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#1 20-10-2018 14:20:19

Pascal Nicolaides
@rmenaute

Al Andalous, sa réalité

http://www.lemessieetsonprophete.com/an … ession.htm



Al-Andalus, l’Andalousie musulmane dans sa réalité

— juifs et chrétiens, et statut de « dhimmi » —

De : Clémence Hélou Matar, Comprendre l’Islam et construire une humanité fraternelle et spécifique, Paris, Cariscript, 2010

p. 246-250

Être « protégé » des musulmans

Le poids de la « protection » s’alourdissait très vite. En 822, au début du règne d’Abd ar-Rahman, l’émir de Cordoue, les recettes annuelles prélevées sur la population dhimmi s’élevaient à six cent mille dinars et trente ans plus tard elles atteignaient cinq millions et demi de dinars. 418

Lorsqu’une résistance populaire apparaissait ou menaçait d’apparaître, le pouvoir musulman organisait à volonté et en toute bonne conscience – puisque obéissant à des ordres divins – des massacres, des transferts et des déportations, de population. Toute tentative de rébellion était donc étouffée dès lors que le tissu social était déchiré. 419

Les autorités religieuses, évêques, prêtres ou rabbins, absorbés par leurs problèmes paroissiaux et leurs disputes doctrinales et théologiques n’encourageaient pas leurs ouailles à la révolte. Ils prélevaient la jizia pour le pouvoir musulman et s’efforçaient de maintenir la paix surtout que les autorités musulmanes les rendaient responsables de tout problème et les punissaient en conséquence.

Toute tentative du dhimmi d’échapper à son « humiliations » autrement que par la conversion à l’islam, ou toute manifestation d’esprit critique ou d’indépendance, entraînait la perte de « protection » et en fait l’obligation pour le musulman de le combattre et le tuer sous peine de fâcher Allah.

Du fait du désarmement de la population, toute tentative de révolte était vouée à l’échec et se terminait par d’impitoyables tueries et des prises d’esclaves.

En 805, pour mettre fin à des troubles à Cordoue, le gouvernement fit exécuter 72 personnes et fit clouer leurs cadavres sur des croix le long du chemin longeant le Guadalquivir. Vers 807, à Tolède pour mettre un terme à l’opposition des notables, mouladis, de la ville, l’émir les invita tous à une réception et les fit exécuter. 420

Les aspects d'une humiliation permanente

L’humiliation des dhimmis a pris les formes les plus diverses. Cloches, schofars, bannières, croix, tout signe visible ou audible de leur foi leur était proscrit avec une obligation de discrétion dans la pratique de leur culte et l’enterrement de leurs morts. Leur infériorisation se manifestait également entre autres par des vêtements distinctifs et l’interdiction d’avoir des maisons plus hautes que celles des musulmans. 421

La monte à cheval (animal noble) était également interdite aux « protégés » qui devaient céder le passage lorsqu’ils croisaient à pied un musulman ou s’ils étaient à dos d’âne descendre de leur monture.

Au XVIIIème siècle, le roi Frédéric V du Danemark (1723-1766) envoya une expédition dirigée par le Danois Carsten Niebuhr étudier l’Arabie. C. Niebuhr a raconté qu’en 1761, au cours du séjour de son équipe au Caire, un médecin français y fut mutilé pour n’être pas descendu assez vite de son âne en croisant un seigneur musulman. Le simple passage de non musulmans (impurs) à proximité des mosquées, de certaines maisons, ou de certains quartiers était considéré une profanation. 422

Lorsqu’il venait payer ses impôts, le dhimmi devait se tenir debout à l’endroit le plus bas, se présenter tête basse, être traité avec dédain. Il fallait lui faire sentir que c’était lui faire une grâce que d’accepter de lui la jizia, l’humiliation pouvant être complétée par des soufflets ou des coups de bâton. 423

L’uléma Muhammad al-Majlissi (mort en 1699) a conseillé de maintenir les dhimmis dans la peur et le doute en ne leur permettant pas de connaître le montant de la jizia, de sorte que, le jour du paiement, ils se présentent avec tout leur argent et comptent jusqu’à ce qu’il leur soit dit de s’arrêter. 424

En Espagne au XIIè siècle, les obligations d’un inspecteur musulman de l’ordre public consistaient entre autres, à veiller à la parfaite ségrégation des sexes, à l’assiduité à la mosquée et surtout à ce que les juifs portent bien un signe qui permette de les identifier. L’inspecteur devait également s’assurer que les musulmans ne souhaitent pas la paix aux juifs et aux chrétiens qui, étant le parti du diable, devaient être haïs et isolés. 425

La précarité de la situation des non musulmans, même lorsque leurs services leur permettaient d’atteindre une situation relativement élevée, est illustrée par les massacres en Espagne de près de cinq mille juifs à la suite de la perte de faveur et du meurtre en 1066 de Joseph fils de Samuel ibn Naghrela connu en hébreu comme Samuel ha-Naguid (993 – 1056).

Joseph ibn Naghrela avait repris la charge de vizir assumée par son père au service de la famille Zirid qui dirigeait Grenade. Il suscita des jalousies, et le poète Abû Ishâq de Elvira (mort en 1067) avait alors composé des poèmes appelant les musulmans à ramener les juifs à l’était d’infamie qu’ils méritaient et où ils se trouvaient dans les autres pays musulmans ? Le poète rappela à ses coreligionnaires qu’Allah dans le Coran avait prévenu les musulmans contre la fréquentation des mauvais. Il les appela à sacrifier le chef des juifs (Joseph ibn Naghrela) comme une offrande à Allah et à ne pas non plus épargner son peuple. Ce qu’une foule excitée s’empressa de faire. 426

Dans les pays sous domination musulmane, les indigènes devenus musulmans, qui retournaient à leur foi d’origine furent toujours exécutés. Ainsi, la fille d’Ibn Hafsoun, descendant du dernier comte de la principauté autonome de Rhonda en Espagne, qui était revenue au christianisme et était entrée dans un couvent à Cordoue, fut extirpée de son couvent, condamnée pour apostasie et égorgée en 937. 427

L'oppression au 13e siècle

Aux XIIème et XIIème siècles, les fondamentalistes Almoravides (de al mourabitoun, c’est-à-dire ceux qui gardent les frontières des territoires musulmans), puis les Almohades (de al mouahiddoun ou ceux qui oeuvrent au service de l’unicité d’Allah), venus d’Afrique du Nord soutenir le pouvoir musulman en Espagne, contraignirent de nombreux juifs et chrétiens à se convertir.

Les inquisiteurs musulmans chargés de contrôler la sincérité des nouveaux convertis retiraient les enfants de leurs familles et les confiaient à des familles musulmanes. Pour leur échapper, le grand savant juif Maimonide feignit la conversion à l’islam, puis se réfugia en Egypte. En 1148, les juifs furent renvoyés d’Espagne par les musulmans dans des conditions que l’on retrouvera lors des expulsions organisées par le pouvoir royal espagnol en 1492. 428

Le dhimmi n’avait aucune valeur juridique face à un musulman contre lequel sa parole au tribunal était irrecevable en cas de conflit. 429

L’accusation de blasphème contre l’islam était (est toujours) en terre d’islam le moyen le plus simple de faire condamner à mort quelqu’un. Sous une apparence de noble défense du sacré, c’est également le moyen le plus sournois de museler et détruire la liberté et la vérité. Des voyageurs européens o nt signalé au XVIIIème siècle qu’en pays musulmans, leur parole n’ayant aucune valeur, ils avaient été contraints de payer des sommes importantes à des commerçants qui les accusaient d’avoir insulté l’islam. 430

L’humiliation des non musulmans et la multiplication des agressions à leur encontre à tout instant de la vie quotidienne étaient facilitées par les vêtements distinctifs qu’ils devaient porter, permettant de les reconnaître au premier abord.

Les vêtements distinctifs des dhimmis servaient également à les contrôler financièrement. Ils pouvaient être arrêtés dans les rues et devaient toujours pouvoir produire la preuve qu’ils avaient payé leur jizia. Au Yémen, les juifs furent contraints de porter des vêtements particuliers jusqu’à leur départ pour Israël en 1948. 431

L’exploitation des dhimmis fut un souci constant des autorités musulmanes au cours des siècles. On la retrouve en 1576 dans la correspondance du sultan Mehmed III demandant au gouverneur de la ville de Safed d’envoyer des familles juives à Chypre pour l’enrichir. La réponse du gouverneur qui souhaitait garder ses familles juives, car le trésor de Damas souffrirait de grandes pertes si elles partaient, est éloquente.432 Les autorités musulmanes devaient parfois intervenir pour protéger les dhimmis de violences spontanées, ne serait-ce qu’à cause des multiples avantages tirés de leur exploitation.

Après l’invasion de Constantinople et la fuite ou le massacre de la population, le sultan Mahomet II contraignit des chrétiens et des juifs à venir s’y installer pour revivifier la ville.

Dans l’Espagne sous dominations musulmane, pour pallier au manque à gagner résultant des conversions d’indigènes, les autorités musulmanes avaient décidé de continuer à faire payer le Kharaj aux convertis distinguant les musulmans de la première heure ainsi que leurs descendants de ligne masculine des convertis plus récents, les « moualladuns ». 433

Ségrégation et haine sociale

La ségrégation et la haine entretenues entre musulmans, non musulmans et nouveaux musulmans, Arabes et non Arabes dans la population en Espagne y ont souvent entraîné des éruptions de violence spontanée. En 891, lorsque le corps arabe originaire du Yémen qui constituait la garnison de Séville se souleva, les soldats déchaînés massacrèrent aussi bien les dhimmis que les convertis moualladuns dont les vieux musulmans doutaient de la sincérité. Un poète arabe du IXème siècle célébra ces massacres se félicitant de la mise à mort des nouveaux musulmans, esclaves et fils d’esclaves. 434

p. 251

L’histoire prouve donc qu’il est vital de refuser d’entrer dans le jeu des islamistes qui tentent actuellement d’imposer partout une ségrégations entre les musulmans et les non-musulmans et de remettre en question les traditions et la culture de leur pays d’accueil.

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Page d’accueil

418 DUFOURCQ Charles-Emmanuel, La vie quotidienne dans l’Europe Médiévale sous domination Arabe, p. 214, Hachette, Paris, 1978.

419 Bat YE’OR, Les Chrétientés d’Orient entre Jihâd et dhimmitude, VIIè-XXè siècle, p. 43, Editions du Cerf, collection « L'histoire à vif », Paris, 1991

420 DUFOURCQ Charles-Emmanuel, La vie quotidienne dans l’Europe Médiévale sous domination Arabe, p. 217, Hachette, Paris, 1978.

421 FATTAL Antoine, Le Statut légal des non musulmans en Pays d’Islam, p. 203, Imprimerie Catholique, Beyrouth, 1958.

422 Carsten NIEBUHR, Voyage de M. Niebuhr en Arabie et en autres pays de l'Orient, Avec l'extrait de sa description de l'Arabie & des observations de Mr Forskal, pp. 80-81, Chez les Libraires Associés, Berne, 1780.

423 Bat YE’OR, Juifs et chrétiens sous l’islam face au danger intégriste, p. 63, Berg International Editeur, Paris, 2005,

424 BOSTOM Andrew G., The Legacy of Jihad : Islamic Holy war and the fate of Non-Muslims, p. 219, Prometheus Books, Amherst, NY, 2005.

425 CONSTABLE Olivia Remie , Medieval Iberia : Readings from Christian, Muslem, and Jewish Sources, p. 179, University of Pennsylvania Press, Philadelphia, 1997.

426 Ibid., p. 91 - 98

427 DUFOURCQ Charles-Emmanuel , La vie quotidienne dans l’Europe Médiévale sous domination Arabe, p. 234, Hachette, Paris, 1978.

428 STARK Rodney, One true God : Historical Conqequences of Monotheism, p. 80, Princeton University Press, Princeton, 2001.

429 HIITI Philipp K. , History of the Arabs, p. 235, The Macmillan Press Ltd, London, Tenth Edition, 1970.

430 NIEBUHR Carsten, Voyage de M. Niebuhr en Arabie et en autres pays de l'Orient, Avec l'extrait de sa description de l'Arabie & des observations de Mr Forskal, pp. 427 – 428, Chez les Libraires Associés, Berne, 1780.

431 Bat YE’OR, Juifs et chrétiens sous l’islam face au danger intégriste, p. 90, Berg International Editeur, Paris, 2005,

432 LEWIS Bernard Cultures in conflict : Christians, Muslims, and Jews in the Age of Discovey, p. 43, Oxford University Press, New York, 1995.

433 DUFOURCQ Charles-Emmanuel, La vie quotidienne dans l’Europe Médiévale sous domination Arabe, p. 202, Hachette, Paris, 1978.

434 Ibid, pp. 209 - 211

Hors ligne

 

#2 21-10-2018 21:07:50

Pascal Nicolaides
@rmenaute

Re: Al Andalous, sa réalité

https://www.lhistoire.fr/chr%C3%A9tiens … i%C3%A8cle


Chrétiens, Juifs et Musulmans en Espagne : le mythe de la tolérance religieuse (VIIIe-XVe siècle)
Joseph Perez dans mensuel 137
daté octobre 1990 -  Gratuit
Au VIIIe siècle, les conquérants arabes s'établissent en Espagne. Musulmans, Juifs et Chrétiens cohabitent alors pacifiquement dans la péninsule. Joseph Pérez remet pourtant en cause la vision traditionnelle et idéale de l'Espagne des trois religions : les souverains catholiques, pas plus que les émirs musulmans, n 'avaient renoncé à chasser de leurs terres l'infidèle.

Au milieu du Xe siècle, le calife de Cordoue célèbre avec éclat la fête chrétienne de la Saint-Jean en organisant des courses de chevaux ; Tolède conserve, sous la domination musulmane, des archevêques catholiques. Au XIIe siècle, Maïmonide, rabbin, philosophe et médecin (1135-1204), a toute liberté pour exercer son art et publier ses œuvres à Cordoue, en terre d'Islam.

De l'autre coté de la frontière, autour de l'année 875, le roi de Léon (cf. carte, p. 11) envoie son fils, le futur Ordono II, compléter son éducation auprès de l'émir musulman de Saragosse. Après la reconquête de Tolède, en 1085, Alphonse VI (1042-1109), roi de Castille, se proclame « empereur des deux religions » (chrétienne et musulmane). Alphonse X (1252-1284) projette d'ouvrir à Murcic une université (medersa) commune aux chrétiens, aux musulmans et aux Juifs. Au XIIIe siècle encore, Tolède passe pour la Jérusalem des Juifs d'Espagne : elle compte de splendides synagogues, qu'on peut admirer aujourd'hui sous leur nom chrétien de Santa Maria la Blanca et Nuestra Senora del Transito.

Ces quelques exemples témoignent de l'originalité de la Péninsule ibérique qui, de 711 (date du débarquement des premiers contingents musulmans sur les côtes de la péninsule ibérique) à 1492 (année où les Rois Catholiques entrent en vainqueurs dans Grenade, capitale du dernier émirat), s'est trouvée partagée politiquement et culturellement entre deux civilisations : l'Orient musulman et l'Occident chrétien ; à la charnière de ces deux mondes, une minorité juive a réussi à subsister. On a parfois tendance à idéaliser cette situation : les trois religions du Livre auraient vécu, sinon en bonne intelligence, du moins dans le respect réciproque, les souverains musulmans ou chrétiens ayant eu la sagesse de ne pas imposer leur foi par la force. Qu'en est-il exactement ? L'Espagne médiévale mérite-t-elle de demeurer dans l'histoire comme un modèle de tolérance et de pluralisme culturel ?

Les envahisseurs du VIIIe siècle étaient, dans leur grande majorité, des Berbères à peine islamisés. Les Arabes proprement dits auraient été au nombre de trente mille à cinquante mille. La masse de la population ne s'est convertie à l'Islam que tardivement. C'est que les conquérants, des guerriers en quête de butin, ne font guère de prosélytisme religieux. Ils laissent subsister en territoire musulman les Juifs qui s'y trouvent, ainsi que d'importantes communautés de chrétiens, les mozarabes. La Reconquête chrétienne, d'autre part, n'a pas été un combat ininterrompu. Le mot suggère deux idées complémentaires : celle d'un territoire à libérer d'une domination étrangère, celle d'un combat pour la foi. Or, de ces deux aspects, le premier l'emporte d'un bout à l'autre : les Maures sont considérés comme des usurpateurs, même si l'on est souvent obligé de composer avec eux.

On s'abuserait en outre si I'on imaginait que les chrétiens ont eu, dès le début, une conscience nette des objectifs à atteindre. Car, au lendemain de la conquête musulmane, il n'y a plus de pouvoir politique dans l'Espagne catholique ; la monarchie wisigothique, établie en Espagne depuis le VIe siècle, a été balayée, ses cadres anéantis ou dispersés. Ce n'est que dans la seconde moitié du XIe siècle que la bataille de Covadonga (722), coup d'arrêt porté à la progression des Maures dans les Asturies, est devenue le symbole de la résistance, le point de départ d'une grande entreprise.

Cette résistance s'inscrit alors dans une perspective historique : la reconstitution de l'unité politique d'une péninsule libérée des Maures, et cette perspective est l'œuvre de moines mozarabes qui, fuyant al-Andalus [1], avaient trouvé asile dans le royaume des Asturies. C'est là que naît l'idée de Reconquête, c'est-à-dire l'ambition de rendre la péninsule à ceux qui se considèrent comme ses propriétaires légitimes. Cette Reconquête s'accompagne d'un double mouvement de population : on expulse les occupants et on les remplace par des colons venus du nord. On n'autorise qu'exceptionnellement les musulmans à rester sur place.

Les trois minorités religieuses - chrétienne, juive, musulmane - ont toujours eu une existence légale, quel que fût le régime politique dominant dans les États de la péninsule. Nous sommes devant un fait de civilisation propre à l'Espagne médiévale : la coexistence de groupes sociaux qui pratiquent des religions différentes. En terre d'Islam, le principe de la dhimma (protection) prévoit des dispositions particulières pour les « gens du Livre », Juifs et chrétiens.

Les Juifs ont été les premiers à bénéficier de ces dispositions. Persécutés par les derniers rois wisigoths, ils avaient plutôt bien accueilli les envahisseurs musulmans et leur avaient souvent facilité la tâche. Les émirs (gouverneurs ou chefs militaires des provinces sous domination musulmane) et les califes (souverains musulmans, considérés comme les successeurs du Prophète) les utilisaient volontiers dans l'administration, les finances et les activités économiques. Les communautés juives ont donc pu se développer dans al-Andalus jusqu'au XIIe siècle.

Cette époque constitue une charnière pour ces communautés : c'est au XIIe siècle, en effet, que, fuyant les persécutions des Almoravides et des Almohades (dynasties intégristes et intransigeantes venues du Maroc [2]), les Juifs émigrent vers les royaumes chrétiens. Bon nombre d'entre eux mettent alors leur expérience au service des souverains, dans les finances et l'administration des territoires reconquis. Ils y retrouvent un statut légal analogue à celui qu'ils avaient connu au Xe siècle, au temps du califat de Cordoue : en échange de taxes fiscales souvent fort lourdes, ils disposent d'une autonomie administrative, religieuse et même juridique, sous la direction de leurs rabbins.

La belle époque du judaïsme en Castille s'étend sur deux siècles, du milieu du XIIe siècle au milieu du XIVe. Cette prospérité prend fin avec la récession et les catastrophes qui suivent la Peste Noire, apparue en Espagne en 1348. Les masses chrétiennes, fanatisées par des prédicateurs, rendent les Juifs responsables de tous leurs malheurs. L'antisémitisme populaire culmine lors des massacres de 1391 ; il ne cessera plus d'exercer ses ravages, et les communautés juives, appauvries par de nombreuses conversions plus ou moins sincères, déclinent fortement au XVe siècle.

Comme les Juifs, mozarabes et mudéjares constituent des minorités religieuses originales. On appelle mozarabes les chrétiens qui vivent en territoire musulman et mudéjares les sujets musulmans d'un souverain chrétien. Mozarabes et mudéjares sont protégés par des statuts juridiques comparables. Les uns et les autres sont tenus de respecter l'autorité politique en place et de lui verser des tributs spéciaux, souvent fort élevés ; en contrepartie, ils peuvent pratiquer librement leur religion et s'administrer eux-mêmes.

Dès le milieu du VIIIe siècle, d'importantes communautés de mozarabes s'organisent à Tolède, à Cordoue, à Séville, à Mérida, etc., avec leur administration civile (les comtes, chargés notamment de percevoir les impôts) et leur hiérarchie ecclésiastique. Ces communautés disposent d'églises et de monastères. Elles conservent leur liturgie : le rite mozarabe, qui procède du rite gothique institué par saint Isidore de Séville (570-636).

