taxes. Accorder une libert√© de religion ou de commerce ne signifie nullement √™tre tol√©rant. C'est vraiment un rapport de ma√ģtre √† domin√© qui s'installe avec toutes les manipulations psychologiques que cela induit.

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#16 23-10-2018 14:06:00

Pascal Nicolaides
@rmenaute

Re: Al Andalous, sa réalité

Et donc voila bien la raison de mon premier post √† ce sujet ! Il est difficilement soutenable- et de plus √©minents que moi le disent- qu'Al-Andalous ait √©t√© un paradis du " vivre ensemble"que d'aucuns dans ces lieux-m√™mes s'efforcent de nous faire croire...Bon , je crois que je vais rejoindre mon cher Sinan Bey dans une cure de sevrage de ces forums o√Ļ finalement on tourne un peu en rond suite √† des r√©p√©tions de certains sujets qui ne concernent que de loin l'Arm√©nie et les Arm√©niens...


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#17 23-10-2018 16:10:03

Vassilyan
@rmenaute
Rťputation :   

Re: Al Andalous, sa réalité

Il faudrait plus parler de "libert√© religieuse censitaire" que de tol√©rance. Pour moi, la tol√©rance ne suppose aucune contrepartie. On te laisse construire tes lieux de cultes et pratiquer, sans contreparties, tu es consid√©r√© comme les autres. Or, la libert√© religieuse en terre musulmane √©tait toujours en √©change d'imp√īts suppl√©mentaires.

La seule diff√©rence c'est que les turcs allaient plus loin dans cette logique puisqu'ils demandaient √©galement l'imp√īt du sang (janissaires).

DerniŤre modification par Vassilyan (23-10-2018 16:11:02)

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#18 24-10-2018 00:02:54

Adic2010
@rmenaute

Re: Al Andalous, sa réalité

Dans la s√©rie AL-ANDALUS & LES ARM√ČNIENS (faisant partie aussi de la r√©alit√© de Al Andalous  wink  ), suite aux messages pr√©c√©dents #5 et #10 plus haut...

il y a eu le juge arm√©nien de Cordoue : Abou 'Ali al-Kali -- Isma'il ibn al-Qasim al-Baghdadi -- اسماعيل ابن القاسم البغدادي ابو علي القالي -- n√© √† Karine en 901 et mort en Espagne en 967.


Avant de partir s'installer en Andalousie, Abou 'Ali al-Kali était un grammérien érudit et connu à Baghdad. Un de ses manuscrits se trouve à la BnF :

-Manuscrit arabe N# 4235 : Fragments d'un ouvrage philologique intitul√© "L'excellent" et attribu√© √† Isma'il ibn al-Qasim al-Baghdadi. C'est la grande compilation qu'Ibn Khallikan et Hadji Khalfa d√©signent par le titre "L'excellent trait√© sur les termes peu usit√©s qui se rencontrent dans la tradition". L'auteur est g√©n√©ralement connu sous l'administration d'Al-Mansour ibn abi 'Amr et il est mort √† Cordoue l'an 356 de l'hegire (967 de J-C). Nous ne poss√©dons ici que les douze premiers feuillets de la 104¬į partie, le commencement de la 81¬į partie, et, sur le recto du dernier feuillet, la fin de la 87¬į partie et quelques lignes de la partie suivante. Chose extrordinaire, le verso de ce feuillet est rest√© en blanc.
V√©lin. 71 feuillet. Hauteur, 25 cm ; largeur 20 cm et demi. 15 a 17 lignes par pages. Ecriture maghr√©bine-espagnole. Ms. du X¬į si√®cle.
. Catalogue des Manuscrits arabes de la Bibliothèque nationale, M le Baron de Slane, 1883, [p 681] << à trouver dans le site Gallica

Voici la page ADIC cr√©√©e avec des donn√©es trouv√©es au Cabinet des Manuscrits orientaux de la BnF, il y a bien vingt ans -les ann√©es passent...   roll

Il y aura aussi √† faire conna√ģtre aux chercheurs orientalistes sur l'Al-Andalus et aux instituts franco-musulmans. neutral

http://www.globalarmenianheritage-adic.fr/0ab/x6_5alandalus1.jpg . D'ici l√†, √† chercher des www sur Gallica ou d'autres pdf. Ne pas h√©siter en parler autour de vous. Pensez √† contacter l'Institut des √Čtudes orientales d'√Čr√©van.