Avec le temps, ces chrétiens soumis à la domination musulmane finissent par s'arabiser, comme le suggère l'étymologie : mozarabe viendrait d'un mot arabe qui signifie « celui qui s'arabise ». Le latin reste leur langue liturgique, mais ils adoptent l'arabe comme langue de culture et de communication. Les mozarabes prennent des noms arabes, adoptent les vêtements et le mode de vie des musulmans. Au Xe siècle, par exemple, ils ne mangeaient plus de viande de porc et évitaient d'accumuler dans leurs éalises des images (peintures, sculptures) de Dieu, de la Vierge et des saints.

La reconquête de Tolède (1085) par Alphonse VI crée une situation nouvelle. Des milliers de mozarabes sont alors réintégrés dans la chrétienté, non plus de leur plein gré, mais à la suite d'une victoire militaire. Or les mozarabes de Tolède ne semblent pas avoir eu à se plaindre des autorités musulmanes. Ils se mêlaient aux Maures au lieu de vivre confinés dans des quartiers réservés comme les Juifs. Beaucoup étaient indifférents au régime politique ; certains quittent même la ville après la Reconquête et suivent les musulmans dans leur fuite.

Le climat se détériore rapidement, sous l'influence du nouvel archevêque dom Bernard- un moine de Cluny -, de la reine Constance, fille du duc de Bourgogne- une Française - et des Français qui ont pris part à la Reconquête. Les mozarabes restent, dans Tolède reconquise, une minorité culturelle. Toutefois, des conflits les opposent aux Castillans et aux Français à propos des terres abandonnées par les musulmans. Pendant un siècle, ils se heurtent aux nouvelles autorités ecclésiastiques. Ils ne comprennent pas, par exemple, pourquoi ils doivent renoncer à leur rite au profit du rite romain. Ils continuent à utiliser l'arabe, au moins jusqu'à la fin du XIIe siècle ; le castillan ne l'emporte définitivement qu'au XIVe siècle.

On peut toutefois établir qu'à partir du XIIe siècle, le phénomène mozarabe a disparu avec les circonstances qui l'avaient fait naître. Parallèlement, à la même époque, les mudéjares commencent à se multiplier dans les royaumes chrétiens qui se reconstituent. Jusqu'alors, les territoires reconquis étaient très peu peuples (comme le « désert » de la vallée du Duero) ou avaient été abandonnés par leurs occupants musulmans, partis volontairement ou expulsés par les vainqueurs. Seules subsistaient quelques communautés cantonnées dans les faubourgs.

La situation change avec la prise de Tolède (1085) et celle de Saragosse (1118). Cette fois, la Reconquête fait passer sous domination chrétienne des masses humaines qui n'ont pas eu le temps de fuir. Dans la zone du Tage, dans la vallée de l'Èbre et à Valence, des musulmans se retrouvent, en grand nombre, sous l'autorité de souverains chrétiens qui promettent de respecter leur langue, leur culte, leur droit et leurs coutumes. En échange, on leur impose un régime seigneurial lourd en contributions fiscales et en prestations de travail. Ils sont désormais sujets musulmans d'un État chrétien. C'est ce qu'exprime le mot mudéjar avec sa double signification : quelqu'un qui reste en arrière et qui paie tribut à un infidèle.

Juifs, mozarabes et mudéjares ont donc bénéficié, les uns en territoire musulman, les autres dans les royaumes chrétiens, d'un statut comparable qui leur garantissait le libre exercice de leur culte respectif en échange de la subordination politique et de contributions fiscales. Mais, alors que les mozarabes ont constitué pendant des siècles des communautés stables, bien regroupées et solidement organisées autour de leurs chefs administratifs et religieux, les mudéjares ont connu une existence beaucoup plus précaire. La plupart du temps, ils ont fini par émigrer dans al-Andalus. Ne sont restés que des noyaux d'artisans, de petits commerçants et de muletiers.

Les seules communautés importantes de mudéjares sont celles qui ont été coupées d'al-Andalus par l'avance de la Reconquête : celles de la vallée de l'Èbre et de Valence. Il faut y ajouter, après 1492, une très forte concentration de mudéjares dans la ville de Grenade et dans le massif montagneux des Alpujarras. On a là trois zones principales qui dessineront, au cours du XVIe siècle, la géographie de l'Espagne morisque [3].

En permettant à des minorités religieuses de vivre, de travailler et de pratiquer librement leur culte, al-Andalus et l'Espagne chrétienne ont-ils fait preuve de tolérance ? Ce n'est pas évident.

Dans la Péninsule ibérique, en effet, entre le VIIIe et le XVe siècle, chrétiens et musulmans sont également convaincus qu'ils détiennent la vérité et que leur foi est incompatible avec celle des autres. S'ils se montrent tolérants, c'est parce qu'ils ne peuvent pas faire autrement. Tolérer, en effet, c'est supporter ce qu'on n'a pas les moyens d'interdire. Comment les conquérants musulmans n'auraient-ils pas toléré ces masses de chrétiens qu'ils ne pouvaient ni convertir ni exterminer ?

Dans les royaumes chrétiens, c'est seulement à partir du XIIe siècle que le problème mudéjar se pose en termes politiques. Il est assez vite réglé dans les domaines castillans. Les moines de Cluny, très influents, se montrent intransigeants. L'un d'entre eux, dom Bernard, abbé de Sahagun et nouvel évêque de Tolède, transforme la grande mosquée en église, violant ainsi les promesses d'Alphonse VI.

Toutefois, c'est dans les périodes de difficultés économiques que les souverains offrent des garanties aux mudéjares : on avait besoin de main-d'œuvre et tous les concours étaient les bienvenus. Ainsi, quand Alphonse VII (1105-1157) le Batailleur reprend Saragosse en 1118, il entre dans une ville que les élites musulmanes, les artisans et les commerçants ont évacuée. Beaucoup de paysans veulent fuir eux aussi, mais le souverain s'efforce de les en empêcher.

La même situation se reproduit un siècle plus tard à Valence, où on attendait cent mille colons chrétiens : il en est venu à peine trente mille ; encore refusent-ils de s'installer dans les campagnes. Pour mettre le pays en valeur, il a bien fallu retenir les mudéjares. A Murcie aussi, la crise démographique rend difficile la colonisation par des chrétiens. Pour exploiter la huerta (la riche zone irriguée des alentours de Valence), on est bien heureux de pouvoir compter sur les mudéjares.

C'est la force des choses plus que l'esprit de tolérance qui a rendu possible la présence de communautés chrétiennes en terre d'Islam et de minorités de mudéjares dans les royaumes chrétiens, sans parler des Juifs que l'on trouve partout. A défaut d'assimiler les minorités, on les exploite. C'est si vrai que, après la fin de la Reconquête, en 1492, la tolérance n'a plus de raison d'être : on expulse les Juifs ; on prétend assimiler les mudéjares de Grenade, puis - sous Charles Quint (1500-1558) - ceux de Valence, en les convertissant de force. Ainsi se trouve posé le problème morisque du XVIe siècle, obsession politique pour les autorités civiles et religieuses, drame humain pour les intéressés.

Cette tolérance de fait est-elle, en outre, unanimement acceptée ? Il faut distinguer l'attitude des élites et celle des masses. Ce sont les États, les souverains, dans une moindre mesure les seigneurs, qui se montrent « tolérants » [4] ; pour le peuple, antisémite et antimusulman, les Juifs, les Maures puis les mudéjares et enfin les morisques sont des infidèles, des ennemis, des rivaux sur le marché du travail. A la fin du XVe siècle, il y aura conjonction entre l'État et le peuple ; la volonté politique des Rois Catholiques rencontre l'assentiment des masses. Au XVIe siècle, les seigneurs sont seuls à rester fidèles aux habitudes médiévales ; contre le peuple et les fonctionnaires royaux (lettrados), ils se feront souvent les protecteurs des morisques, non par grandeur d'âme, mais par égoïsme de classe : main-d'œuvre compétente, efficace, soumise, les morisques leur sont indispensables.

Les chrétiens arabises que sont les mozarabes et les musulmans convertis que sont les morisques ont-ils enfin contribué à former en Espagne une civilisation originale ? On connaît la thèse d'Américo Castro, publiée en 1962 (cf. « Pour en savoir plus », p. 17) : au contact des sémites (Juifs et musulmans), l'Espagne médiévale serait devenue une société pluraliste, fondamentalement différente de la Chrétienté occidentale. A l'opposé de la thèse défendue par Américo Castro, on trouve les interprétations traditionnelles selon lesquelles la conquête de 711 n'aurait pas entraîné de rupture dans le développement historique de l'Espagne - les envahisseurs, une poignée de Bédouins et quelques milliers de Berbères à peine islamisés et pas encore arabisés, s'étant rapidement his-panisés. Ainsi se serait constituée une société plus hispanique qu'orientale. En somme, il y aurait bien eu des influences islamiques dans l'Espagne chrétienne, mais elles n'auraient certainement pas altéré les structures de base, économiques, sociales ou culturelles.

Ces vues sous-estiment toutefois l'influence des structures sociales, à la base desquelles il y a le clan et la tribu.

Les Hispano-Musulmans, dans leur ensemble, devaient se sentir plus proches de leurs coreligionnaires orientaux que des Espagnols chrétiens : la religion est un fait de civilisation essentiel. Même si les éléments arabes proprement dits étaient minoritaires, ils ont imposé une religion, une organisation politique, des coutumes et surtout une langue, puissant facteur d'assimilation culturelle.

L'arabe a gagné très vite du terrain. Au milieu du IXe siècle, des mozarabes se lamentaient encore sur l'abandon du latin ; un siècle et demi plus tard, l'arabe était devenu la langue majoritaire. Américo Castro en tire argument pour rejeter la thèse de l'hispanisation des conquérants africains. Il a raison. La langue parlée et écrite n'est pas neutre ; elle exprime une mentalité, des façons de penser et de sentir, un état de civilisation.

En adoptant l'arabe, la majorité de la Péninsule s'est intégrée au monde musulman, même si elle a conservé une spécificité réelle.

Jusqu au XIIe siècle, les deux civilisations qui se partagent la Péninsule ibérique se combattent et s'ignorent. Les musulmans n'ont que mépris pour les pauvres chrétiens du Nord. De leur côté, les chrétiens ne voient dans leur puissant voisin que des infidèles et attendent beaucoup de la Chrétienté : une aide militaire, d'abord, et aussi un soutien culturel ; c'est l'époque où se développent le culte de saint Jacques (que l'on considère, parmi les douze apôtres, comme celui de l'Espagne) et les pèlerinages à Compostelle, où l'on fait appel aux moines de Cîteaux et de Cluny.

Les mozarabes qui s'installent en territoire chrétien au cours de cette période y apportent-ils des influences musulmanes ? Profondément arabisés au point qu'ils comprenaient mieux l'arabe que le latin, ils sont en même temps très attachés à ce qui représente pour eux la tradition. De là l'ambiguïté de leur situation et de leur rôle. D'un côté, ils introduisent dans les royaumes du Nord des expressions, des habitudes vestimentaires, certaines formes de vie, des techniques que l'on repère aisément dans certaines églises et certains monastères de la région de Léon. L'emploi systématique de l'arc outrepassé, du modillon à copeaux, de la voûte nervée ou encore les absides et les niches d'autel semblables aux mihrab [5] des salles de prières musulmanes, tout cela que l'on peut observer, par exemple, à San Miguel de Escalada ou à San Millan de la Cogolla, vient indiscutablement d'al-Andalus. C'est précisément ce qu'on appelle l'art mozarabe.

II s'agit-là cependant d'une façade. Pour l'essentiel, les mozarabes restent très attachés à des idées religieuses et à un mode de gouvernement antérieurs à la conquête musulmane. Certes, ils ont subi une lente imprégnation orientale, mais ils tiraient fierté de ne pas avoir capitulé, d'être restés eux-mêmes dans un milieu hostile. Ce qui l'emporte chez eux, c'est le particularisme et l'intransigeance. Les mozarabes contribuent, on l'a vu, vers le milieu du IXe siècle, à faire naître l'idée même de Reconquête, c'est-à-dire la volonté de reconstituer une Espagne politiquement et religieusement unifiée sous la direction de souverains chrétiens. Notons d'ailleurs que, même s'ils n'en prennent pas conscience, cette Reconquête subit la contamination de la notion de guerre sainte (jihad) propre aux musulmans.

Au XIIe siècle, dans la région comprise entre l'Èbre et le Tage, reconquise par les chrétiens (la frontière est maintenant marquée par la Sierra Morena), s'ouvre la grande époque du mudejarismo, une osmose relative entre les cultures arabe et chrétienne, qui donne l'occasion aux universitaires d'Europe de prendre connaissance du savoir oriental et de renouer par conséquent avec celui de l'Antiquité classique [6]. Des traductions de l'arabe au latin ou au castillan permettent ainsi à l'Occident d'accéder à des courants de pensée philosophique et scientifique dont il était coupé depuis longtemps ou qui s'étaient développés en Orient : sciences exactes, médecine et sciences de la nature, philosophie, avec la redécouverte d'Aristote - il est vrai encombré d'un fatras de commentaires.

Tolède est l'un des foyers où s'élabore cette transmission des savoirs, sous l'impulsion d'Alphonse X, très sensible à l'éclat intellectuel de l'Islam andalou. De nombreux aristocrates adoptent alors des modes de vie arabo-islamiques. C'est le point de départ de ce qu'on a appelé la « maurophilie », l'engouement pour les vêtements, le mobilier, les fêtes, l'art et les mœurs chevaleresques de l'Islam, engouement qui se prolongera jusqu'au XVIIe siècle et qui n'empêchait pas ces grands seigneurs d'exploiter leurs sujets mudéjares et leurs descendants, les morisques.

Le contraste est grand, en effet, entre le sort réservé aux masses populaires et le comportement des seigneurs, chrétiens ou musulmans, entre eux. A la fin du XVe siècle, avant la dernière guerre de Grenade qui commence en 1481 et s'achève en 1492 par la Reconquête définitive de la ville, de part et d'autre de la frontière, on se combat, mais on se respecte et on s'admire. Les mariages mixtes ne sont pas rares. On s'invite à l'occasion de fêtes ou de cérémonies familiales ; on échange des cadeaux. C'est l'atmosphère des ballades de la « frontière » (romances fronterizos), petits poèmes chantés qui exaltent les combats entre Maures et chrétiens de part et d'autre de la frontière.

C'est à cette maurophilie qu'il faut rattacher l'art mudéjar où se combinent des formes et des procédés d'origines diverses. L'architecture romane emprunte les matériaux et les formes arabes ; on construit des églises ou des palais avec des décors mauresques ; on ajoute des arca-tures superposées à l'extérieur des absides ; on érige sur le flanc des édifices des tours qui ressemblent à des minarets, comme on peut en voir beaucoup en Aragon, berceau et foyer du mudejarismo. L'Alcazar de Séville, construit au XIVe siècle, en est un exemple remarquable.

Eglises avec minarets

Dans le domaine de l'histoire littéraire, les choses sont moins simples. La lyrique mozarabe est faite de poèmes en arabe ou en hébreu, mêlés de mots et même de vers entiers en castillan. Ces textes reprennent parfois des chansons antérieures à la domination musulmane ; ils annoncent les chants de Noël (villancicos) castillans. C'est ce qui autorise Menéndez Pidal (cf. « Pour en savoir plus », p. 17) à voir dans ces compositions le maillon intermédiaire qui unirait la musique et la poésie ibériques de l'Antiquité classique à celles de l'Espagne actuelle, mais on est là sur un terrain très controversé.

La littérature dite aljamiada du XIVe siècle a, quant à elle, été inventée par des mudéjares ou des Juifs qui emploient le castillan en utilisant l'écriture arabe ou hébraïque. C'est à propos de Juan Ruiz, l'archiprêtre de Hita (1290-1350), auteur du Libro de buen amor, que la polémique sur le mudejarismo s'est concentrée. Juan Ruiz était-il aussi imprégné de culture musulmane qu'on l'a dit ? Il a pu connaître, par des traductions, beaucoup des contes orientaux qu'il inclut dans son poème sous forme d'apologues (petites fables morales) ; toutefois, les emprunts à la tradition classique et occidentale seraient chez lui plus importants qu'on ne le croit.

On retiendra donc deux étapes chronologiques : avant et après le XIIe siècle. Avant, des chrétiens et des Juifs vivent à peu près librement dans al-Andalus. Après, des musulmans et encore des Juifs sont autorisés à rester dans l'Espagne chrétienne. Peut-on pour autant parler d'une Espagne pluraliste ? Certainement pas. Les Juifs et les mozarabes sous la domination musulmane, puis les Juifs et les mudéjares sous l'autorité de souverains chrétiens avaient un statut de « protégés », avec la nuance péjorative qui s'attache à cet adjectif.

Cette particularité de l'Espagne médiévale s'explique par les vicissitudes de l'histoire. Une fois la Reconquête terminée, il n'y a plus de raison de maintenir cet état de choses. La même année 1492, les Rois Catholiques reprennent Grenade et expulsent les Juifs. L'Espagne redevient alors un pays comme les autres dans la Chrétienté européenne. On peut le regretter, estimer qu'elle aurait pu et dû rester un pont entre l'Orient et l'Occident. Ses souverains n'y ont probablement jamais pensé. En 1492, ils ont souhaité assimiler les vaincus et les minoritaires. Ils ont sous-estimé l'ampleur de la tâche. Les conversos, descendants des Juifs, ont cherché à se fondre dans la masse, qui les a soupçonnés de mauvaise foi. Les morisques, héritiers des mudéjares, ont refusé de s'assimiler ; on sera obligé de les expulser au début du XVIIe siècle.

Y a-t-il eu, du moins, constitution d'une culture originale qui serait née d'influences réciproques ? Des emprunts, à coup sûr, et dans tous les domaines : linguistique, littéraire, artistique..., mais il n'y a jamais eu qu'une culture dominante : la musulmane d'abord, la chrétienne ensuite.

Certes, un Espagnol musulman et un Espagnol chrétien n'étaient pas étrangers l'un à l'autre, mais le premier restait avant tout un musulman, le second un chrétien. On le voit bien avec les morisques du XVIe siècle, très attachés à la terre de leurs ancêtres où ils étaient chez eux au même titre que les « vieux-chrétiens », mais qui vivaient dans un monde à part ; leur langue, leurs façons de vivre, de se vêtir, de se nourrir, de se divertir, autant et plus que leur religion, faisaient d'eux des. étrangers dans leur patrie. L'expulsion de 1609 prendra acte de cette situation, avec les drames que l'on sait : bannis de leur pays, les morisques seront souvent indésirables en terre d'Islam.

Les morisques et les sefardi (Juifs) observeront longtemps, quelquefois jusqu'à nos jours, une attitude ambiguë vis-à-vis de l'Espagne : le ressentiment contre ce qui leur apparaît comme une injustice et une spoliation l'emporte, mais il n'est pas difficile d'y discerner aussi quelque chose qui ressemble à de la tendresse, la nostalgie d'une terre qui a été celle de leurs ancêtres. Ils ont donc, plus que d'autres sans doute, contribué à forger l'image d'une Espagne médiévale idéale, celle où trois civilisations auraient vécu en harmonie et en bonne intelligence.

1. C'est le mot qu'utilisent les textes arabes pour désigner l'Islam d'Espagne, quelle que soit son extension géographique qui a beaucoup varié avec le temps ; le mot apparaît dans une chronique bilingue de 716 où il est traduit en latin par Spania.

2. Les Almoravides se réclament d'un mouvement religieux intégriste né à Kairouan au début du XIe siècle. Ils installent leur capitale à Marrakech en 1068 et se rendent rapidement maîtres du Maroc. Le roi de Séville les appelle au secours après la chute de Tolède (1085) ; ils refont à leur profit l'unité de l'Espagne musulmane, puis retournent en Afrique dans les premières années du XIIe siècle. Les Almohades sont aussi des musulmans rigoristes (le mot signifie : partisans du Dieu unique). Ils commencent par créer un petit État au sud de Marrakech (1124) et supplantent les Almoravides. De 1147 à 1150, ils réunifient à leur tour l'Espagne musulmane. Ils rentrent au Maroc après leur défaite à Las Navas de Tolosa (1212).

3. On appelle morisques (moriscos) les musulmans d'Espagne convertis de force au catholicisme.

4. Non sans réserves, toutefois : Alphonse X, qui protégeait les lettrés juifs et musulmans et admirait leur culture, inaugura à l'encontre de leurs communautés respectives une politique de discrimination tendant à réduire leur autonomie.

5. Le mihrab est l'endroit où se tient l'imam pour dire la prière.

6. Dont les ouvrages, perdus, ne subsistaient plus que dans des traductions arabes.

REPÈRES CHRONOLOGIQUES
711 : invasion musulmane. Bataille du Ctiadalete. Fin de la monarchie wisigolhique. 718 : Pelayo, roi des Asturies. Bataille de Covadonga (date traditionnelle ; en fail entre 721 et 725). 732 : Charles Martel arrête les musulmans à Poitiers. 755 : 'Ahd el-Rahman 1ER se proclame émir de Cordoue. 778 : l'arrière-garde de Charlcmagne hall m- à Roncevaux. 786 : déhul des travaux pour la construction de la mosquée de Cordoue. 791 : Oviedo, capitale du royaume des Asturies. 801 : reconquête de Barcelone. 822 : 'Ahd el-Kahman 11, émir de Cordoue. 859 : martyre de saint Fuloge à Cordoue. 885-888 : reconquête de Burgos et de Zamora. 912 : 'Abd el-Rahman III. émir de Cordoue. 929 : 'Abd el-Rahman III se proclame calife de Cordoue. 978 : Almansour, premier ministre du califat de Cordoue.

1031 : disparition du califat de Cordoue-Royaumes de taifas.

1064 : reconquête de Coimbra.

1085 : reconquête de Tolède.

1086 : invasion des Almoravides. 1094 : le Cid occupe Valence.

1102 : les Almoravides reprennent Valence.

1118 : reconquête de Saragosse.

1143 : fin du pouvoir des Almoravides. Retour aux taifas.

1156 : invasion des Almohades.

1212 : victoire chrétienne des Navas de Tolosa.

1229 : reconquête de Majorque.

1230 : reconquête de Mérida et Badajoz.

1236 : reconquête de Cordoue.

1238 : fondation de la dynastie nasride à Grenade.

1246 : reconquête de Jaén.

1248 : reconquête de Séville.

1309 : reconquête de Gibraltar.

1474 : avènement d'Isabelle la Catholique, reine de Castille.

1478 : établissement de l'Inquisition.

1481 : reprise de la Reconquête : guerre de Grenade.

1492 : reconquête de Grenade. Expulsion des Juifs.

POUR EN SAVOIR PLUS
B. Bennassar, s.d., Histoire des Espagnols, t. I, Paris, A. Colin, 1985. WÊÊL A. Castro, La Realidad histôrica de Espâha, Mexico, Porrua, 1962. «s* Ch.-E. Dufourcq, La Vie quotidienne dans l'Europe médiévale sous domination arabe, Paris, Hachette, 1978. Structures sociales « orientales » et « occidentales » dans l'Espagne musulmane, Paris, Mouton, 1977. ?Ht E. Lévy-Provençal, Histoire de l'Espagne musulmane, 3 vol., Paris, 1950-1953. îîÊÊ R. Menéndez Pidal, Espana, eslabôn entre la Cristiandad y el Islam , coll. « Austral » n° 1 280.

MB Cl. Sânchez Albornoz, Espana, un enigma histôhco, 2 vol., Buenos Aires, 1956 ; « L'Espagne et l'Islam », Revue historique, 1932, p. 327-339.

H. Terrasse, Islam d'Espagne, Pans, Pion, 1958.

J. Vernet, Ce que la culture doit aux Arabes d'Espagne, Paris, Sindbad, 1985.

Hors ligne

 

#3 21-10-2018 21:09:08

Pascal Nicolaides
@rmenaute

Re: Al Andalous, sa réalité

https://www.lhistoire.fr/chr%C3%A9tiens … i%C3%A8cle


Chrétiens, Juifs et Musulmans en Espagne : le mythe de la tolérance religieuse (VIIIe-XVe siècle)
Joseph Perez dans mensuel 137
daté octobre 1990 -  Gratuit
Au VIIIe siècle, les conquérants arabes s'établissent en Espagne. Musulmans, Juifs et Chrétiens cohabitent alors pacifiquement dans la péninsule. Joseph Pérez remet pourtant en cause la vision traditionnelle et idéale de l'Espagne des trois religions : les souverains catholiques, pas plus que les émirs musulmans, n 'avaient renoncé à chasser de leurs terres l'infidèle.

Au milieu du Xe siècle, le calife de Cordoue célèbre avec éclat la fête chrétienne de la Saint-Jean en organisant des courses de chevaux ; Tolède conserve, sous la domination musulmane, des archevêques catholiques. Au XIIe siècle, Maïmonide, rabbin, philosophe et médecin (1135-1204), a toute liberté pour exercer son art et publier ses œuvres à Cordoue, en terre d'Islam.

De l'autre coté de la frontière, autour de l'année 875, le roi de Léon (cf. carte, p. 11) envoie son fils, le futur Ordono II, compléter son éducation auprès de l'émir musulman de Saragosse. Après la reconquête de Tolède, en 1085, Alphonse VI (1042-1109), roi de Castille, se proclame « empereur des deux religions » (chrétienne et musulmane). Alphonse X (1252-1284) projette d'ouvrir à Murcic une université (medersa) commune aux chrétiens, aux musulmans et aux Juifs. Au XIIIe siècle encore, Tolède passe pour la Jérusalem des Juifs d'Espagne : elle compte de splendides synagogues, qu'on peut admirer aujourd'hui sous leur nom chrétien de Santa Maria la Blanca et Nuestra Senora del Transito.

Ces quelques exemples témoignent de l'originalité de la Péninsule ibérique qui, de 711 (date du débarquement des premiers contingents musulmans sur les côtes de la péninsule ibérique) à 1492 (année où les Rois Catholiques entrent en vainqueurs dans Grenade, capitale du dernier émirat), s'est trouvée partagée politiquement et culturellement entre deux civilisations : l'Orient musulman et l'Occident chrétien ; à la charnière de ces deux mondes, une minorité juive a réussi à subsister. On a parfois tendance à idéaliser cette situation : les trois religions du Livre auraient vécu, sinon en bonne intelligence, du moins dans le respect réciproque, les souverains musulmans ou chrétiens ayant eu la sagesse de ne pas imposer leur foi par la force. Qu'en est-il exactement ? L'Espagne médiévale mérite-t-elle de demeurer dans l'histoire comme un modèle de tolérance et de pluralisme culturel ?

Les envahisseurs du VIIIe siècle étaient, dans leur grande majorité, des Berbères à peine islamisés. Les Arabes proprement dits auraient été au nombre de trente mille à cinquante mille. La masse de la population ne s'est convertie à l'Islam que tardivement. C'est que les conquérants, des guerriers en quête de butin, ne font guère de prosélytisme religieux. Ils laissent subsister en territoire musulman les Juifs qui s'y trouvent, ainsi que d'importantes communautés de chrétiens, les mozarabes. La Reconquête chrétienne, d'autre part, n'a pas été un combat ininterrompu. Le mot suggère deux idées complémentaires : celle d'un territoire à libérer d'une domination étrangère, celle d'un combat pour la foi. Or, de ces deux aspects, le premier l'emporte d'un bout à l'autre : les Maures sont considérés comme des usurpateurs, même si l'on est souvent obligé de composer avec eux.

On s'abuserait en outre si I'on imaginait que les chrétiens ont eu, dès le début, une conscience nette des objectifs à atteindre. Car, au lendemain de la conquête musulmane, il n'y a plus de pouvoir politique dans l'Espagne catholique ; la monarchie wisigothique, établie en Espagne depuis le VIe siècle, a été balayée, ses cadres anéantis ou dispersés. Ce n'est que dans la seconde moitié du XIe siècle que la bataille de Covadonga (722), coup d'arrêt porté à la progression des Maures dans les Asturies, est devenue le symbole de la résistance, le point de départ d'une grande entreprise.

Cette résistance s'inscrit alors dans une perspective historique : la reconstitution de l'unité politique d'une péninsule libérée des Maures, et cette perspective est l'œuvre de moines mozarabes qui, fuyant al-Andalus [1], avaient trouvé asile dans le royaume des Asturies. C'est là que naît l'idée de Reconquête, c'est-à-dire l'ambition de rendre la péninsule à ceux qui se considèrent comme ses propriétaires légitimes. Cette Reconquête s'accompagne d'un double mouvement de population : on expulse les occupants et on les remplace par des colons venus du nord. On n'autorise qu'exceptionnellement les musulmans à rester sur place.

Les trois minorités religieuses - chrétienne, juive, musulmane - ont toujours eu une existence légale, quel que fût le régime politique dominant dans les États de la péninsule. Nous sommes devant un fait de civilisation propre à l'Espagne médiévale : la coexistence de groupes sociaux qui pratiquent des religions différentes. En terre d'Islam, le principe de la dhimma (protection) prévoit des dispositions particulières pour les « gens du Livre », Juifs et chrétiens.

Les Juifs ont été les premiers à bénéficier de ces dispositions. Persécutés par les derniers rois wisigoths, ils avaient plutôt bien accueilli les envahisseurs musulmans et leur avaient souvent facilité la tâche. Les émirs (gouverneurs ou chefs militaires des provinces sous domination musulmane) et les califes (souverains musulmans, considérés comme les successeurs du Prophète) les utilisaient volontiers dans l'administration, les finances et les activités économiques. Les communautés juives ont donc pu se développer dans al-Andalus jusqu'au XIIe siècle.

Cette époque constitue une charnière pour ces communautés : c'est au XIIe siècle, en effet, que, fuyant les persécutions des Almoravides et des Almohades (dynasties intégristes et intransigeantes venues du Maroc [2]), les Juifs émigrent vers les royaumes chrétiens. Bon nombre d'entre eux mettent alors leur expérience au service des souverains, dans les finances et l'administration des territoires reconquis. Ils y retrouvent un statut légal analogue à celui qu'ils avaient connu au Xe siècle, au temps du califat de Cordoue : en échange de taxes fiscales souvent fort lourdes, ils disposent d'une autonomie administrative, religieuse et même juridique, sous la direction de leurs rabbins.

La belle époque du judaïsme en Castille s'étend sur deux siècles, du milieu du XIIe siècle au milieu du XIVe. Cette prospérité prend fin avec la récession et les catastrophes qui suivent la Peste Noire, apparue en Espagne en 1348. Les masses chrétiennes, fanatisées par des prédicateurs, rendent les Juifs responsables de tous leurs malheurs. L'antisémitisme populaire culmine lors des massacres de 1391 ; il ne cessera plus d'exercer ses ravages, et les communautés juives, appauvries par de nombreuses conversions plus ou moins sincères, déclinent fortement au XVe siècle.

Comme les Juifs, mozarabes et mudéjares constituent des minorités religieuses originales. On appelle mozarabes les chrétiens qui vivent en territoire musulman et mudéjares les sujets musulmans d'un souverain chrétien. Mozarabes et mudéjares sont protégés par des statuts juridiques comparables. Les uns et les autres sont tenus de respecter l'autorité politique en place et de lui verser des tributs spéciaux, souvent fort élevés ; en contrepartie, ils peuvent pratiquer librement leur religion et s'administrer eux-mêmes.

Dès le milieu du VIIIe siècle, d'importantes communautés de mozarabes s'organisent à Tolède, à Cordoue, à Séville, à Mérida, etc., avec leur administration civile (les comtes, chargés notamment de percevoir les impôts) et leur hiérarchie ecclésiastique. Ces communautés disposent d'églises et de monastères. Elles conservent leur liturgie : le rite mozarabe, qui procède du rite gothique institué par saint Isidore de Séville (570-636).

Avec le temps, ces chrétiens soumis à la domination musulmane finissent par s'arabiser, comme le suggère l'étymologie : mozarabe viendrait d'un mot arabe qui signifie « celui qui s'arabise ». Le latin reste leur langue liturgique, mais ils adoptent l'arabe comme langue de culture et de communication. Les mozarabes prennent des noms arabes, adoptent les vêtements et le mode de vie des musulmans. Au Xe siècle, par exemple, ils ne mangeaient plus de viande de porc et évitaient d'accumuler dans leurs éalises des images (peintures, sculptures) de Dieu, de la Vierge et des saints.

La reconquête de Tolède (1085) par Alphonse VI crée une situation nouvelle. Des milliers de mozarabes sont alors réintégrés dans la chrétienté, non plus de leur plein gré, mais à la suite d'une victoire militaire. Or les mozarabes de Tolède ne semblent pas avoir eu à se plaindre des autorités musulmanes. Ils se mêlaient aux Maures au lieu de vivre confinés dans des quartiers réservés comme les Juifs. Beaucoup étaient indifférents au régime politique ; certains quittent même la ville après la Reconquête et suivent les musulmans dans leur fuite.

Le climat se détériore rapidement, sous l'influence du nouvel archevêque dom Bernard- un moine de Cluny -, de la reine Constance, fille du duc de Bourgogne- une Française - et des Français qui ont pris part à la Reconquête. Les mozarabes restent, dans Tolède reconquise, une minorité culturelle. Toutefois, des conflits les opposent aux Castillans et aux Français à propos des terres abandonnées par les musulmans. Pendant un siècle, ils se heurtent aux nouvelles autorités ecclésiastiques. Ils ne comprennent pas, par exemple, pourquoi ils doivent renoncer à leur rite au profit du rite romain. Ils continuent à utiliser l'arabe, au moins jusqu'à la fin du XIIe siècle ; le castillan ne l'emporte définitivement qu'au XIVe siècle.

On peut toutefois établir qu'à partir du XIIe siècle, le phénomène mozarabe a disparu avec les circonstances qui l'avaient fait naître. Parallèlement, à la même époque, les mudéjares commencent à se multiplier dans les royaumes chrétiens qui se reconstituent. Jusqu'alors, les territoires reconquis étaient très peu peuples (comme le « désert » de la vallée du Duero) ou avaient été abandonnés par leurs occupants musulmans, partis volontairement ou expulsés par les vainqueurs. Seules subsistaient quelques communautés cantonnées dans les faubourgs.

La situation change avec la prise de Tolède (1085) et celle de Saragosse (1118). Cette fois, la Reconquête fait passer sous domination chrétienne des masses humaines qui n'ont pas eu le temps de fuir. Dans la zone du Tage, dans la vallée de l'Èbre et à Valence, des musulmans se retrouvent, en grand nombre, sous l'autorité de souverains chrétiens qui promettent de respecter leur langue, leur culte, leur droit et leurs coutumes. En échange, on leur impose un régime seigneurial lourd en contributions fiscales et en prestations de travail. Ils sont désormais sujets musulmans d'un État chrétien. C'est ce qu'exprime le mot mudéjar avec sa double signification : quelqu'un qui reste en arrière et qui paie tribut à un infidèle.

Juifs, mozarabes et mudéjares ont donc bénéficié, les uns en territoire musulman, les autres dans les royaumes chrétiens, d'un statut comparable qui leur garantissait le libre exercice de leur culte respectif en échange de la subordination politique et de contributions fiscales. Mais, alors que les mozarabes ont constitué pendant des siècles des communautés stables, bien regroupées et solidement organisées autour de leurs chefs administratifs et religieux, les mudéjares ont connu une existence beaucoup plus précaire. La plupart du temps, ils ont fini par émigrer dans al-Andalus. Ne sont restés que des noyaux d'artisans, de petits commerçants et de muletiers.

Les seules communautés importantes de mudéjares sont celles qui ont été coupées d'al-Andalus par l'avance de la Reconquête : celles de la vallée de l'Èbre et de Valence. Il faut y ajouter, après 1492, une très forte concentration de mudéjares dans la ville de Grenade et dans le massif montagneux des Alpujarras. On a là trois zones principales qui dessineront, au cours du XVIe siècle, la géographie de l'Espagne morisque [3].

En permettant à des minorités religieuses de vivre, de travailler et de pratiquer librement leur culte, al-Andalus et l'Espagne chrétienne ont-ils fait preuve de tolérance ? Ce n'est pas évident.

Dans la Péninsule ibérique, en effet, entre le VIIIe et le XVe siècle, chrétiens et musulmans sont également convaincus qu'ils détiennent la vérité et que leur foi est incompatible avec celle des autres. S'ils se montrent tolérants, c'est parce qu'ils ne peuvent pas faire autrement. Tolérer, en effet, c'est supporter ce qu'on n'a pas les moyens d'interdire. Comment les conquérants musulmans n'auraient-ils pas toléré ces masses de chrétiens qu'ils ne pouvaient ni convertir ni exterminer ?

Dans les royaumes chrétiens, c'est seulement à partir du XIIe siècle que le problème mudéjar se pose en termes politiques. Il est assez vite réglé dans les domaines castillans. Les moines de Cluny, très influents, se montrent intransigeants. L'un d'entre eux, dom Bernard, abbé de Sahagun et nouvel évêque de Tolède, transforme la grande mosquée en église, violant ainsi les promesses d'Alphonse VI.

Toutefois, c'est dans les périodes de difficultés économiques que les souverains offrent des garanties aux mudéjares : on avait besoin de main-d'œuvre et tous les concours étaient les bienvenus. Ainsi, quand Alphonse VII (1105-1157) le Batailleur reprend Saragosse en 1118, il entre dans une ville que les élites musulmanes, les artisans et les commerçants ont évacuée. Beaucoup de paysans veulent fuir eux aussi, mais le souverain s'efforce de les en empêcher.

La même situation se reproduit un siècle plus tard à Valence, où on attendait cent mille colons chrétiens : il en est venu à peine trente mille ; encore refusent-ils de s'installer dans les campagnes. Pour mettre le pays en valeur, il a bien fallu retenir les mudéjares. A Murcie aussi, la crise démographique rend difficile la colonisation par des chrétiens. Pour exploiter la huerta (la riche zone irriguée des alentours de Valence), on est bien heureux de pouvoir compter sur les mudéjares.

C'est la force des choses plus que l'esprit de tolérance qui a rendu possible la présence de communautés chrétiennes en terre d'Islam et de minorités de mudéjares dans les royaumes chrétiens, sans parler des Juifs que l'on trouve partout. A défaut d'assimiler les minorités, on les exploite. C'est si vrai que, après la fin de la Reconquête, en 1492, la tolérance n'a plus de raison d'être : on expulse les Juifs ; on prétend assimiler les mudéjares de Grenade, puis - sous Charles Quint (1500-1558) - ceux de Valence, en les convertissant de force. Ainsi se trouve posé le problème morisque du XVIe siècle, obsession politique pour les autorités civiles et religieuses, drame humain pour les intéressés.

Cette tolérance de fait est-elle, en outre, unanimement acceptée ? Il faut distinguer l'attitude des élites et celle des masses. Ce sont les États, les souverains, dans une moindre mesure les seigneurs, qui se montrent « tolérants » [4] ; pour le peuple, antisémite et antimusulman, les Juifs, les Maures puis les mudéjares et enfin les morisques sont des infidèles, des ennemis, des rivaux sur le marché du travail. A la fin du XVe siècle, il y aura conjonction entre l'État et le peuple ; la volonté politique des Rois Catholiques rencontre l'assentiment des masses. Au XVIe siècle, les seigneurs sont seuls à rester fidèles aux habitudes médiévales ; contre le peuple et les fonctionnaires royaux (lettrados), ils se feront souvent les protecteurs des morisques, non par grandeur d'âme, mais par égoïsme de classe : main-d'œuvre compétente, efficace, soumise, les morisques leur sont indispensables.

Les chrétiens arabises que sont les mozarabes et les musulmans convertis que sont les morisques ont-ils enfin contribué à former en Espagne une civilisation originale ? On connaît la thèse d'Américo Castro, publiée en 1962 (cf. « Pour en savoir plus », p. 17) : au contact des sémites (Juifs et musulmans), l'Espagne médiévale serait devenue une société pluraliste, fondamentalement différente de la Chrétienté occidentale. A l'opposé de la thèse défendue par Américo Castro, on trouve les interprétations traditionnelles selon lesquelles la conquête de 711 n'aurait pas entraîné de rupture dans le développement historique de l'Espagne - les envahisseurs, une poignée de Bédouins et quelques milliers de Berbères à peine islamisés et pas encore arabisés, s'étant rapidement his-panisés. Ainsi se serait constituée une société plus hispanique qu'orientale. En somme, il y aurait bien eu des influences islamiques dans l'Espagne chrétienne, mais elles n'auraient certainement pas altéré les structures de base, économiques, sociales ou culturelles.

Ces vues sous-estiment toutefois l'influence des structures sociales, à la base desquelles il y a le clan et la tribu.

Les Hispano-Musulmans, dans leur ensemble, devaient se sentir plus proches de leurs coreligionnaires orientaux que des Espagnols chrétiens : la religion est un fait de civilisation essentiel. Même si les éléments arabes proprement dits étaient minoritaires, ils ont imposé une religion, une organisation politique, des coutumes et surtout une langue, puissant facteur d'assimilation culturelle.