L'historien arm√©nien d'Egypte, K√©vork Messerlian, ԳէորգՄըսրլեան, a parl√© sur lui dans un livre publi√© au Caire en 1935. On dirait que j'ai trouv√© qq chose dans le site ՀԱՅ ԳԻՐՔ // pp 67-70 mais malheureusement il n'y a pas de pdf. Je vais voir dans les pdf de Archives.Org.

Bonne continuation. Nil.

- 'Thread' faisant partie de la rubrique : HORS HEXAGONE : REGISTRE(S) HISTORICO-G√ČO-CULTUREL(S)  (#10)

#290

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#19 24-10-2018 10:07:18

Pascal Nicolaides
@rmenaute

Re: Al Andalous, sa réalité

R√©f√©rence historique int√©ressante certes. Cet Arm√©nien √©rudit ne fut pas le seul au service des Arabes mais comme d'habitude par un tour de passe-passe dont vous √™tes coutumier, vous vous √©loignez du sujet de d√©part : "Al'Andalus" ne fut sans doute pas le Paradis id√©al- puisque la Requonquista vint mettre un terme sanglant √† cette p√©riode. Si les sujets des Maures d'Espagne avaient √©t√© si heureux sous leur domination, ils auraient d√Ľ s'en satisfaire, ce qui ne semble pas avoir t√© , in fine, le cas...


https://encrypted-tbn0.gstatic.com/images?q=tbn%3AANd9GcTkIXuUkqdt-LrfqdDjh78wSu2VrZXCgl1Qxxi1Uw1tnrNJH0_D

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#20 24-10-2018 13:54:35

Adic2010
@rmenaute

Re: Al Andalous, sa réalité

Pascal Nicolaides a ťcrit:

R√©f√©rence historique int√©ressante certes. Cet Arm√©nien √©rudit ne fut pas le seul au service des Arabes mais comme d'habitude par un tour de passe-passe dont vous √™tes coutumier, vous vous √©loignez du sujet de d√©part : "Al'Andalus" ne fut sans doute pas le Paradis id√©al- puisque la Requonquista vint mettre un terme sanglant √† cette p√©riode. Si les sujets des Maures d'Espagne avaient √©t√© si heureux sous leur domination, ils auraient d√Ľ s'en satisfaire, ce qui ne semble pas avoir t√© , in fine, le cas...

Le sujet de ce 'thread' est 'LA R√ČALIT√Č d'AL-ANDALOUS'. Dans cette r√©alit√©, en ce qui nous concerne en priorit√©, ce sont les donn√©es

- sur les t√©moignages d'Arm√©niens y ayant √©t√© pr√©sents au Moyen √āge
ou
- sur les relations arm√©no-arabes historico-culturelles concernant cet √Čtat qui a exist√©.

Ainsi, j'ai retrouv√© cette r√©f√©rence bibliographique : MACLER Fr√©d√©ric. Notices de manuscrits arm√©niens ou relatifs aux Arm√©niens vus dans quelques biblioth√®ques de la P√©ninsule ib√©rique et du sud-est de la France / pp.63-80[/url][/u] ; pp.85-116[/url][/u] ; pp.237-272[/url][/u] ; pp.411-417[/url][/u] / Revue des √Čtudes arm√©niennes, Paris 1920, I.

Il y aura une recherche à y faire et voir si on y parle de l'Andalousie.

Pour le d√©bat 'AL-ANDALUS, L'INVENTION D'UN MYTHE', il y a un premier 'thread' ad√©quat o√Ļ il est plus appropri√© d'intervenir. Je peux dire qu'il y aura de quoi y disserter et d√©velopper cette th√©matique.  Nil.
#350

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#21 24-10-2018 17:56:00

Pascal Nicolaides
@rmenaute

Re: Al Andalous, sa réalité

Et voila ...Comme toujours avec la strat√©gie qui vous est coutumi√®re vous d√©viez le sujet: la question ne porte pas sur la pr√©sence d'Arm√©niens en Andalousie mais la probl√©matique porte sur le fait de savoir si la "co-existence", la conviencia, des trois religions monoth√©istes dans la p√©riode de l'occupation de l'Espagne par les Maures fut r√©ellement pacifique, une p√©riode de Lumi√®res.  Certains auteurs, plus qualifi√©s que vous , √©mettent un doute √† ce sujet et parlent d'un "mythe".