L'arabe a gagné très vite du terrain. Au milieu du IXe siècle, des mozarabes se lamentaient encore sur l'abandon du latin ; un siècle et demi plus tard, l'arabe était devenu la langue majoritaire. Américo Castro en tire argument pour rejeter la thèse de l'hispanisation des conquérants africains. Il a raison. La langue parlée et écrite n'est pas neutre ; elle exprime une mentalité, des façons de penser et de sentir, un état de civilisation.

En adoptant l'arabe, la majorité de la Péninsule s'est intégrée au monde musulman, même si elle a conservé une spécificité réelle.

Jusqu au XIIe siècle, les deux civilisations qui se partagent la Péninsule ibérique se combattent et s'ignorent. Les musulmans n'ont que mépris pour les pauvres chrétiens du Nord. De leur côté, les chrétiens ne voient dans leur puissant voisin que des infidèles et attendent beaucoup de la Chrétienté : une aide militaire, d'abord, et aussi un soutien culturel ; c'est l'époque où se développent le culte de saint Jacques (que l'on considère, parmi les douze apôtres, comme celui de l'Espagne) et les pèlerinages à Compostelle, où l'on fait appel aux moines de Cîteaux et de Cluny.

Les mozarabes qui s'installent en territoire chrétien au cours de cette période y apportent-ils des influences musulmanes ? Profondément arabisés au point qu'ils comprenaient mieux l'arabe que le latin, ils sont en même temps très attachés à ce qui représente pour eux la tradition. De là l'ambiguïté de leur situation et de leur rôle. D'un côté, ils introduisent dans les royaumes du Nord des expressions, des habitudes vestimentaires, certaines formes de vie, des techniques que l'on repère aisément dans certaines églises et certains monastères de la région de Léon. L'emploi systématique de l'arc outrepassé, du modillon à copeaux, de la voûte nervée ou encore les absides et les niches d'autel semblables aux mihrab [5] des salles de prières musulmanes, tout cela que l'on peut observer, par exemple, à San Miguel de Escalada ou à San Millan de la Cogolla, vient indiscutablement d'al-Andalus. C'est précisément ce qu'on appelle l'art mozarabe.

II s'agit-là cependant d'une façade. Pour l'essentiel, les mozarabes restent très attachés à des idées religieuses et à un mode de gouvernement antérieurs à la conquête musulmane. Certes, ils ont subi une lente imprégnation orientale, mais ils tiraient fierté de ne pas avoir capitulé, d'être restés eux-mêmes dans un milieu hostile. Ce qui l'emporte chez eux, c'est le particularisme et l'intransigeance. Les mozarabes contribuent, on l'a vu, vers le milieu du IXe siècle, à faire naître l'idée même de Reconquête, c'est-à-dire la volonté de reconstituer une Espagne politiquement et religieusement unifiée sous la direction de souverains chrétiens. Notons d'ailleurs que, même s'ils n'en prennent pas conscience, cette Reconquête subit la contamination de la notion de guerre sainte (jihad) propre aux musulmans.

Au XIIe siècle, dans la région comprise entre l'Èbre et le Tage, reconquise par les chrétiens (la frontière est maintenant marquée par la Sierra Morena), s'ouvre la grande époque du mudejarismo, une osmose relative entre les cultures arabe et chrétienne, qui donne l'occasion aux universitaires d'Europe de prendre connaissance du savoir oriental et de renouer par conséquent avec celui de l'Antiquité classique [6]. Des traductions de l'arabe au latin ou au castillan permettent ainsi à l'Occident d'accéder à des courants de pensée philosophique et scientifique dont il était coupé depuis longtemps ou qui s'étaient développés en Orient : sciences exactes, médecine et sciences de la nature, philosophie, avec la redécouverte d'Aristote - il est vrai encombré d'un fatras de commentaires.

Tolède est l'un des foyers où s'élabore cette transmission des savoirs, sous l'impulsion d'Alphonse X, très sensible à l'éclat intellectuel de l'Islam andalou. De nombreux aristocrates adoptent alors des modes de vie arabo-islamiques. C'est le point de départ de ce qu'on a appelé la « maurophilie », l'engouement pour les vêtements, le mobilier, les fêtes, l'art et les mœurs chevaleresques de l'Islam, engouement qui se prolongera jusqu'au XVIIe siècle et qui n'empêchait pas ces grands seigneurs d'exploiter leurs sujets mudéjares et leurs descendants, les morisques.

Le contraste est grand, en effet, entre le sort réservé aux masses populaires et le comportement des seigneurs, chrétiens ou musulmans, entre eux. A la fin du XVe siècle, avant la dernière guerre de Grenade qui commence en 1481 et s'achève en 1492 par la Reconquête définitive de la ville, de part et d'autre de la frontière, on se combat, mais on se respecte et on s'admire. Les mariages mixtes ne sont pas rares. On s'invite à l'occasion de fêtes ou de cérémonies familiales ; on échange des cadeaux. C'est l'atmosphère des ballades de la « frontière » (romances fronterizos), petits poèmes chantés qui exaltent les combats entre Maures et chrétiens de part et d'autre de la frontière.

C'est à cette maurophilie qu'il faut rattacher l'art mudéjar où se combinent des formes et des procédés d'origines diverses. L'architecture romane emprunte les matériaux et les formes arabes ; on construit des églises ou des palais avec des décors mauresques ; on ajoute des arca-tures superposées à l'extérieur des absides ; on érige sur le flanc des édifices des tours qui ressemblent à des minarets, comme on peut en voir beaucoup en Aragon, berceau et foyer du mudejarismo. L'Alcazar de Séville, construit au XIVe siècle, en est un exemple remarquable.

Eglises avec minarets

Dans le domaine de l'histoire littéraire, les choses sont moins simples. La lyrique mozarabe est faite de poèmes en arabe ou en hébreu, mêlés de mots et même de vers entiers en castillan. Ces textes reprennent parfois des chansons antérieures à la domination musulmane ; ils annoncent les chants de Noël (villancicos) castillans. C'est ce qui autorise Menéndez Pidal (cf. « Pour en savoir plus », p. 17) à voir dans ces compositions le maillon intermédiaire qui unirait la musique et la poésie ibériques de l'Antiquité classique à celles de l'Espagne actuelle, mais on est là sur un terrain très controversé.

La littérature dite aljamiada du XIVe siècle a, quant à elle, été inventée par des mudéjares ou des Juifs qui emploient le castillan en utilisant l'écriture arabe ou hébraïque. C'est à propos de Juan Ruiz, l'archiprêtre de Hita (1290-1350), auteur du Libro de buen amor, que la polémique sur le mudejarismo s'est concentrée. Juan Ruiz était-il aussi imprégné de culture musulmane qu'on l'a dit ? Il a pu connaître, par des traductions, beaucoup des contes orientaux qu'il inclut dans son poème sous forme d'apologues (petites fables morales) ; toutefois, les emprunts à la tradition classique et occidentale seraient chez lui plus importants qu'on ne le croit.

On retiendra donc deux étapes chronologiques : avant et après le XIIe siècle. Avant, des chrétiens et des Juifs vivent à peu près librement dans al-Andalus. Après, des musulmans et encore des Juifs sont autorisés à rester dans l'Espagne chrétienne. Peut-on pour autant parler d'une Espagne pluraliste ? Certainement pas. Les Juifs et les mozarabes sous la domination musulmane, puis les Juifs et les mudéjares sous l'autorité de souverains chrétiens avaient un statut de « protégés », avec la nuance péjorative qui s'attache à cet adjectif.

Cette particularité de l'Espagne médiévale s'explique par les vicissitudes de l'histoire. Une fois la Reconquête terminée, il n'y a plus de raison de maintenir cet état de choses. La même année 1492, les Rois Catholiques reprennent Grenade et expulsent les Juifs. L'Espagne redevient alors un pays comme les autres dans la Chrétienté européenne. On peut le regretter, estimer qu'elle aurait pu et dû rester un pont entre l'Orient et l'Occident. Ses souverains n'y ont probablement jamais pensé. En 1492, ils ont souhaité assimiler les vaincus et les minoritaires. Ils ont sous-estimé l'ampleur de la tâche. Les conversos, descendants des Juifs, ont cherché à se fondre dans la masse, qui les a soupçonnés de mauvaise foi. Les morisques, héritiers des mudéjares, ont refusé de s'assimiler ; on sera obligé de les expulser au début du XVIIe siècle.

Y a-t-il eu, du moins, constitution d'une culture originale qui serait née d'influences réciproques ? Des emprunts, à coup sûr, et dans tous les domaines : linguistique, littéraire, artistique..., mais il n'y a jamais eu qu'une culture dominante : la musulmane d'abord, la chrétienne ensuite.

Certes, un Espagnol musulman et un Espagnol chrétien n'étaient pas étrangers l'un à l'autre, mais le premier restait avant tout un musulman, le second un chrétien. On le voit bien avec les morisques du XVIe siècle, très attachés à la terre de leurs ancêtres où ils étaient chez eux au même titre que les « vieux-chrétiens », mais qui vivaient dans un monde à part ; leur langue, leurs façons de vivre, de se vêtir, de se nourrir, de se divertir, autant et plus que leur religion, faisaient d'eux des. étrangers dans leur patrie. L'expulsion de 1609 prendra acte de cette situation, avec les drames que l'on sait : bannis de leur pays, les morisques seront souvent indésirables en terre d'Islam.

Les morisques et les sefardi (Juifs) observeront longtemps, quelquefois jusqu'à nos jours, une attitude ambiguë vis-à-vis de l'Espagne : le ressentiment contre ce qui leur apparaît comme une injustice et une spoliation l'emporte, mais il n'est pas difficile d'y discerner aussi quelque chose qui ressemble à de la tendresse, la nostalgie d'une terre qui a été celle de leurs ancêtres. Ils ont donc, plus que d'autres sans doute, contribué à forger l'image d'une Espagne médiévale idéale, celle où trois civilisations auraient vécu en harmonie et en bonne intelligence.

1. C'est le mot qu'utilisent les textes arabes pour désigner l'Islam d'Espagne, quelle que soit son extension géographique qui a beaucoup varié avec le temps ; le mot apparaît dans une chronique bilingue de 716 où il est traduit en latin par Spania.

2. Les Almoravides se réclament d'un mouvement religieux intégriste né à Kairouan au début du XIe siècle. Ils installent leur capitale à Marrakech en 1068 et se rendent rapidement maîtres du Maroc. Le roi de Séville les appelle au secours après la chute de Tolède (1085) ; ils refont à leur profit l'unité de l'Espagne musulmane, puis retournent en Afrique dans les premières années du XIIe siècle. Les Almohades sont aussi des musulmans rigoristes (le mot signifie : partisans du Dieu unique). Ils commencent par créer un petit État au sud de Marrakech (1124) et supplantent les Almoravides. De 1147 à 1150, ils réunifient à leur tour l'Espagne musulmane. Ils rentrent au Maroc après leur défaite à Las Navas de Tolosa (1212).

3. On appelle morisques (moriscos) les musulmans d'Espagne convertis de force au catholicisme.

4. Non sans réserves, toutefois : Alphonse X, qui protégeait les lettrés juifs et musulmans et admirait leur culture, inaugura à l'encontre de leurs communautés respectives une politique de discrimination tendant à réduire leur autonomie.

5. Le mihrab est l'endroit où se tient l'imam pour dire la prière.

6. Dont les ouvrages, perdus, ne subsistaient plus que dans des traductions arabes.

REPÈRES CHRONOLOGIQUES
711 : invasion musulmane. Bataille du Ctiadalete. Fin de la monarchie wisigolhique. 718 : Pelayo, roi des Asturies. Bataille de Covadonga (date traditionnelle ; en fail entre 721 et 725). 732 : Charles Martel arrête les musulmans à Poitiers. 755 : 'Ahd el-Rahman 1ER se proclame émir de Cordoue. 778 : l'arrière-garde de Charlcmagne hall m- à Roncevaux. 786 : déhul des travaux pour la construction de la mosquée de Cordoue. 791 : Oviedo, capitale du royaume des Asturies. 801 : reconquête de Barcelone. 822 : 'Ahd el-Kahman 11, émir de Cordoue. 859 : martyre de saint Fuloge à Cordoue. 885-888 : reconquête de Burgos et de Zamora. 912 : 'Abd el-Rahman III. émir de Cordoue. 929 : 'Abd el-Rahman III se proclame calife de Cordoue. 978 : Almansour, premier ministre du califat de Cordoue.

1031 : disparition du califat de Cordoue-Royaumes de taifas.

1064 : reconquête de Coimbra.

1085 : reconquête de Tolède.

1086 : invasion des Almoravides. 1094 : le Cid occupe Valence.

1102 : les Almoravides reprennent Valence.

1118 : reconquête de Saragosse.

1143 : fin du pouvoir des Almoravides. Retour aux taifas.

1156 : invasion des Almohades.

1212 : victoire chrétienne des Navas de Tolosa.

1229 : reconquête de Majorque.

1230 : reconquête de Mérida et Badajoz.

1236 : reconquête de Cordoue.

1238 : fondation de la dynastie nasride à Grenade.

1246 : reconquête de Jaén.

1248 : reconquête de Séville.

1309 : reconquête de Gibraltar.

1474 : avènement d'Isabelle la Catholique, reine de Castille.

1478 : établissement de l'Inquisition.

1481 : reprise de la Reconquête : guerre de Grenade.

1492 : reconquête de Grenade. Expulsion des Juifs.

POUR EN SAVOIR PLUS
B. Bennassar, s.d., Histoire des Espagnols, t. I, Paris, A. Colin, 1985. WÊÊL A. Castro, La Realidad histôrica de Espâha, Mexico, Porrua, 1962. «s* Ch.-E. Dufourcq, La Vie quotidienne dans l'Europe médiévale sous domination arabe, Paris, Hachette, 1978. Structures sociales « orientales » et « occidentales » dans l'Espagne musulmane, Paris, Mouton, 1977. ?Ht E. Lévy-Provençal, Histoire de l'Espagne musulmane, 3 vol., Paris, 1950-1953. îîÊÊ R. Menéndez Pidal, Espana, eslabôn entre la Cristiandad y el Islam , coll. « Austral » n° 1 280.

MB Cl. Sânchez Albornoz, Espana, un enigma histôhco, 2 vol., Buenos Aires, 1956 ; « L'Espagne et l'Islam », Revue historique, 1932, p. 327-339.

H. Terrasse, Islam d'Espagne, Pans, Pion, 1958.

J. Vernet, Ce que la culture doit aux Arabes d'Espagne, Paris, Sindbad, 1985.

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#4 21-10-2018 21:18:45

Sinan Bey
@rmenaute

Re: Al Andalous, sa réalité

Il y avait un proverbe chez nous qui disait:

" Sévinn sabon'n intch ané
Khévinn khrad'n intch ané "

traduction approximative:

Autant de laver le tissu noir par le savon, il restera toujours noir -
autant d'expliquer la vérité à un insensé, il n'acceptera jamais.

Pauvre Herr Professor : un travail de Sisyphe, le vôtre -
j'admire votre patience et votre passion ...

(c'est vrai, c'était votre boulot, d'expliquer et de ré-expliquer aux cancres ...)

ps:
Attendez la réplique, en plusieurs threads ...

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#5 22-10-2018 01:36:55

Adic2010
@rmenaute

Re: Al Andalous, sa réalité

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/2/22/Вардгес_Суреньянц.jpg . http://www.qezhamar.com/wp-content/uploads/2012/02/getImage-346-150x150.jpg . Voici un tableau de l'Alhambra de Grenade par le peintre arménien Vardges SOURENIANTS (1860-1921) qui efface, qui effacera toutes les méchancetés et/ou calomnies que l'on pourrait dire sur (Al-Andalus / Ալ-Անդալուս)neutral

Haygagan é ; badvagan é !!   wink     L'ARMÉNIE PROTÈGE L'ANDALOUSIE !!   lol

Kicher pari. Nil.

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/1/13/Суренянц%2C_Альгамбра._Испания%2C_1898.jpg
#50

Dernière modification par Adic2010 (22-10-2018 01:38:00)


http://www.globalarmenianheritage-adic.fr/flags/turquie.JPG RUBRIQUE #85 . Ankara~Diyanet~Cojep~Pej cherchant à ottomaniser-kémaliser l'Islam de France ?

PENSONS À L'INFORMATION ARMÉNO-HISTORICO-CULTURELLE FRANCO-CITOYENNE FACE AUX RÉSEAUX TURCO-NÉGATIONNISTES EN FRANCE.

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#6 22-10-2018 10:21:44

Pascal Nicolaides
@rmenaute

Re: Al Andalous, sa réalité

Adic2010 a écrit:

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/ … #1094;.jpg . http://www.qezhamar.com/wp-content/uplo … 50x150.jpg . Voici un tableau de l'Alhambra de Grenade par le peintre arménien Vardges SOURENIANTS (1860-1921) qui efface, qui effacera toutes les méchancetés et/ou calomnies que l'on pourrait dire sur (Al-Andalus / Ալ-Անդալուս)neutral

Haygagan é ; badvagan é !!   wink     L'ARMÉNIE PROTÈGE L'ANDALOUSIE !!   lol

Kicher pari. Nil.

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/ … C_1898.jpg
#50

Ne noyez pas le poisson comme d'habitude ! Ce post est intéressant et devrait se trouver dans le forum "Culture" du Monde Arménien mais n'est en RIEN en rapport avec le sujet de cette discussion...Bon autant parler à un mur je crois..

Universitaire espagnol et arabisant mondialement reconnu, Serafín Fanjul a consacré sa vie à l'étude de l'islam comme phénomène religieux, sociologique, économique et politique. Ses travaux majeurs, dont le présent ouvrage est la première traduction en français, ont fait grand bruit en Espagne et l'on peut aisément comprendre pourquoi. Il s'est en effet penché principalement sur Al-Andalus, cette Espagne médiévale dite des trois cultures, où la domination politique de l'islam aurait permis pendant des siècles d'extraordinaires échanges culturels entre les communautés islamique, chrétienne et juive, sur fond de cohabitation harmonieuse. Il montre avec érudition comment l'imaginaire des romantiques est passé par là, laissant en héritage une vision du passé hispanique qui relève davantage du fantasme que de la réalité. La vérité historique a été emportée par la croyance, et celle-ci est d'autant plus séduisante que les sirènes du conformisme ont su la détourner à leur profit pour faire de l'Espagne d'alors un véritable paradis perdu du multiculturalisme européen. Face aux partis pris stériles et lieux communs en tout genre, Serafín Fanjul entend dissiper la brume pour "retrouver l'Espagne". Et la réalité historique que son travail restitue est celle d'une péninsule où règnent entre les communautés l'intolérance et le conflit, la souffrance et la violence, bien loin de l'ouverture et de l'apaisement trop souvent soutenus. La minutie de l'argumentation de Fanjul permet ainsi d'entrevoir, à rebours de la représentation habituelle, une Espagne qui a trouvé dans la Reconquista la voie de l'émancipation et de la libération.

Dernière modification par Pascal Nicolaides (22-10-2018 10:28:58)

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#7 22-10-2018 12:43:16

samtilbian
@rmenaute
Réputation :   81 

Re: Al Andalous, sa réalité

il faudrait que cet historien se penche sur "l'harmonie" qui régnait dans l'empire ottoman sous la férule du sultan.

empire ottoman qui n'a malheureusement pas connu le Reconquista par la faute de la rivalité entre les francs et Byzance

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#8 22-10-2018 15:53:22

Sinan Bey
@rmenaute

Re: Al Andalous, sa réalité

Et maintenant, nous vivons la "Reconquista" ... ottomane !
Vive Erdogan.

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#9 22-10-2018 16:28:05

MARZEVAN
@rmenaute
Réputation :   36 

Re: Al Andalous, sa réalité

Un comble, les Croisés faisant le siège de Constantinople en 1204.

Je rajoute avec un grand désarroi que ce sont les Croisés qui les premiers ont mis à sac Constantinople.

Puis la conquête de Constantinople par les Ottomans en 1453.

Dans tout ça devons nous nous réjouir comme nous le faisons que la Cilicie a eu un roi issu de la dernière croisade,
Léon V de Lusignan ?

Dernière modification par MARZEVAN (22-10-2018 16:45:03)

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#10 22-10-2018 18:32:22

Adic2010
@rmenaute

Re: Al Andalous, sa réalité

On sait que l'islamophobie navigue dans les eaux troubles de l'extrême-droite.

La fantasmagorie islamophobe occidentale en créant ses confusions et ses raccourcis réducteurs, est l'allié du turco-négationnisme sur le terrain... comme le sont les écrans de fumée et les parfumages produits par la realpolitik occidentale.

La fantasmagorie islamophobe est très proche de la rhétorique négationniste : on décrète qu'il y a eu le MYTHE DE L'ANDALOUSIE. Cela devient (très) à la mode et cela se vendra bien... tout comme le livre 'SOUMISSION", le dernier-roman "fiction" de Houellebecq. N'est-ce pas ?

Ainsi dans la série "L'ARMÉNIE & L'ANDALOUSIE", voici une piste à développer : les échos du grand philosophe andalou Averoes (Ibn Rushd) en Arménie / Page créée il y a bien quinze ans... à suivre une autre fois. Bonne continuation. Nil.

http://www.globalarmenianheritage-adic.fr/0hh/5arabes/averroes1.JPG http://www.globalarmenianheritage-adic.fr/0hh/5arabes/averroes2.JPG
#155

Dernière modification par Adic2010 (22-10-2018 18:35:42)


http://www.globalarmenianheritage-adic.fr/flags/turquie.JPG RUBRIQUE #85 . Ankara~Diyanet~Cojep~Pej cherchant à ottomaniser-kémaliser l'Islam de France ?

PENSONS À L'INFORMATION ARMÉNO-HISTORICO-CULTURELLE FRANCO-CITOYENNE FACE AUX RÉSEAUX TURCO-NÉGATIONNISTES EN FRANCE.

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#11 22-10-2018 18:40:10

Pascal Nicolaides
@rmenaute

Re: Al Andalous, sa réalité

https://www.lhistoire.fr/chr%C3%A9tiens … i%C3%A8cle

Chrétiens, Juifs et Musulmans en Espagne : le mythe de la tolérance religieuse (VIIIe-XVe siècle)
Joseph Perez dans mensuel 137
daté octobre 1990 -  Gratuit
Au VIIIe siècle, les conquérants arabes s'établissent en Espagne. Musulmans, Juifs et Chrétiens cohabitent alors pacifiquement dans la péninsule. Joseph Pérez remet pourtant en cause la vision traditionnelle et idéale de l'Espagne des trois religions : les souverains catholiques, pas plus que les émirs musulmans, n 'avaient renoncé à chasser de leurs terres l'infidèle.

Au milieu du Xe siècle, le calife de Cordoue célèbre avec éclat la fête chrétienne de la Saint-Jean en organisant des courses de chevaux ; Tolède conserve, sous la domination musulmane, des archevêques catholiques. Au XIIe siècle, Maïmonide, rabbin, philosophe et médecin (1135-1204), a toute liberté pour exercer son art et publier ses œuvres à Cordoue, en terre d'Islam.

De l'autre coté de la frontière, autour de l'année 875, le roi de Léon (cf. carte, p. 11) envoie son fils, le futur Ordono II, compléter son éducation auprès de l'émir musulman de Saragosse. Après la reconquête de Tolède, en 1085, Alphonse VI (1042-1109), roi de Castille, se proclame « empereur des deux religions » (chrétienne et musulmane). Alphonse X (1252-1284) projette d'ouvrir à Murcic une université (medersa) commune aux chrétiens, aux musulmans et aux Juifs. Au XIIIe siècle encore, Tolède passe pour la Jérusalem des Juifs d'Espagne : elle compte de splendides synagogues, qu'on peut admirer aujourd'hui sous leur nom chrétien de Santa Maria la Blanca et Nuestra Senora del Transito.

Ces quelques exemples témoignent de l'originalité de la Péninsule ibérique qui, de 711 (date du débarquement des premiers contingents musulmans sur les côtes de la péninsule ibérique) à 1492 (année où les Rois Catholiques entrent en vainqueurs dans Grenade, capitale du dernier émirat), s'est trouvée partagée politiquement et culturellement entre deux civilisations : l'Orient musulman et l'Occident chrétien ; à la charnière de ces deux mondes, une minorité juive a réussi à subsister. On a parfois tendance à idéaliser cette situation : les trois religions du Livre auraient vécu, sinon en bonne intelligence, du moins dans le respect réciproque, les souverains musulmans ou chrétiens ayant eu la sagesse de ne pas imposer leur foi par la force. Qu'en est-il exactement ? L'Espagne médiévale mérite-t-elle de demeurer dans l'histoire comme un modèle de tolérance et de pluralisme culturel ?

Les envahisseurs du VIIIe siècle étaient, dans leur grande majorité, des Berbères à peine islamisés. Les Arabes proprement dits auraient été au nombre de trente mille à cinquante mille. La masse de la population ne s'est convertie à l'Islam que tardivement. C'est que les conquérants, des guerriers en quête de butin, ne font guère de prosélytisme religieux. Ils laissent subsister en territoire musulman les Juifs qui s'y trouvent, ainsi que d'importantes communautés de chrétiens, les mozarabes. La Reconquête chrétienne, d'autre part, n'a pas été un combat ininterrompu. Le mot suggère deux idées complémentaires : celle d'un territoire à libérer d'une domination étrangère, celle d'un combat pour la foi. Or, de ces deux aspects, le premier l'emporte d'un bout à l'autre : les Maures sont considérés comme des usurpateurs, même si l'on est souvent obligé de composer avec eux.

On s'abuserait en outre si I'on imaginait que les chrétiens ont eu, dès le début, une conscience nette des objectifs à atteindre. Car, au lendemain de la conquête musulmane, il n'y a plus de pouvoir politique dans l'Espagne catholique ; la monarchie wisigothique, établie en Espagne depuis le VIe siècle, a été balayée, ses cadres anéantis ou dispersés. Ce n'est que dans la seconde moitié du XIe siècle que la bataille de Covadonga (722), coup d'arrêt porté à la progression des Maures dans les Asturies, est devenue le symbole de la résistance, le point de départ d'une grande entreprise.

Cette résistance s'inscrit alors dans une perspective historique : la reconstitution de l'unité politique d'une péninsule libérée des Maures, et cette perspective est l'œuvre de moines mozarabes qui, fuyant al-Andalus [1], avaient trouvé asile dans le royaume des Asturies. C'est là que naît l'idée de Reconquête, c'est-à-dire l'ambition de rendre la péninsule à ceux qui se considèrent comme ses propriétaires légitimes. Cette Reconquête s'accompagne d'un double mouvement de population : on expulse les occupants et on les remplace par des colons venus du nord. On n'autorise qu'exceptionnellement les musulmans à rester sur place.

Les trois minorités religieuses - chrétienne, juive, musulmane - ont toujours eu une existence légale, quel que fût le régime politique dominant dans les États de la péninsule. Nous sommes devant un fait de civilisation propre à l'Espagne médiévale : la coexistence de groupes sociaux qui pratiquent des religions différentes. En terre d'Islam, le principe de la dhimma (protection) prévoit des dispositions particulières pour les « gens du Livre », Juifs et chrétiens.

Les Juifs ont été les premiers à bénéficier de ces dispositions. Persécutés par les derniers rois wisigoths, ils avaient plutôt bien accueilli les envahisseurs musulmans et leur avaient souvent facilité la tâche. Les émirs (gouverneurs ou chefs militaires des provinces sous domination musulmane) et les califes (souverains musulmans, considérés comme les successeurs du Prophète) les utilisaient volontiers dans l'administration, les finances et les activités économiques. Les communautés juives ont donc pu se développer dans al-Andalus jusqu'au XIIe siècle.

Cette époque constitue une charnière pour ces communautés : c'est au XIIe siècle, en effet, que, fuyant les persécutions des Almoravides et des Almohades (dynasties intégristes et intransigeantes venues du Maroc [2]), les Juifs émigrent vers les royaumes chrétiens. Bon nombre d'entre eux mettent alors leur expérience au service des souverains, dans les finances et l'administration des territoires reconquis. Ils y retrouvent un statut légal analogue à celui qu'ils avaient connu au Xe siècle, au temps du califat de Cordoue : en échange de taxes fiscales souvent fort lourdes, ils disposent d'une autonomie administrative, religieuse et même juridique, sous la direction de leurs rabbins.

La belle époque du judaïsme en Castille s'étend sur deux siècles, du milieu du XIIe siècle au milieu du XIVe. Cette prospérité prend fin avec la récession et les catastrophes qui suivent la Peste Noire, apparue en Espagne en 1348. Les masses chrétiennes, fanatisées par des prédicateurs, rendent les Juifs responsables de tous leurs malheurs. L'antisémitisme populaire culmine lors des massacres de 1391 ; il ne cessera plus d'exercer ses ravages, et les communautés juives, appauvries par de nombreuses conversions plus ou moins sincères, déclinent fortement au XVe siècle.

Comme les Juifs, mozarabes et mudéjares constituent des minorités religieuses originales. On appelle mozarabes les chrétiens qui vivent en territoire musulman et mudéjares les sujets musulmans d'un souverain chrétien. Mozarabes et mudéjares sont protégés par des statuts juridiques comparables. Les uns et les autres sont tenus de respecter l'autorité politique en place et de lui verser des tributs spéciaux, souvent fort élevés ; en contrepartie, ils peuvent pratiquer librement leur religion et s'administrer eux-mêmes.

Dès le milieu du VIIIe siècle, d'importantes communautés de mozarabes s'organisent à Tolède, à Cordoue, à Séville, à Mérida, etc., avec leur administration civile (les comtes, chargés notamment de percevoir les impôts) et leur hiérarchie ecclésiastique. Ces communautés disposent d'églises et de monastères. Elles conservent leur liturgie : le rite mozarabe, qui procède du rite gothique institué par saint Isidore de Séville (570-636).

Avec le temps, ces chrétiens soumis à la domination musulmane finissent par s'arabiser, comme le suggère l'étymologie : mozarabe viendrait d'un mot arabe qui signifie « celui qui s'arabise ». Le latin reste leur langue liturgique, mais ils adoptent l'arabe comme langue de culture et de communication. Les mozarabes prennent des noms arabes, adoptent les vêtements et le mode de vie des musulmans. Au Xe siècle, par exemple, ils ne mangeaient plus de viande de porc et évitaient d'accumuler dans leurs éalises des images (peintures, sculptures) de Dieu, de la Vierge et des saints.

La reconquête de Tolède (1085) par Alphonse VI crée une situation nouvelle. Des milliers de mozarabes sont alors réintégrés dans la chrétienté, non plus de leur plein gré, mais à la suite d'une victoire militaire. Or les mozarabes de Tolède ne semblent pas avoir eu à se plaindre des autorités musulmanes. Ils se mêlaient aux Maures au lieu de vivre confinés dans des quartiers réservés comme les Juifs. Beaucoup étaient indifférents au régime politique ; certains quittent même la ville après la Reconquête et suivent les musulmans dans leur fuite.

Le climat se détériore rapidement, sous l'influence du nouvel archevêque dom Bernard- un moine de Cluny -, de la reine Constance, fille du duc de Bourgogne- une Française - et des Français qui ont pris part à la Reconquête. Les mozarabes restent, dans Tolède reconquise, une minorité culturelle. Toutefois, des conflits les opposent aux Castillans et aux Français à propos des terres abandonnées par les musulmans. Pendant un siècle, ils se heurtent aux nouvelles autorités ecclésiastiques. Ils ne comprennent pas, par exemple, pourquoi ils doivent renoncer à leur rite au profit du rite romain. Ils continuent à utiliser l'arabe, au moins jusqu'à la fin du XIIe siècle ; le castillan ne l'emporte définitivement qu'au XIVe siècle.

On peut toutefois établir qu'à partir du XIIe siècle, le phénomène mozarabe a disparu avec les circonstances qui l'avaient fait naître. Parallèlement, à la même époque, les mudéjares commencent à se multiplier dans les royaumes chrétiens qui se reconstituent. Jusqu'alors, les territoires reconquis étaient très peu peuples (comme le « désert » de la vallée du Duero) ou avaient été abandonnés par leurs occupants musulmans, partis volontairement ou expulsés par les vainqueurs. Seules subsistaient quelques communautés cantonnées dans les faubourgs.

La situation change avec la prise de Tolède (1085) et celle de Saragosse (1118). Cette fois, la Reconquête fait passer sous domination chrétienne des masses humaines qui n'ont pas eu le temps de fuir. Dans la zone du Tage, dans la vallée de l'Èbre et à Valence, des musulmans se retrouvent, en grand nombre, sous l'autorité de souverains chrétiens qui promettent de respecter leur langue, leur culte, leur droit et leurs coutumes. En échange, on leur impose un régime seigneurial lourd en contributions fiscales et en prestations de travail. Ils sont désormais sujets musulmans d'un État chrétien. C'est ce qu'exprime le mot mudéjar avec sa double signification : quelqu'un qui reste en arrière et qui paie tribut à un infidèle.

Juifs, mozarabes et mudéjares ont donc bénéficié, les uns en territoire musulman, les autres dans les royaumes chrétiens, d'un statut comparable qui leur garantissait le libre exercice de leur culte respectif en échange de la subordination politique et de contributions fiscales. Mais, alors que les mozarabes ont constitué pendant des siècles des communautés stables, bien regroupées et solidement organisées autour de leurs chefs administratifs et religieux, les mudéjares ont connu une existence beaucoup plus précaire. La plupart du temps, ils ont fini par émigrer dans al-Andalus. Ne sont restés que des noyaux d'artisans, de petits commerçants et de muletiers.

Les seules communautés importantes de mudéjares sont celles qui ont été coupées d'al-Andalus par l'avance de la Reconquête : celles de la vallée de l'Èbre et de Valence. Il faut y ajouter, après 1492, une très forte concentration de mudéjares dans la ville de Grenade et dans le massif montagneux des Alpujarras. On a là trois zones principales qui dessineront, au cours du XVIe siècle, la géographie de l'Espagne morisque [3].

En permettant à des minorités religieuses de vivre, de travailler et de pratiquer librement leur culte, al-Andalus et l'Espagne chrétienne ont-ils fait preuve de tolérance ? Ce n'est pas évident.

Dans la Péninsule ibérique, en effet, entre le VIIIe et le XVe siècle, chrétiens et musulmans sont également convaincus qu'ils détiennent la vérité et que leur foi est incompatible avec celle des autres. S'ils se montrent tolérants, c'est parce qu'ils ne peuvent pas faire autrement. Tolérer, en effet, c'est supporter ce qu'on n'a pas les moyens d'interdire. Comment les conquérants musulmans n'auraient-ils pas toléré ces masses de chrétiens qu'ils ne pouvaient ni convertir ni exterminer ?

Dans les royaumes chrétiens, c'est seulement à partir du XIIe siècle que le problème mudéjar se pose en termes politiques. Il est assez vite réglé dans les domaines castillans. Les moines de Cluny, très influents, se montrent intransigeants. L'un d'entre eux, dom Bernard, abbé de Sahagun et nouvel évêque de Tolède, transforme la grande mosquée en église, violant ainsi les promesses d'Alphonse VI.

Toutefois, c'est dans les périodes de difficultés économiques que les souverains offrent des garanties aux mudéjares : on avait besoin de main-d'œuvre et tous les concours étaient les bienvenus. Ainsi, quand Alphonse VII (1105-1157) le Batailleur reprend Saragosse en 1118, il entre dans une ville que les élites musulmanes, les artisans et les commerçants ont évacuée. Beaucoup de paysans veulent fuir eux aussi, mais le souverain s'efforce de les en empêcher.

La même situation se reproduit un siècle plus tard à Valence, où on attendait cent mille colons chrétiens : il en est venu à peine trente mille ; encore refusent-ils de s'installer dans les campagnes. Pour mettre le pays en valeur, il a bien fallu retenir les mudéjares. A Murcie aussi, la crise démographique rend difficile la colonisation par des chrétiens. Pour exploiter la huerta (la riche zone irriguée des alentours de Valence), on est bien heureux de pouvoir compter sur les mudéjares.

C'est la force des choses plus que l'esprit de tolérance qui a rendu possible la présence de communautés chrétiennes en terre d'Islam et de minorités de mudéjares dans les royaumes chrétiens, sans parler des Juifs que l'on trouve partout. A défaut d'assimiler les minorités, on les exploite. C'est si vrai que, après la fin de la Reconquête, en 1492, la tolérance n'a plus de raison d'être : on expulse les Juifs ; on prétend assimiler les mudéjares de Grenade, puis - sous Charles Quint (1500-1558) - ceux de Valence, en les convertissant de force. Ainsi se trouve posé le problème morisque du XVIe siècle, obsession politique pour les autorités civiles et religieuses, drame humain pour les intéressés.

Cette tolérance de fait est-elle, en outre, unanimement acceptée ? Il faut distinguer l'attitude des élites et celle des masses. Ce sont les États, les souverains, dans une moindre mesure les seigneurs, qui se montrent « tolérants » [4] ; pour le peuple, antisémite et antimusulman, les Juifs, les Maures puis les mudéjares et enfin les morisques sont des infidèles, des ennemis, des rivaux sur le marché du travail. A la fin du XVe siècle, il y aura conjonction entre l'État et le peuple ; la volonté politique des Rois Catholiques rencontre l'assentiment des masses. Au XVIe siècle, les seigneurs sont seuls à rester fidèles aux habitudes médiévales ; contre le peuple et les fonctionnaires royaux (lettrados), ils se feront souvent les protecteurs des morisques, non par grandeur d'âme, mais par égoïsme de classe : main-d'œuvre compétente, efficace, soumise, les morisques leur sont indispensables.

Les chrétiens arabises que sont les mozarabes et les musulmans convertis que sont les morisques ont-ils enfin contribué à former en Espagne une civilisation originale ? On connaît la thèse d'Américo Castro, publiée en 1962 (cf. « Pour en savoir plus », p. 17) : au contact des sémites (Juifs et musulmans), l'Espagne médiévale serait devenue une société pluraliste, fondamentalement différente de la Chrétienté occidentale. A l'opposé de la thèse défendue par Américo Castro, on trouve les interprétations traditionnelles selon lesquelles la conquête de 711 n'aurait pas entraîné de rupture dans le développement historique de l'Espagne - les envahisseurs, une poignée de Bédouins et quelques milliers de Berbères à peine islamisés et pas encore arabisés, s'étant rapidement his-panisés. Ainsi se serait constituée une société plus hispanique qu'orientale. En somme, il y aurait bien eu des influences islamiques dans l'Espagne chrétienne, mais elles n'auraient certainement pas altéré les structures de base, économiques, sociales ou culturelles.

Ces vues sous-estiment toutefois l'influence des structures sociales, à la base desquelles il y a le clan et la tribu.

Les Hispano-Musulmans, dans leur ensemble, devaient se sentir plus proches de leurs coreligionnaires orientaux que des Espagnols chrétiens : la religion est un fait de civilisation essentiel. Même si les éléments arabes proprement dits étaient minoritaires, ils ont imposé une religion, une organisation politique, des coutumes et surtout une langue, puissant facteur d'assimilation culturelle.

L'arabe a gagné très vite du terrain. Au milieu du IXe siècle, des mozarabes se lamentaient encore sur l'abandon du latin ; un siècle et demi plus tard, l'arabe était devenu la langue majoritaire. Américo Castro en tire argument pour rejeter la thèse de l'hispanisation des conquérants africains. Il a raison. La langue parlée et écrite n'est pas neutre ; elle exprime une mentalité, des façons de penser et de sentir, un état de civilisation.

En adoptant l'arabe, la majorité de la Péninsule s'est intégrée au monde musulman, même si elle a conservé une spécificité réelle.

Jusqu au XIIe siècle, les deux civilisations qui se partagent la Péninsule ibérique se combattent et s'ignorent. Les musulmans n'ont que mépris pour les pauvres chrétiens du Nord. De leur côté, les chrétiens ne voient dans leur puissant voisin que des infidèles et attendent beaucoup de la Chrétienté : une aide militaire, d'abord, et aussi un soutien culturel ; c'est l'époque où se développent le culte de saint Jacques (que l'on considère, parmi les douze apôtres, comme celui de l'Espagne) et les pèlerinages à Compostelle, où l'on fait appel aux moines de Cîteaux et de Cluny.

Les mozarabes qui s'installent en territoire chrétien au cours de cette période y apportent-ils des influences musulmanes ? Profondément arabisés au point qu'ils comprenaient mieux l'arabe que le latin, ils sont en même temps très attachés à ce qui représente pour eux la tradition. De là l'ambiguïté de leur situation et de leur rôle. D'un côté, ils introduisent dans les royaumes du Nord des expressions, des habitudes vestimentaires, certaines formes de vie, des techniques que l'on repère aisément dans certaines églises et certains monastères de la région de Léon. L'emploi systématique de l'arc outrepassé, du modillon à copeaux, de la voûte nervée ou encore les absides et les niches d'autel semblables aux mihrab [5] des salles de prières musulmanes, tout cela que l'on peut observer, par exemple, à San Miguel de Escalada ou à San Millan de la Cogolla, vient indiscutablement d'al-Andalus. C'est précisément ce qu'on appelle l'art mozarabe.