Naturellement comme ça ne vous arrange pas- eu égard à votre cheval de bataille , le "vivre enbsemble islamo-chrétien",vous
bottez en touche en nous parlant de personnalités arméniennes ayant vécu à cette période en ANdalousie. C a ne correspond ^pas du tout au sujet de départ dont il est question.

http://www.lescrutateur.com/article-le- … 97352.html

(...)Les communautés chrétiennes et juives furent tolérées en échange de tributs, raison pour laquelle la population d’ Al-Andalus fut un tel mélange de races et de croyances.(...)


https://encrypted-tbn0.gstatic.com/images?q=tbn%3AANd9GcTkIXuUkqdt-LrfqdDjh78wSu2VrZXCgl1Qxxi1Uw1tnrNJH0_D

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#22 24-10-2018 19:30:20

Pascal Nicolaides
@rmenaute

Re: Al Andalous, sa réalité

Adic2010 a ťcrit:

Dans la s√©rie AL-ANDALUS & LES ARM√ČNIENS (faisant partie aussi de la r√©alit√© de Al Andalous  wink  ), suite aux messages pr√©c√©dents #5 et #10 plus haut...

il y a eu le juge arm√©nien de Cordoue : Abou 'Ali al-Kali -- Isma'il ibn al-Qasim al-Baghdadi -- اسماعيل ابن القاسم البغدادي ابو علي القالي -- n√© √† Karine en 901 et mort en Espagne en 967.


Avant de partir s'installer en Andalousie, Abou 'Ali al-Kali était un grammérien érudit et connu à Baghdad. Un de ses manuscrits se trouve à la BnF :

-Manuscrit arabe N# 4235 : Fragments d'un ouvrage philologique intitul√© "L'excellent" et attribu√© √† Isma'il ibn al-Qasim al-Baghdadi. C'est la grande compilation qu'Ibn Khallikan et Hadji Khalfa d√©signent par le titre "L'excellent trait√© sur les termes peu usit√©s qui se rencontrent dans la tradition". L'auteur est g√©n√©ralement connu sous l'administration d'Al-Mansour ibn abi 'Amr et il est mort √† Cordoue l'an 356 de l'hegire (967 de J-C). Nous ne poss√©dons ici que les douze premiers feuillets de la 104¬į partie, le commencement de la 81¬į partie, et, sur le recto du dernier feuillet, la fin de la 87¬į partie et quelques lignes de la partie suivante. Chose extrordinaire, le verso de ce feuillet est rest√© en blanc.
V√©lin. 71 feuillet. Hauteur, 25 cm ; largeur 20 cm et demi. 15 a 17 lignes par pages. Ecriture maghr√©bine-espagnole. Ms. du X¬į si√®cle.
. Catalogue des Manuscrits arabes de la Bibliothèque nationale, M le Baron de Slane, 1883, [p 681] << à trouver dans le site Gallica

Voici la page ADIC cr√©√©e avec des donn√©es trouv√©es au Cabinet des Manuscrits orientaux de la BnF, il y a bien vingt ans -les ann√©es passent...   roll

Il y aura aussi √† faire conna√ģtre aux chercheurs orientalistes sur l'Al-Andalus et aux instituts franco-musulmans. neutral

http://www.globalarmenianheritage-adic. … dalus1.jpg . D'ici l√†, √† chercher des www sur Gallica ou d'autres pdf. Ne pas h√©siter en parler autour de vous. Pensez √† contacter l'Institut des √Čtudes orientales d'√Čr√©van.

L'historien arm√©nien d'Egypte, K√©vork Messerlian, ԳէորգՄըսրլեան, a parl√© sur lui dans un livre publi√© au Caire en 1935. On dirait que j'ai trouv√© qq chose dans le site ՀԱՅ ԳԻՐՔ // pp 67-70 mais malheureusement il n'y a pas de pdf. Je vais voir dans les pdf de Archives.Org.

Bonne continuation. Nil.