II s'agit-là cependant d'une façade. Pour l'essentiel, les mozarabes restent très attachés à des idées religieuses et à un mode de gouvernement antérieurs à la conquête musulmane. Certes, ils ont subi une lente imprégnation orientale, mais ils tiraient fierté de ne pas avoir capitulé, d'être restés eux-mêmes dans un milieu hostile. Ce qui l'emporte chez eux, c'est le particularisme et l'intransigeance. Les mozarabes contribuent, on l'a vu, vers le milieu du IXe siècle, à faire naître l'idée même de Reconquête, c'est-à-dire la volonté de reconstituer une Espagne politiquement et religieusement unifiée sous la direction de souverains chrétiens. Notons d'ailleurs que, même s'ils n'en prennent pas conscience, cette Reconquête subit la contamination de la notion de guerre sainte (jihad) propre aux musulmans.

Au XIIe siècle, dans la région comprise entre l'Èbre et le Tage, reconquise par les chrétiens (la frontière est maintenant marquée par la Sierra Morena), s'ouvre la grande époque du mudejarismo, une osmose relative entre les cultures arabe et chrétienne, qui donne l'occasion aux universitaires d'Europe de prendre connaissance du savoir oriental et de renouer par conséquent avec celui de l'Antiquité classique [6]. Des traductions de l'arabe au latin ou au castillan permettent ainsi à l'Occident d'accéder à des courants de pensée philosophique et scientifique dont il était coupé depuis longtemps ou qui s'étaient développés en Orient : sciences exactes, médecine et sciences de la nature, philosophie, avec la redécouverte d'Aristote - il est vrai encombré d'un fatras de commentaires.

Tolède est l'un des foyers où s'élabore cette transmission des savoirs, sous l'impulsion d'Alphonse X, très sensible à l'éclat intellectuel de l'Islam andalou. De nombreux aristocrates adoptent alors des modes de vie arabo-islamiques. C'est le point de départ de ce qu'on a appelé la « maurophilie », l'engouement pour les vêtements, le mobilier, les fêtes, l'art et les mœurs chevaleresques de l'Islam, engouement qui se prolongera jusqu'au XVIIe siècle et qui n'empêchait pas ces grands seigneurs d'exploiter leurs sujets mudéjares et leurs descendants, les morisques.

Le contraste est grand, en effet, entre le sort réservé aux masses populaires et le comportement des seigneurs, chrétiens ou musulmans, entre eux. A la fin du XVe siècle, avant la dernière guerre de Grenade qui commence en 1481 et s'achève en 1492 par la Reconquête définitive de la ville, de part et d'autre de la frontière, on se combat, mais on se respecte et on s'admire. Les mariages mixtes ne sont pas rares. On s'invite à l'occasion de fêtes ou de cérémonies familiales ; on échange des cadeaux. C'est l'atmosphère des ballades de la « frontière » (romances fronterizos), petits poèmes chantés qui exaltent les combats entre Maures et chrétiens de part et d'autre de la frontière.

C'est à cette maurophilie qu'il faut rattacher l'art mudéjar où se combinent des formes et des procédés d'origines diverses. L'architecture romane emprunte les matériaux et les formes arabes ; on construit des églises ou des palais avec des décors mauresques ; on ajoute des arca-tures superposées à l'extérieur des absides ; on érige sur le flanc des édifices des tours qui ressemblent à des minarets, comme on peut en voir beaucoup en Aragon, berceau et foyer du mudejarismo. L'Alcazar de Séville, construit au XIVe siècle, en est un exemple remarquable.

Eglises avec minarets

Dans le domaine de l'histoire littéraire, les choses sont moins simples. La lyrique mozarabe est faite de poèmes en arabe ou en hébreu, mêlés de mots et même de vers entiers en castillan. Ces textes reprennent parfois des chansons antérieures à la domination musulmane ; ils annoncent les chants de Noël (villancicos) castillans. C'est ce qui autorise Menéndez Pidal (cf. « Pour en savoir plus », p. 17) à voir dans ces compositions le maillon intermédiaire qui unirait la musique et la poésie ibériques de l'Antiquité classique à celles de l'Espagne actuelle, mais on est là sur un terrain très controversé.

La littérature dite aljamiada du XIVe siècle a, quant à elle, été inventée par des mudéjares ou des Juifs qui emploient le castillan en utilisant l'écriture arabe ou hébraïque. C'est à propos de Juan Ruiz, l'archiprêtre de Hita (1290-1350), auteur du Libro de buen amor, que la polémique sur le mudejarismo s'est concentrée. Juan Ruiz était-il aussi imprégné de culture musulmane qu'on l'a dit ? Il a pu connaître, par des traductions, beaucoup des contes orientaux qu'il inclut dans son poème sous forme d'apologues (petites fables morales) ; toutefois, les emprunts à la tradition classique et occidentale seraient chez lui plus importants qu'on ne le croit.

On retiendra donc deux étapes chronologiques : avant et après le XIIe siècle. Avant, des chrétiens et des Juifs vivent à peu près librement dans al-Andalus. Après, des musulmans et encore des Juifs sont autorisés à rester dans l'Espagne chrétienne. Peut-on pour autant parler d'une Espagne pluraliste ? Certainement pas. Les Juifs et les mozarabes sous la domination musulmane, puis les Juifs et les mudéjares sous l'autorité de souverains chrétiens avaient un statut de « protégés », avec la nuance péjorative qui s'attache à cet adjectif.

Cette particularité de l'Espagne médiévale s'explique par les vicissitudes de l'histoire. Une fois la Reconquête terminée, il n'y a plus de raison de maintenir cet état de choses. La même année 1492, les Rois Catholiques reprennent Grenade et expulsent les Juifs. L'Espagne redevient alors un pays comme les autres dans la Chrétienté européenne. On peut le regretter, estimer qu'elle aurait pu et dû rester un pont entre l'Orient et l'Occident. Ses souverains n'y ont probablement jamais pensé. En 1492, ils ont souhaité assimiler les vaincus et les minoritaires. Ils ont sous-estimé l'ampleur de la tâche. Les conversos, descendants des Juifs, ont cherché à se fondre dans la masse, qui les a soupçonnés de mauvaise foi. Les morisques, héritiers des mudéjares, ont refusé de s'assimiler ; on sera obligé de les expulser au début du XVIIe siècle.

Y a-t-il eu, du moins, constitution d'une culture originale qui serait née d'influences réciproques ? Des emprunts, à coup sûr, et dans tous les domaines : linguistique, littéraire, artistique..., mais il n'y a jamais eu qu'une culture dominante : la musulmane d'abord, la chrétienne ensuite.

Certes, un Espagnol musulman et un Espagnol chrétien n'étaient pas étrangers l'un à l'autre, mais le premier restait avant tout un musulman, le second un chrétien. On le voit bien avec les morisques du XVIe siècle, très attachés à la terre de leurs ancêtres où ils étaient chez eux au même titre que les « vieux-chrétiens », mais qui vivaient dans un monde à part ; leur langue, leurs façons de vivre, de se vêtir, de se nourrir, de se divertir, autant et plus que leur religion, faisaient d'eux des. étrangers dans leur patrie. L'expulsion de 1609 prendra acte de cette situation, avec les drames que l'on sait : bannis de leur pays, les morisques seront souvent indésirables en terre d'Islam.

Les morisques et les sefardi (Juifs) observeront longtemps, quelquefois jusqu'à nos jours, une attitude ambiguë vis-à-vis de l'Espagne : le ressentiment contre ce qui leur apparaît comme une injustice et une spoliation l'emporte, mais il n'est pas difficile d'y discerner aussi quelque chose qui ressemble à de la tendresse, la nostalgie d'une terre qui a été celle de leurs ancêtres. Ils ont donc, plus que d'autres sans doute, contribué à forger l'image d'une Espagne médiévale idéale, celle où trois civilisations auraient vécu en harmonie et en bonne intelligence.

1. C'est le mot qu'utilisent les textes arabes pour désigner l'Islam d'Espagne, quelle que soit son extension géographique qui a beaucoup varié avec le temps ; le mot apparaît dans une chronique bilingue de 716 où il est traduit en latin par Spania.

2. Les Almoravides se réclament d'un mouvement religieux intégriste né à Kairouan au début du XIe siècle. Ils installent leur capitale à Marrakech en 1068 et se rendent rapidement maîtres du Maroc. Le roi de Séville les appelle au secours après la chute de Tolède (1085) ; ils refont à leur profit l'unité de l'Espagne musulmane, puis retournent en Afrique dans les premières années du XIIe siècle. Les Almohades sont aussi des musulmans rigoristes (le mot signifie : partisans du Dieu unique). Ils commencent par créer un petit État au sud de Marrakech (1124) et supplantent les Almoravides. De 1147 à 1150, ils réunifient à leur tour l'Espagne musulmane. Ils rentrent au Maroc après leur défaite à Las Navas de Tolosa (1212).

3. On appelle morisques (moriscos) les musulmans d'Espagne convertis de force au catholicisme.

4. Non sans réserves, toutefois : Alphonse X, qui protégeait les lettrés juifs et musulmans et admirait leur culture, inaugura à l'encontre de leurs communautés respectives une politique de discrimination tendant à réduire leur autonomie.

5. Le mihrab est l'endroit où se tient l'imam pour dire la prière.

6. Dont les ouvrages, perdus, ne subsistaient plus que dans des traductions arabes.

REPÈRES CHRONOLOGIQUES
711 : invasion musulmane. Bataille du Ctiadalete. Fin de la monarchie wisigolhique. 718 : Pelayo, roi des Asturies. Bataille de Covadonga (date traditionnelle ; en fail entre 721 et 725). 732 : Charles Martel arrête les musulmans à Poitiers. 755 : 'Ahd el-Rahman 1ER se proclame émir de Cordoue. 778 : l'arrière-garde de Charlcmagne hall m- à Roncevaux. 786 : déhul des travaux pour la construction de la mosquée de Cordoue. 791 : Oviedo, capitale du royaume des Asturies. 801 : reconquête de Barcelone. 822 : 'Ahd el-Kahman 11, émir de Cordoue. 859 : martyre de saint Fuloge à Cordoue. 885-888 : reconquête de Burgos et de Zamora. 912 : 'Abd el-Rahman III. émir de Cordoue. 929 : 'Abd el-Rahman III se proclame calife de Cordoue. 978 : Almansour, premier ministre du califat de Cordoue.

1031 : disparition du califat de Cordoue-Royaumes de taifas.

1064 : reconquête de Coimbra.

1085 : reconquête de Tolède.

1086 : invasion des Almoravides. 1094 : le Cid occupe Valence.

1102 : les Almoravides reprennent Valence.

1118 : reconquête de Saragosse.

1143 : fin du pouvoir des Almoravides. Retour aux taifas.

1156 : invasion des Almohades.

1212 : victoire chrétienne des Navas de Tolosa.

1229 : reconquête de Majorque.

1230 : reconquête de Mérida et Badajoz.

1236 : reconquête de Cordoue.

1238 : fondation de la dynastie nasride à Grenade.

1246 : reconquête de Jaén.

1248 : reconquête de Séville.

1309 : reconquête de Gibraltar.

1474 : avènement d'Isabelle la Catholique, reine de Castille.

1478 : établissement de l'Inquisition.

1481 : reprise de la Reconquête : guerre de Grenade.

1492 : reconquête de Grenade. Expulsion des Juifs.

POUR EN SAVOIR PLUS
B. Bennassar, s.d., Histoire des Espagnols, t. I, Paris, A. Colin, 1985. WÊÊL A. Castro, La Realidad histôrica de Espâha, Mexico, Porrua, 1962. «s* Ch.-E. Dufourcq, La Vie quotidienne dans l'Europe médiévale sous domination arabe, Paris, Hachette, 1978. Structures sociales « orientales » et « occidentales » dans l'Espagne musulmane, Paris, Mouton, 1977. ?Ht E. Lévy-Provençal, Histoire de l'Espagne musulmane, 3 vol., Paris, 1950-1953. îîÊÊ R. Menéndez Pidal, Espana, eslabôn entre la Cristiandad y el Islam , coll. « Austral » n° 1 280.

MB Cl. Sânchez Albornoz, Espana, un enigma histôhco, 2 vol., Buenos Aires, 1956 ; « L'Espagne et l'Islam », Revue historique, 1932, p. 327-339.

H. Terrasse, Islam d'Espagne, Pans, Pion, 1958.

WÊÊÊÊ J. Vernet, Ce que la culture doit aux Arabes d'Espagne, Paris, Sindbad, 1985.

Dernière modification par Pascal Nicolaides (23-10-2018 22:15:20)

Hors ligne

 

#12 22-10-2018 18:41:15

Pascal Nicolaides
@rmenaute

Re: Al Andalous, sa réalité

https://www.lhistoire.fr/chr%C3%A9tiens … i%C3%A8cle

Chrétiens, Juifs et Musulmans en Espagne : le mythe de la tolérance religieuse (VIIIe-XVe siècle)
Joseph Perez dans mensuel 137
daté octobre 1990 -  Gratuit
Au VIIIe siècle, les conquérants arabes s'établissent en Espagne. Musulmans, Juifs et Chrétiens cohabitent alors pacifiquement dans la péninsule. Joseph Pérez remet pourtant en cause la vision traditionnelle et idéale de l'Espagne des trois religions : les souverains catholiques, pas plus que les émirs musulmans, n 'avaient renoncé à chasser de leurs terres l'infidèle.

Au milieu du Xe siècle, le calife de Cordoue célèbre avec éclat la fête chrétienne de la Saint-Jean en organisant des courses de chevaux ; Tolède conserve, sous la domination musulmane, des archevêques catholiques. Au XIIe siècle, Maïmonide, rabbin, philosophe et médecin (1135-1204), a toute liberté pour exercer son art et publier ses œuvres à Cordoue, en terre d'Islam.

De l'autre coté de la frontière, autour de l'année 875, le roi de Léon (cf. carte, p. 11) envoie son fils, le futur Ordono II, compléter son éducation auprès de l'émir musulman de Saragosse. Après la reconquête de Tolède, en 1085, Alphonse VI (1042-1109), roi de Castille, se proclame « empereur des deux religions » (chrétienne et musulmane). Alphonse X (1252-1284) projette d'ouvrir à Murcic une université (medersa) commune aux chrétiens, aux musulmans et aux Juifs. Au XIIIe siècle encore, Tolède passe pour la Jérusalem des Juifs d'Espagne : elle compte de splendides synagogues, qu'on peut admirer aujourd'hui sous leur nom chrétien de Santa Maria la Blanca et Nuestra Senora del Transito.

Ces quelques exemples témoignent de l'originalité de la Péninsule ibérique qui, de 711 (date du débarquement des premiers contingents musulmans sur les côtes de la péninsule ibérique) à 1492 (année où les Rois Catholiques entrent en vainqueurs dans Grenade, capitale du dernier émirat), s'est trouvée partagée politiquement et culturellement entre deux civilisations : l'Orient musulman et l'Occident chrétien ; à la charnière de ces deux mondes, une minorité juive a réussi à subsister. On a parfois tendance à idéaliser cette situation : les trois religions du Livre auraient vécu, sinon en bonne intelligence, du moins dans le respect réciproque, les souverains musulmans ou chrétiens ayant eu la sagesse de ne pas imposer leur foi par la force. Qu'en est-il exactement ? L'Espagne médiévale mérite-t-elle de demeurer dans l'histoire comme un modèle de tolérance et de pluralisme culturel ?

Les envahisseurs du VIIIe siècle étaient, dans leur grande majorité, des Berbères à peine islamisés. Les Arabes proprement dits auraient été au nombre de trente mille à cinquante mille. La masse de la population ne s'est convertie à l'Islam que tardivement. C'est que les conquérants, des guerriers en quête de butin, ne font guère de prosélytisme religieux. Ils laissent subsister en territoire musulman les Juifs qui s'y trouvent, ainsi que d'importantes communautés de chrétiens, les mozarabes. La Reconquête chrétienne, d'autre part, n'a pas été un combat ininterrompu. Le mot suggère deux idées complémentaires : celle d'un territoire à libérer d'une domination étrangère, celle d'un combat pour la foi. Or, de ces deux aspects, le premier l'emporte d'un bout à l'autre : les Maures sont considérés comme des usurpateurs, même si l'on est souvent obligé de composer avec eux.

On s'abuserait en outre si I'on imaginait que les chrétiens ont eu, dès le début, une conscience nette des objectifs à atteindre. Car, au lendemain de la conquête musulmane, il n'y a plus de pouvoir politique dans l'Espagne catholique ; la monarchie wisigothique, établie en Espagne depuis le VIe siècle, a été balayée, ses cadres anéantis ou dispersés. Ce n'est que dans la seconde moitié du XIe siècle que la bataille de Covadonga (722), coup d'arrêt porté à la progression des Maures dans les Asturies, est devenue le symbole de la résistance, le point de départ d'une grande entreprise.

Cette résistance s'inscrit alors dans une perspective historique : la reconstitution de l'unité politique d'une péninsule libérée des Maures, et cette perspective est l'œuvre de moines mozarabes qui, fuyant al-Andalus [1], avaient trouvé asile dans le royaume des Asturies. C'est là que naît l'idée de Reconquête, c'est-à-dire l'ambition de rendre la péninsule à ceux qui se considèrent comme ses propriétaires légitimes. Cette Reconquête s'accompagne d'un double mouvement de population : on expulse les occupants et on les remplace par des colons venus du nord. On n'autorise qu'exceptionnellement les musulmans à rester sur place.

Les trois minorités religieuses - chrétienne, juive, musulmane - ont toujours eu une existence légale, quel que fût le régime politique dominant dans les États de la péninsule. Nous sommes devant un fait de civilisation propre à l'Espagne médiévale : la coexistence de groupes sociaux qui pratiquent des religions différentes. En terre d'Islam, le principe de la dhimma (protection) prévoit des dispositions particulières pour les « gens du Livre », Juifs et chrétiens.

Les Juifs ont été les premiers à bénéficier de ces dispositions. Persécutés par les derniers rois wisigoths, ils avaient plutôt bien accueilli les envahisseurs musulmans et leur avaient souvent facilité la tâche. Les émirs (gouverneurs ou chefs militaires des provinces sous domination musulmane) et les califes (souverains musulmans, considérés comme les successeurs du Prophète) les utilisaient volontiers dans l'administration, les finances et les activités économiques. Les communautés juives ont donc pu se développer dans al-Andalus jusqu'au XIIe siècle.

Cette époque constitue une charnière pour ces communautés : c'est au XIIe siècle, en effet, que, fuyant les persécutions des Almoravides et des Almohades (dynasties intégristes et intransigeantes venues du Maroc [2]), les Juifs émigrent vers les royaumes chrétiens. Bon nombre d'entre eux mettent alors leur expérience au service des souverains, dans les finances et l'administration des territoires reconquis. Ils y retrouvent un statut légal analogue à celui qu'ils avaient connu au Xe siècle, au temps du califat de Cordoue : en échange de taxes fiscales souvent fort lourdes, ils disposent d'une autonomie administrative, religieuse et même juridique, sous la direction de leurs rabbins.

La belle époque du judaïsme en Castille s'étend sur deux siècles, du milieu du XIIe siècle au milieu du XIVe. Cette prospérité prend fin avec la récession et les catastrophes qui suivent la Peste Noire, apparue en Espagne en 1348. Les masses chrétiennes, fanatisées par des prédicateurs, rendent les Juifs responsables de tous leurs malheurs. L'antisémitisme populaire culmine lors des massacres de 1391 ; il ne cessera plus d'exercer ses ravages, et les communautés juives, appauvries par de nombreuses conversions plus ou moins sincères, déclinent fortement au XVe siècle.

Comme les Juifs, mozarabes et mudéjares constituent des minorités religieuses originales. On appelle mozarabes les chrétiens qui vivent en territoire musulman et mudéjares les sujets musulmans d'un souverain chrétien. Mozarabes et mudéjares sont protégés par des statuts juridiques comparables. Les uns et les autres sont tenus de respecter l'autorité politique en place et de lui verser des tributs spéciaux, souvent fort élevés ; en contrepartie, ils peuvent pratiquer librement leur religion et s'administrer eux-mêmes.

Dès le milieu du VIIIe siècle, d'importantes communautés de mozarabes s'organisent à Tolède, à Cordoue, à Séville, à Mérida, etc., avec leur administration civile (les comtes, chargés notamment de percevoir les impôts) et leur hiérarchie ecclésiastique. Ces communautés disposent d'églises et de monastères. Elles conservent leur liturgie : le rite mozarabe, qui procède du rite gothique institué par saint Isidore de Séville (570-636).

Avec le temps, ces chrétiens soumis à la domination musulmane finissent par s'arabiser, comme le suggère l'étymologie : mozarabe viendrait d'un mot arabe qui signifie « celui qui s'arabise ». Le latin reste leur langue liturgique, mais ils adoptent l'arabe comme langue de culture et de communication. Les mozarabes prennent des noms arabes, adoptent les vêtements et le mode de vie des musulmans. Au Xe siècle, par exemple, ils ne mangeaient plus de viande de porc et évitaient d'accumuler dans leurs éalises des images (peintures, sculptures) de Dieu, de la Vierge et des saints.

La reconquête de Tolède (1085) par Alphonse VI crée une situation nouvelle. Des milliers de mozarabes sont alors réintégrés dans la chrétienté, non plus de leur plein gré, mais à la suite d'une victoire militaire. Or les mozarabes de Tolède ne semblent pas avoir eu à se plaindre des autorités musulmanes. Ils se mêlaient aux Maures au lieu de vivre confinés dans des quartiers réservés comme les Juifs. Beaucoup étaient indifférents au régime politique ; certains quittent même la ville après la Reconquête et suivent les musulmans dans leur fuite.

Le climat se détériore rapidement, sous l'influence du nouvel archevêque dom Bernard- un moine de Cluny -, de la reine Constance, fille du duc de Bourgogne- une Française - et des Français qui ont pris part à la Reconquête. Les mozarabes restent, dans Tolède reconquise, une minorité culturelle. Toutefois, des conflits les opposent aux Castillans et aux Français à propos des terres abandonnées par les musulmans. Pendant un siècle, ils se heurtent aux nouvelles autorités ecclésiastiques. Ils ne comprennent pas, par exemple, pourquoi ils doivent renoncer à leur rite au profit du rite romain. Ils continuent à utiliser l'arabe, au moins jusqu'à la fin du XIIe siècle ; le castillan ne l'emporte définitivement qu'au XIVe siècle.

On peut toutefois établir qu'à partir du XIIe siècle, le phénomène mozarabe a disparu avec les circonstances qui l'avaient fait naître. Parallèlement, à la même époque, les mudéjares commencent à se multiplier dans les royaumes chrétiens qui se reconstituent. Jusqu'alors, les territoires reconquis étaient très peu peuples (comme le « désert » de la vallée du Duero) ou avaient été abandonnés par leurs occupants musulmans, partis volontairement ou expulsés par les vainqueurs. Seules subsistaient quelques communautés cantonnées dans les faubourgs.

La situation change avec la prise de Tolède (1085) et celle de Saragosse (1118). Cette fois, la Reconquête fait passer sous domination chrétienne des masses humaines qui n'ont pas eu le temps de fuir. Dans la zone du Tage, dans la vallée de l'Èbre et à Valence, des musulmans se retrouvent, en grand nombre, sous l'autorité de souverains chrétiens qui promettent de respecter leur langue, leur culte, leur droit et leurs coutumes. En échange, on leur impose un régime seigneurial lourd en contributions fiscales et en prestations de travail. Ils sont désormais sujets musulmans d'un État chrétien. C'est ce qu'exprime le mot mudéjar avec sa double signification : quelqu'un qui reste en arrière et qui paie tribut à un infidèle.

Juifs, mozarabes et mudéjares ont donc bénéficié, les uns en territoire musulman, les autres dans les royaumes chrétiens, d'un statut comparable qui leur garantissait le libre exercice de leur culte respectif en échange de la subordination politique et de contributions fiscales. Mais, alors que les mozarabes ont constitué pendant des siècles des communautés stables, bien regroupées et solidement organisées autour de leurs chefs administratifs et religieux, les mudéjares ont connu une existence beaucoup plus précaire. La plupart du temps, ils ont fini par émigrer dans al-Andalus. Ne sont restés que des noyaux d'artisans, de petits commerçants et de muletiers.

Les seules communautés importantes de mudéjares sont celles qui ont été coupées d'al-Andalus par l'avance de la Reconquête : celles de la vallée de l'Èbre et de Valence. Il faut y ajouter, après 1492, une très forte concentration de mudéjares dans la ville de Grenade et dans le massif montagneux des Alpujarras. On a là trois zones principales qui dessineront, au cours du XVIe siècle, la géographie de l'Espagne morisque [3].

En permettant à des minorités religieuses de vivre, de travailler et de pratiquer librement leur culte, al-Andalus et l'Espagne chrétienne ont-ils fait preuve de tolérance ? Ce n'est pas évident.

Dans la Péninsule ibérique, en effet, entre le VIIIe et le XVe siècle, chrétiens et musulmans sont également convaincus qu'ils détiennent la vérité et que leur foi est incompatible avec celle des autres. S'ils se montrent tolérants, c'est parce qu'ils ne peuvent pas faire autrement. Tolérer, en effet, c'est supporter ce qu'on n'a pas les moyens d'interdire. Comment les conquérants musulmans n'auraient-ils pas toléré ces masses de chrétiens qu'ils ne pouvaient ni convertir ni exterminer ?

Dans les royaumes chrétiens, c'est seulement à partir du XIIe siècle que le problème mudéjar se pose en termes politiques. Il est assez vite réglé dans les domaines castillans. Les moines de Cluny, très influents, se montrent intransigeants. L'un d'entre eux, dom Bernard, abbé de Sahagun et nouvel évêque de Tolède, transforme la grande mosquée en église, violant ainsi les promesses d'Alphonse VI.

Toutefois, c'est dans les périodes de difficultés économiques que les souverains offrent des garanties aux mudéjares : on avait besoin de main-d'œuvre et tous les concours étaient les bienvenus. Ainsi, quand Alphonse VII (1105-1157) le Batailleur reprend Saragosse en 1118, il entre dans une ville que les élites musulmanes, les artisans et les commerçants ont évacuée. Beaucoup de paysans veulent fuir eux aussi, mais le souverain s'efforce de les en empêcher.

La même situation se reproduit un siècle plus tard à Valence, où on attendait cent mille colons chrétiens : il en est venu à peine trente mille ; encore refusent-ils de s'installer dans les campagnes. Pour mettre le pays en valeur, il a bien fallu retenir les mudéjares. A Murcie aussi, la crise démographique rend difficile la colonisation par des chrétiens. Pour exploiter la huerta (la riche zone irriguée des alentours de Valence), on est bien heureux de pouvoir compter sur les mudéjares.

C'est la force des choses plus que l'esprit de tolérance qui a rendu possible la présence de communautés chrétiennes en terre d'Islam et de minorités de mudéjares dans les royaumes chrétiens, sans parler des Juifs que l'on trouve partout. A défaut d'assimiler les minorités, on les exploite. C'est si vrai que, après la fin de la Reconquête, en 1492, la tolérance n'a plus de raison d'être : on expulse les Juifs ; on prétend assimiler les mudéjares de Grenade, puis - sous Charles Quint (1500-1558) - ceux de Valence, en les convertissant de force. Ainsi se trouve posé le problème morisque du XVIe siècle, obsession politique pour les autorités civiles et religieuses, drame humain pour les intéressés.

Cette tolérance de fait est-elle, en outre, unanimement acceptée ? Il faut distinguer l'attitude des élites et celle des masses. Ce sont les États, les souverains, dans une moindre mesure les seigneurs, qui se montrent « tolérants » [4] ; pour le peuple, antisémite et antimusulman, les Juifs, les Maures puis les mudéjares et enfin les morisques sont des infidèles, des ennemis, des rivaux sur le marché du travail. A la fin du XVe siècle, il y aura conjonction entre l'État et le peuple ; la volonté politique des Rois Catholiques rencontre l'assentiment des masses. Au XVIe siècle, les seigneurs sont seuls à rester fidèles aux habitudes médiévales ; contre le peuple et les fonctionnaires royaux (lettrados), ils se feront souvent les protecteurs des morisques, non par grandeur d'âme, mais par égoïsme de classe : main-d'œuvre compétente, efficace, soumise, les morisques leur sont indispensables.

Les chrétiens arabises que sont les mozarabes et les musulmans convertis que sont les morisques ont-ils enfin contribué à former en Espagne une civilisation originale ? On connaît la thèse d'Américo Castro, publiée en 1962 (cf. « Pour en savoir plus », p. 17) : au contact des sémites (Juifs et musulmans), l'Espagne médiévale serait devenue une société pluraliste, fondamentalement différente de la Chrétienté occidentale. A l'opposé de la thèse défendue par Américo Castro, on trouve les interprétations traditionnelles selon lesquelles la conquête de 711 n'aurait pas entraîné de rupture dans le développement historique de l'Espagne - les envahisseurs, une poignée de Bédouins et quelques milliers de Berbères à peine islamisés et pas encore arabisés, s'étant rapidement his-panisés. Ainsi se serait constituée une société plus hispanique qu'orientale. En somme, il y aurait bien eu des influences islamiques dans l'Espagne chrétienne, mais elles n'auraient certainement pas altéré les structures de base, économiques, sociales ou culturelles.

Ces vues sous-estiment toutefois l'influence des structures sociales, à la base desquelles il y a le clan et la tribu.

Les Hispano-Musulmans, dans leur ensemble, devaient se sentir plus proches de leurs coreligionnaires orientaux que des Espagnols chrétiens : la religion est un fait de civilisation essentiel. Même si les éléments arabes proprement dits étaient minoritaires, ils ont imposé une religion, une organisation politique, des coutumes et surtout une langue, puissant facteur d'assimilation culturelle.

L'arabe a gagné très vite du terrain. Au milieu du IXe siècle, des mozarabes se lamentaient encore sur l'abandon du latin ; un siècle et demi plus tard, l'arabe était devenu la langue majoritaire. Américo Castro en tire argument pour rejeter la thèse de l'hispanisation des conquérants africains. Il a raison. La langue parlée et écrite n'est pas neutre ; elle exprime une mentalité, des façons de penser et de sentir, un état de civilisation.

En adoptant l'arabe, la majorité de la Péninsule s'est intégrée au monde musulman, même si elle a conservé une spécificité réelle.

Jusqu au XIIe siècle, les deux civilisations qui se partagent la Péninsule ibérique se combattent et s'ignorent. Les musulmans n'ont que mépris pour les pauvres chrétiens du Nord. De leur côté, les chrétiens ne voient dans leur puissant voisin que des infidèles et attendent beaucoup de la Chrétienté : une aide militaire, d'abord, et aussi un soutien culturel ; c'est l'époque où se développent le culte de saint Jacques (que l'on considère, parmi les douze apôtres, comme celui de l'Espagne) et les pèlerinages à Compostelle, où l'on fait appel aux moines de Cîteaux et de Cluny.

Les mozarabes qui s'installent en territoire chrétien au cours de cette période y apportent-ils des influences musulmanes ? Profondément arabisés au point qu'ils comprenaient mieux l'arabe que le latin, ils sont en même temps très attachés à ce qui représente pour eux la tradition. De là l'ambiguïté de leur situation et de leur rôle. D'un côté, ils introduisent dans les royaumes du Nord des expressions, des habitudes vestimentaires, certaines formes de vie, des techniques que l'on repère aisément dans certaines églises et certains monastères de la région de Léon. L'emploi systématique de l'arc outrepassé, du modillon à copeaux, de la voûte nervée ou encore les absides et les niches d'autel semblables aux mihrab [5] des salles de prières musulmanes, tout cela que l'on peut observer, par exemple, à San Miguel de Escalada ou à San Millan de la Cogolla, vient indiscutablement d'al-Andalus. C'est précisément ce qu'on appelle l'art mozarabe.

II s'agit-là cependant d'une façade. Pour l'essentiel, les mozarabes restent très attachés à des idées religieuses et à un mode de gouvernement antérieurs à la conquête musulmane. Certes, ils ont subi une lente imprégnation orientale, mais ils tiraient fierté de ne pas avoir capitulé, d'être restés eux-mêmes dans un milieu hostile. Ce qui l'emporte chez eux, c'est le particularisme et l'intransigeance. Les mozarabes contribuent, on l'a vu, vers le milieu du IXe siècle, à faire naître l'idée même de Reconquête, c'est-à-dire la volonté de reconstituer une Espagne politiquement et religieusement unifiée sous la direction de souverains chrétiens. Notons d'ailleurs que, même s'ils n'en prennent pas conscience, cette Reconquête subit la contamination de la notion de guerre sainte (jihad) propre aux musulmans.

Au XIIe siècle, dans la région comprise entre l'Èbre et le Tage, reconquise par les chrétiens (la frontière est maintenant marquée par la Sierra Morena), s'ouvre la grande époque du mudejarismo, une osmose relative entre les cultures arabe et chrétienne, qui donne l'occasion aux universitaires d'Europe de prendre connaissance du savoir oriental et de renouer par conséquent avec celui de l'Antiquité classique [6]. Des traductions de l'arabe au latin ou au castillan permettent ainsi à l'Occident d'accéder à des courants de pensée philosophique et scientifique dont il était coupé depuis longtemps ou qui s'étaient développés en Orient : sciences exactes, médecine et sciences de la nature, philosophie, avec la redécouverte d'Aristote - il est vrai encombré d'un fatras de commentaires.

Tolède est l'un des foyers où s'élabore cette transmission des savoirs, sous l'impulsion d'Alphonse X, très sensible à l'éclat intellectuel de l'Islam andalou. De nombreux aristocrates adoptent alors des modes de vie arabo-islamiques. C'est le point de départ de ce qu'on a appelé la « maurophilie », l'engouement pour les vêtements, le mobilier, les fêtes, l'art et les mœurs chevaleresques de l'Islam, engouement qui se prolongera jusqu'au XVIIe siècle et qui n'empêchait pas ces grands seigneurs d'exploiter leurs sujets mudéjares et leurs descendants, les morisques.

Le contraste est grand, en effet, entre le sort réservé aux masses populaires et le comportement des seigneurs, chrétiens ou musulmans, entre eux. A la fin du XVe siècle, avant la dernière guerre de Grenade qui commence en 1481 et s'achève en 1492 par la Reconquête définitive de la ville, de part et d'autre de la frontière, on se combat, mais on se respecte et on s'admire. Les mariages mixtes ne sont pas rares. On s'invite à l'occasion de fêtes ou de cérémonies familiales ; on échange des cadeaux. C'est l'atmosphère des ballades de la « frontière » (romances fronterizos), petits poèmes chantés qui exaltent les combats entre Maures et chrétiens de part et d'autre de la frontière.

C'est à cette maurophilie qu'il faut rattacher l'art mudéjar où se combinent des formes et des procédés d'origines diverses. L'architecture romane emprunte les matériaux et les formes arabes ; on construit des églises ou des palais avec des décors mauresques ; on ajoute des arca-tures superposées à l'extérieur des absides ; on érige sur le flanc des édifices des tours qui ressemblent à des minarets, comme on peut en voir beaucoup en Aragon, berceau et foyer du mudejarismo. L'Alcazar de Séville, construit au XIVe siècle, en est un exemple remarquable.

Eglises avec minarets

Dans le domaine de l'histoire littéraire, les choses sont moins simples. La lyrique mozarabe est faite de poèmes en arabe ou en hébreu, mêlés de mots et même de vers entiers en castillan. Ces textes reprennent parfois des chansons antérieures à la domination musulmane ; ils annoncent les chants de Noël (villancicos) castillans. C'est ce qui autorise Menéndez Pidal (cf. « Pour en savoir plus », p. 17) à voir dans ces compositions le maillon intermédiaire qui unirait la musique et la poésie ibériques de l'Antiquité classique à celles de l'Espagne actuelle, mais on est là sur un terrain très controversé.

La littérature dite aljamiada du XIVe siècle a, quant à elle, été inventée par des mudéjares ou des Juifs qui emploient le castillan en utilisant l'écriture arabe ou hébraïque. C'est à propos de Juan Ruiz, l'archiprêtre de Hita (1290-1350), auteur du Libro de buen amor, que la polémique sur le mudejarismo s'est concentrée. Juan Ruiz était-il aussi imprégné de culture musulmane qu'on l'a dit ? Il a pu connaître, par des traductions, beaucoup des contes orientaux qu'il inclut dans son poème sous forme d'apologues (petites fables morales) ; toutefois, les emprunts à la tradition classique et occidentale seraient chez lui plus importants qu'on ne le croit.

On retiendra donc deux étapes chronologiques : avant et après le XIIe siècle. Avant, des chrétiens et des Juifs vivent à peu près librement dans al-Andalus. Après, des musulmans et encore des Juifs sont autorisés à rester dans l'Espagne chrétienne. Peut-on pour autant parler d'une Espagne pluraliste ? Certainement pas. Les Juifs et les mozarabes sous la domination musulmane, puis les Juifs et les mudéjares sous l'autorité de souverains chrétiens avaient un statut de « protégés », avec la nuance péjorative qui s'attache à cet adjectif.

Cette particularité de l'Espagne médiévale s'explique par les vicissitudes de l'histoire. Une fois la Reconquête terminée, il n'y a plus de raison de maintenir cet état de choses. La même année 1492, les Rois Catholiques reprennent Grenade et expulsent les Juifs. L'Espagne redevient alors un pays comme les autres dans la Chrétienté européenne. On peut le regretter, estimer qu'elle aurait pu et dû rester un pont entre l'Orient et l'Occident. Ses souverains n'y ont probablement jamais pensé. En 1492, ils ont souhaité assimiler les vaincus et les minoritaires. Ils ont sous-estimé l'ampleur de la tâche. Les conversos, descendants des Juifs, ont cherché à se fondre dans la masse, qui les a soupçonnés de mauvaise foi. Les morisques, héritiers des mudéjares, ont refusé de s'assimiler ; on sera obligé de les expulser au début du XVIIe siècle.

Y a-t-il eu, du moins, constitution d'une culture originale qui serait née d'influences réciproques ? Des emprunts, à coup sûr, et dans tous les domaines : linguistique, littéraire, artistique..., mais il n'y a jamais eu qu'une culture dominante : la musulmane d'abord, la chrétienne ensuite.

Certes, un Espagnol musulman et un Espagnol chrétien n'étaient pas étrangers l'un à l'autre, mais le premier restait avant tout un musulman, le second un chrétien. On le voit bien avec les morisques du XVIe siècle, très attachés à la terre de leurs ancêtres où ils étaient chez eux au même titre que les « vieux-chrétiens », mais qui vivaient dans un monde à part ; leur langue, leurs façons de vivre, de se vêtir, de se nourrir, de se divertir, autant et plus que leur religion, faisaient d'eux des. étrangers dans leur patrie. L'expulsion de 1609 prendra acte de cette situation, avec les drames que l'on sait : bannis de leur pays, les morisques seront souvent indésirables en terre d'Islam.

Les morisques et les sefardi (Juifs) observeront longtemps, quelquefois jusqu'à nos jours, une attitude ambiguë vis-à-vis de l'Espagne : le ressentiment contre ce qui leur apparaît comme une injustice et une spoliation l'emporte, mais il n'est pas difficile d'y discerner aussi quelque chose qui ressemble à de la tendresse, la nostalgie d'une terre qui a été celle de leurs ancêtres. Ils ont donc, plus que d'autres sans doute, contribué à forger l'image d'une Espagne médiévale idéale, celle où trois civilisations auraient vécu en harmonie et en bonne intelligence.

1. C'est le mot qu'utilisent les textes arabes pour désigner l'Islam d'Espagne, quelle que soit son extension géographique qui a beaucoup varié avec le temps ; le mot apparaît dans une chronique bilingue de 716 où il est traduit en latin par Spania.

2. Les Almoravides se réclament d'un mouvement religieux intégriste né à Kairouan au début du XIe siècle. Ils installent leur capitale à Marrakech en 1068 et se rendent rapidement maîtres du Maroc. Le roi de Séville les appelle au secours après la chute de Tolède (1085) ; ils refont à leur profit l'unité de l'Espagne musulmane, puis retournent en Afrique dans les premières années du XIIe siècle. Les Almohades sont aussi des musulmans rigoristes (le mot signifie : partisans du Dieu unique). Ils commencent par créer un petit État au sud de Marrakech (1124) et supplantent les Almoravides. De 1147 à 1150, ils réunifient à leur tour l'Espagne musulmane. Ils rentrent au Maroc après leur défaite à Las Navas de Tolosa (1212).

3. On appelle morisques (moriscos) les musulmans d'Espagne convertis de force au catholicisme.

4. Non sans réserves, toutefois : Alphonse X, qui protégeait les lettrés juifs et musulmans et admirait leur culture, inaugura à l'encontre de leurs communautés respectives une politique de discrimination tendant à réduire leur autonomie.