- 'Thread' faisant partie de la rubrique : HORS HEXAGONE : REGISTRE(S) HISTORICO-G√ČO-CULTUREL(S)  (#10)

#290

Ce post n'est pas √† la place qui convient ! Il faudrait le placer dans le Forum "Le Monde Arm√©nien" dans la rubrique" histoire" ou dans la rubrique "culture"...La pr√©sence d'Arm√©niens en Espagne lors de la p√©riode d'Al-Andalus ne concerne pas le sujet de d√©part qui est: Y a-t-il un"mythe d'Al-Andalus"  quant √† cette p√©riode de domination arabo-musulmane de l'Espagne?


https://encrypted-tbn0.gstatic.com/images?q=tbn%3AANd9GcTkIXuUkqdt-LrfqdDjh78wSu2VrZXCgl1Qxxi1Uw1tnrNJH0_D

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#23 24-10-2018 20:18:59

Adic2010
@rmenaute

Re: Al Andalous, sa réalité

On peut voir par les messages précédents que l'internaute PN ne semble pas donner la priorité sur les témoignages arméniens de l'époque en Andalousie ou sur l'Andalousie.

Pour les autres approches, nous aurons tout loisir de les disserter dans l'autre 'thread' : 'AL-ANDALUS, L'INVENTION D'UN MYTHE'. Cependant, continuons à voir comment l'arménologie concerne aussi l'Andalousie -en pensant à le faire connaitre à toutes les composantes vivant en France / dont celles musulmanes.

R√©cit du voyage de l'√©v√™que Martyros Erzengatsi Մարտիրոս Երզնկացի en Europe (fin XV si√®cle).

http://www.globalarmenianheritage-adic.fr/0sp/9martyros0bcarte.JPG .

Gr√Ęce √† l'article paru dans le Journal asiatique en d√©cembre 1826 par l'orientaliste Antoine-Jean de SAINT-MARTIN 1791-1832

http://www.globalarmenianheritage-adic.fr/images_6/16_erzenga321.jpg . l'itinéraire de l'évêque Martyros Erzenkatsi en Andalousie

Ainsi on peut lire :

- √† la page.368 scan√©e dans GALLICA : անդալուզիայ (Andalousie) ;

- √† la page.369 scan√©e dans GALLICA : մաղրիպացոց (Maghreb).
#415

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#24 24-10-2018 20:52:46

Pascal Nicolaides
@rmenaute

Re: Al Andalous, sa réalité

On peut voir dans les messages pr√©c√©dents que l'Internaute ADIC 2010 expert en dilution verbale cherche √† faire croire que je ne donne pas la place qu'elle m√©rite aux t√©moignages, documents divers arm√©niens  qu'il nous envoie et qu,i bien que tr√®s int√©ressants N'ONT PAS  PLACE dans la discussion sur la r√©alit√© (ou le mythe) d'Al-Andalous.

Et comme toujours il essaie de noyer le poisson en ajoutant posts sur posts accompagnés d'ajouts divers et variés mais toujours sans être DANS le sujet.

Enfin je crois qu'il faut se faire une raison :l'Internaute ADIC 2010 continuera contre vents et marées...On n'en peut plus et c'est la cause du départ de ces forums de bon nombre de participants '- pas tous fachos-islamophobes et autres ...

Dzo, al gue pavè !


https://encrypted-tbn0.gstatic.com/images?q=tbn%3AANd9GcTkIXuUkqdt-LrfqdDjh78wSu2VrZXCgl1Qxxi1Uw1tnrNJH0_D

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#25 24-10-2018 23:43:43

Adic2010
@rmenaute

Re: Al Andalous, sa réalité

Il y a un article sur le grammairien arménien de Baghdad, originaire de Karine (Erzeroum) avant d'aller en Andalousie pour y devenir juge (Cadi).

S. A. Bonebakker, Two Manuscripts Of Al-Qali's Redaction Of Ibn Qutayab's Adab Al-Katib, Primer Congreso de Estudios Arabes e Islamicos, Cordoba 1962, Actas, Madrid 1964, [pp.453-466]

https://cloud10.todocoleccion.online/libros-segunda-mano/fot/2007/09/01/5780033.jpg . Recherche à suivre. Nil.
#440

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