5. Le mihrab est l'endroit où se tient l'imam pour dire la prière.

6. Dont les ouvrages, perdus, ne subsistaient plus que dans des traductions arabes.

REPÈRES CHRONOLOGIQUES
711 : invasion musulmane. Bataille du Ctiadalete. Fin de la monarchie wisigolhique. 718 : Pelayo, roi des Asturies. Bataille de Covadonga (date traditionnelle ; en fail entre 721 et 725). 732 : Charles Martel arrête les musulmans à Poitiers. 755 : 'Ahd el-Rahman 1ER se proclame émir de Cordoue. 778 : l'arrière-garde de Charlcmagne hall m- à Roncevaux. 786 : déhul des travaux pour la construction de la mosquée de Cordoue. 791 : Oviedo, capitale du royaume des Asturies. 801 : reconquête de Barcelone. 822 : 'Ahd el-Kahman 11, émir de Cordoue. 859 : martyre de saint Fuloge à Cordoue. 885-888 : reconquête de Burgos et de Zamora. 912 : 'Abd el-Rahman III. émir de Cordoue. 929 : 'Abd el-Rahman III se proclame calife de Cordoue. 978 : Almansour, premier ministre du califat de Cordoue.

1031 : disparition du califat de Cordoue-Royaumes de taifas.

1064 : reconquête de Coimbra.

1085 : reconquête de Tolède.

1086 : invasion des Almoravides. 1094 : le Cid occupe Valence.

1102 : les Almoravides reprennent Valence.

1118 : reconquête de Saragosse.

1143 : fin du pouvoir des Almoravides. Retour aux taifas.

1156 : invasion des Almohades.

1212 : victoire chrétienne des Navas de Tolosa.

1229 : reconquête de Majorque.

1230 : reconquête de Mérida et Badajoz.

1236 : reconquête de Cordoue.

1238 : fondation de la dynastie nasride à Grenade.

1246 : reconquête de Jaén.

1248 : reconquête de Séville.

1309 : reconquête de Gibraltar.

1474 : avènement d'Isabelle la Catholique, reine de Castille.

1478 : établissement de l'Inquisition.

1481 : reprise de la Reconquête : guerre de Grenade.

1492 : reconquête de Grenade. Expulsion des Juifs.

POUR EN SAVOIR PLUS
B. Bennassar, s.d., Histoire des Espagnols, t. I, Paris, A. Colin, 1985. WÊÊL A. Castro, La Realidad histôrica de Espâha, Mexico, Porrua, 1962. «s* Ch.-E. Dufourcq, La Vie quotidienne dans l'Europe médiévale sous domination arabe, Paris, Hachette, 1978. Structures sociales « orientales » et « occidentales » dans l'Espagne musulmane, Paris, Mouton, 1977. ?Ht E. Lévy-Provençal, Histoire de l'Espagne musulmane, 3 vol., Paris, 1950-1953. îîÊÊ R. Menéndez Pidal, Espana, eslabôn entre la Cristiandad y el Islam , coll. « Austral » n° 1 280.

MB Cl. Sânchez Albornoz, Espana, un enigma histôhco, 2 vol., Buenos Aires, 1956 ; « L'Espagne et l'Islam », Revue historique, 1932, p. 327-339.

H. Terrasse, Islam d'Espagne, Pans, Pion, 1958.

WÊÊÊÊ J. Vernet, Ce que la culture doit aux Arabes d'Espagne, Paris, Sindbad, 1985.

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#13 23-10-2018 11:07:33

MARZEVAN
@rmenaute
Réputation :   36 

Re: Al Andalous, sa réalité

En conclusion la religion chrétienne est elle aussi tolérante qu'on le dit ?

À ce propos, réécouter sur FRANCE MUSIQUE la très bonne émission du lundi 22/10 de Frank Ferrand sur le "sac de Constantinople en 1204".

Également dans le Traité sur la Tolérance de Voltaire on trouve un paragraphe consacré aux Juifs dans lequel on peut découvrir que l'auteur se pose la question "les juifs sont ils tolérants ou au contraire intolérants".

Si on approfondit chacune des religions on peut trouver aussi bien de la tolérance que son contraire.
L'Espagne laboratoire des religions ?
L'Espagne terre de tolérance chrétienne ?

Mais il est vrai que les Espagnols ou leurs ancêtres, les wisigoths n'ont rien demandé à personne ils ont subit l'occupation mauresque.

Que c'est bien cette occupation qui a été le point de départ de plusieurs siècles de guerres en Espagne.

Il y a eu, certes, un bénéfice tiré de cette occupation :

"Tolède est l'un des foyers où s'élabore cette transmission des savoirs, sous l'impulsion d'Alphonse X, très sensible à l'éclat intellectuel de l'Islam andalou."

"Des traductions de l'arabe au latin ou au castillan permettent ainsi à l'Occident d'accéder à des courants de pensée philosophique et scientifique dont il était coupé depuis longtemps ou qui s'étaient développés en Orient : sciences exactes, médecine et sciences de la nature, philosophie, avec la redécouverte d'Aristote"

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#14 23-10-2018 12:33:00

Pascal Nicolaides
@rmenaute

Re: Al Andalous, sa réalité

Entièrement d'accord avec toi cher MARZEVAN; mais en l'occurence il s'agissait ici de savoir si la domination arabo-musulmane en Andalousie n'avait été qu'un paradis de tolérance multiculturel et inter-ethnique...Ce dont il est permis de douter , (sans occulter bien sûr les différents apports culturels de cette période...)
Quant au Sac de Constantinople - un peu de mes origines- c'est une autre histoire-certes désastreuse- mais différente sur le fond de l'expansion musulmane en Espagne.

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#15 23-10-2018 12:44:39

MARZEVAN
@rmenaute
Réputation :   36 

Re: Al Andalous, sa réalité

Je ne peux soutenir que la domination arabo-musulmane en Andalousie n'avait été qu'un paradis de tolérance. Il avait bien fallu que les primo habitants s'adaptent s'ils ne voulaient pas être passés par le fil de l'épée par les conquérants.

Et l'occupant avait besoin de main-d'œuvre pour tirer un bénéfice par les impôts et taxes. Accorder une liberté de religion ou de commerce ne signifie nullement être tolérant. C'est vraiment un rapport de maître à dominé qui s'installe avec toutes les manipulations psychologiques que cela induit.

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#16 23-10-2018 14:06:00

Pascal Nicolaides
@rmenaute

Re: Al Andalous, sa réalité

Et donc voila bien la raison de mon premier post à ce sujet ! Il est difficilement soutenable- et de plus éminents que moi le disent- qu'Al-Andalous ait été un paradis du " vivre ensemble"que d'aucuns dans ces lieux-mêmes s'efforcent de nous faire croire...Bon , je crois que je vais rejoindre mon cher Sinan Bey dans une cure de sevrage de ces forums où finalement on tourne un peu en rond suite à des répétions de certains sujets qui ne concernent que de loin l'Arménie et les Arméniens...

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#17 23-10-2018 16:10:03

Vassilyan
Banni
Réputation :   

Re: Al Andalous, sa réalité

Il faudrait plus parler de "liberté religieuse censitaire" que de tolérance. Pour moi, la tolérance ne suppose aucune contrepartie. On te laisse construire tes lieux de cultes et pratiquer, sans contreparties, tu es considéré comme les autres. Or, la liberté religieuse en terre musulmane était toujours en échange d'impôts supplémentaires.

La seule différence c'est que les turcs allaient plus loin dans cette logique puisqu'ils demandaient également l'impôt du sang (janissaires).

Dernière modification par Vassilyan (23-10-2018 16:11:02)

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#18 24-10-2018 00:02:54

Adic2010
@rmenaute

Re: Al Andalous, sa réalité

Dans la série AL-ANDALUS & LES ARMÉNIENS (faisant partie aussi de la réalité de Al Andalous  wink  ), suite aux messages précédents #5 et #10 plus haut...

il y a eu le juge arménien de Cordoue : Abou 'Ali al-Kali -- Isma'il ibn al-Qasim al-Baghdadi -- اسماعيل ابن القاسم البغدادي ابو علي القالي -- né à Karine en 901 et mort en Espagne en 967.


Avant de partir s'installer en Andalousie, Abou 'Ali al-Kali était un grammérien érudit et connu à Baghdad. Un de ses manuscrits se trouve à la BnF :

-Manuscrit arabe N# 4235 : Fragments d'un ouvrage philologique intitulé "L'excellent" et attribué à Isma'il ibn al-Qasim al-Baghdadi. C'est la grande compilation qu'Ibn Khallikan et Hadji Khalfa désignent par le titre "L'excellent traité sur les termes peu usités qui se rencontrent dans la tradition". L'auteur est généralement connu sous l'administration d'Al-Mansour ibn abi 'Amr et il est mort à Cordoue l'an 356 de l'hegire (967 de J-C). Nous ne possédons ici que les douze premiers feuillets de la 104° partie, le commencement de la 81° partie, et, sur le recto du dernier feuillet, la fin de la 87° partie et quelques lignes de la partie suivante. Chose extrordinaire, le verso de ce feuillet est resté en blanc.
Vélin. 71 feuillet. Hauteur, 25 cm ; largeur 20 cm et demi. 15 a 17 lignes par pages. Ecriture maghrébine-espagnole. Ms. du X° siècle.
. Catalogue des Manuscrits arabes de la Bibliothèque nationale, M le Baron de Slane, 1883, [p 681] << à trouver dans le site Gallica

Voici la page ADIC créée avec des données trouvées au Cabinet des Manuscrits orientaux de la BnF, il y a bien vingt ans -les années passent...   roll

Il y aura aussi à faire connaître aux chercheurs orientalistes sur l'Al-Andalus et aux instituts franco-musulmans. neutral

http://www.globalarmenianheritage-adic.fr/0ab/x6_5alandalus1.jpg . D'ici là, à chercher des www sur Gallica ou d'autres pdf. Ne pas hésiter en parler autour de vous. Pensez à contacter l'Institut des Études orientales d'Érévan.

L'historien arménien d'Egypte, Kévork Messerlian, ԳէորգՄըսրլեան, a parlé sur lui dans un livre publié au Caire en 1935. On dirait que j'ai trouvé qq chose dans le site ՀԱՅ ԳԻՐՔ // pp 67-70 mais malheureusement il n'y a pas de pdf. Je vais voir dans les pdf de Archives.Org.

Bonne continuation. Nil.

- 'Thread' faisant partie de la rubrique : HORS HEXAGONE : REGISTRE(S) HISTORICO-GÉO-CULTUREL(S)  (#10)

#290

Dernière modification par Adic2010 (24-10-2018 00:42:36)


http://www.globalarmenianheritage-adic.fr/flags/turquie.JPG RUBRIQUE #85 . Ankara~Diyanet~Cojep~Pej cherchant à ottomaniser-kémaliser l'Islam de France ?

PENSONS À L'INFORMATION ARMÉNO-HISTORICO-CULTURELLE FRANCO-CITOYENNE FACE AUX RÉSEAUX TURCO-NÉGATIONNISTES EN FRANCE.

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#19 24-10-2018 10:07:18

Pascal Nicolaides
@rmenaute

Re: Al Andalous, sa réalité

Référence historique intéressante certes. Cet Arménien érudit ne fut pas le seul au service des Arabes mais comme d'habitude par un tour de passe-passe dont vous êtes coutumier, vous vous éloignez du sujet de départ : "Al'Andalus" ne fut sans doute pas le Paradis idéal- puisque la Requonquista vint mettre un terme sanglant à cette période. Si les sujets des Maures d'Espagne avaient été si heureux sous leur domination, ils auraient dû s'en satisfaire, ce qui ne semble pas avoir té , in fine, le cas...

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#20 24-10-2018 13:54:35

Adic2010
@rmenaute

Re: Al Andalous, sa réalité

Pascal Nicolaides a écrit:

Référence historique intéressante certes. Cet Arménien érudit ne fut pas le seul au service des Arabes mais comme d'habitude par un tour de passe-passe dont vous êtes coutumier, vous vous éloignez du sujet de départ : "Al'Andalus" ne fut sans doute pas le Paradis idéal- puisque la Requonquista vint mettre un terme sanglant à cette période. Si les sujets des Maures d'Espagne avaient été si heureux sous leur domination, ils auraient dû s'en satisfaire, ce qui ne semble pas avoir té , in fine, le cas...

Le sujet de ce 'thread' est 'LA RÉALITÉ d'AL-ANDALOUS'. Dans cette réalité, en ce qui nous concerne en priorité, ce sont les données

- sur les témoignages d'Arméniens y ayant été présents au Moyen Âge
ou
- sur les relations arméno-arabes historico-culturelles concernant cet État qui a existé.

Ainsi, j'ai retrouvé cette référence bibliographique : MACLER Frédéric. Notices de manuscrits arméniens ou relatifs aux Arméniens vus dans quelques bibliothèques de la Péninsule ibérique et du sud-est de la France / pp.63-80[/url][/u] ; pp.85-116[/url][/u] ; pp.237-272[/url][/u] ; pp.411-417[/url][/u] / Revue des Études arméniennes, Paris 1920, I.

Il y aura une recherche à y faire et voir si on y parle de l'Andalousie.

Pour le débat 'AL-ANDALUS, L'INVENTION D'UN MYTHE', il y a un premier 'thread' adéquat où il est plus approprié d'intervenir. Je peux dire qu'il y aura de quoi y disserter et développer cette thématique.  Nil.
#350

Dernière modification par Adic2010 (24-10-2018 14:29:59)


http://www.globalarmenianheritage-adic.fr/flags/turquie.JPG RUBRIQUE #85 . Ankara~Diyanet~Cojep~Pej cherchant à ottomaniser-kémaliser l'Islam de France ?

PENSONS À L'INFORMATION ARMÉNO-HISTORICO-CULTURELLE FRANCO-CITOYENNE FACE AUX RÉSEAUX TURCO-NÉGATIONNISTES EN FRANCE.

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#21 24-10-2018 17:56:00

Pascal Nicolaides
@rmenaute

Re: Al Andalous, sa réalité

Et voila ...Comme toujours avec la stratégie qui vous est coutumière vous déviez le sujet: la question ne porte pas sur la présence d'Arméniens en Andalousie mais la problématique porte sur le fait de savoir si la "co-existence", la conviencia, des trois religions monothéistes dans la période de l'occupation de l'Espagne par les Maures fut réellement pacifique, une période de Lumières.  Certains auteurs, plus qualifiés que vous , émettent un doute à ce sujet et parlent d'un "mythe".

Naturellement comme ça ne vous arrange pas- eu égard à votre cheval de bataille , le "vivre enbsemble islamo-chrétien",vous
bottez en touche en nous parlant de personnalités arméniennes ayant vécu à cette période en ANdalousie. C a ne correspond ^pas du tout au sujet de départ dont il est question.

http://www.lescrutateur.com/article-le- … 97352.html

(...)Les communautés chrétiennes et juives furent tolérées en échange de tributs, raison pour laquelle la population d’ Al-Andalus fut un tel mélange de races et de croyances.(...)

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#22 24-10-2018 19:30:20

Pascal Nicolaides
@rmenaute

Re: Al Andalous, sa réalité

Adic2010 a écrit:

Dans la série AL-ANDALUS & LES ARMÉNIENS (faisant partie aussi de la réalité de Al Andalous  wink  ), suite aux messages précédents #5 et #10 plus haut...

il y a eu le juge arménien de Cordoue : Abou 'Ali al-Kali -- Isma'il ibn al-Qasim al-Baghdadi -- اسماعيل ابن القاسم البغدادي ابو علي القالي -- né à Karine en 901 et mort en Espagne en 967.


Avant de partir s'installer en Andalousie, Abou 'Ali al-Kali était un grammérien érudit et connu à Baghdad. Un de ses manuscrits se trouve à la BnF :

-Manuscrit arabe N# 4235 : Fragments d'un ouvrage philologique intitulé "L'excellent" et attribué à Isma'il ibn al-Qasim al-Baghdadi. C'est la grande compilation qu'Ibn Khallikan et Hadji Khalfa désignent par le titre "L'excellent traité sur les termes peu usités qui se rencontrent dans la tradition". L'auteur est généralement connu sous l'administration d'Al-Mansour ibn abi 'Amr et il est mort à Cordoue l'an 356 de l'hegire (967 de J-C). Nous ne possédons ici que les douze premiers feuillets de la 104° partie, le commencement de la 81° partie, et, sur le recto du dernier feuillet, la fin de la 87° partie et quelques lignes de la partie suivante. Chose extrordinaire, le verso de ce feuillet est resté en blanc.
Vélin. 71 feuillet. Hauteur, 25 cm ; largeur 20 cm et demi. 15 a 17 lignes par pages. Ecriture maghrébine-espagnole. Ms. du X° siècle.
. Catalogue des Manuscrits arabes de la Bibliothèque nationale, M le Baron de Slane, 1883, [p 681] << à trouver dans le site Gallica

Voici la page ADIC créée avec des données trouvées au Cabinet des Manuscrits orientaux de la BnF, il y a bien vingt ans -les années passent...   roll

Il y aura aussi à faire connaître aux chercheurs orientalistes sur l'Al-Andalus et aux instituts franco-musulmans. neutral

http://www.globalarmenianheritage-adic. … dalus1.jpg . D'ici là, à chercher des www sur Gallica ou d'autres pdf. Ne pas hésiter en parler autour de vous. Pensez à contacter l'Institut des Études orientales d'Érévan.

L'historien arménien d'Egypte, Kévork Messerlian, ԳէորգՄըսրլեան, a parlé sur lui dans un livre publié au Caire en 1935. On dirait que j'ai trouvé qq chose dans le site ՀԱՅ ԳԻՐՔ // pp 67-70 mais malheureusement il n'y a pas de pdf. Je vais voir dans les pdf de Archives.Org.

Bonne continuation. Nil.

- 'Thread' faisant partie de la rubrique : HORS HEXAGONE : REGISTRE(S) HISTORICO-GÉO-CULTUREL(S)  (#10)

#290

Ce post n'est pas à la place qui convient ! Il faudrait le placer dans le Forum "Le Monde Arménien" dans la rubrique" histoire" ou dans la rubrique "culture"...La présence d'Arméniens en Espagne lors de la période d'Al-Andalus ne concerne pas le sujet de départ qui est: Y a-t-il un"mythe d'Al-Andalus"  quant à cette période de domination arabo-musulmane de l'Espagne?

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#23 24-10-2018 20:18:59

Adic2010
@rmenaute

Re: Al Andalous, sa réalité

On peut voir par les messages précédents que l'internaute PN ne semble pas donner la priorité sur les témoignages arméniens de l'époque en Andalousie ou sur l'Andalousie.

Pour les autres approches, nous aurons tout loisir de les disserter dans l'autre 'thread' : 'AL-ANDALUS, L'INVENTION D'UN MYTHE'. Cependant, continuons à voir comment l'arménologie concerne aussi l'Andalousie -en pensant à le faire connaitre à toutes les composantes vivant en France / dont celles musulmanes.

Récit du voyage de l'évêque Martyros Erzengatsi Մարտիրոս Երզնկացի en Europe (fin XV siècle).

http://www.globalarmenianheritage-adic.fr/0sp/9martyros0bcarte.JPG .

Grâce à l'article paru dans le Journal asiatique en décembre 1826 par l'orientaliste Antoine-Jean de SAINT-MARTIN 1791-1832

http://www.globalarmenianheritage-adic.fr/images_6/16_erzenga321.jpg . l'itinéraire de l'évêque Martyros Erzenkatsi en Andalousie

Ainsi on peut lire :

- à la page.368 scanée dans GALLICA : անդալուզիայ (Andalousie) ;

- à la page.369 scanée dans GALLICA : մաղրիպացոց (Maghreb).
#415

Dernière modification par Adic2010 (24-10-2018 23:15:22)


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#24 24-10-2018 20:52:46

Pascal Nicolaides
@rmenaute

Re: Al Andalous, sa réalité

On peut voir dans les messages précédents que l'Internaute ADIC 2010 expert en dilution verbale cherche à faire croire que je ne donne pas la place qu'elle mérite aux témoignages, documents divers arméniens  qu'il nous envoie et qu,i bien que très intéressants N'ONT PAS  PLACE dans la discussion sur la réalité (ou le mythe) d'Al-Andalous.

Et comme toujours il essaie de noyer le poisson en ajoutant posts sur posts accompagnés d'ajouts divers et variés mais toujours sans être DANS le sujet.

Enfin je crois qu'il faut se faire une raison :l'Internaute ADIC 2010 continuera contre vents et marées...On n'en peut plus et c'est la cause du départ de ces forums de bon nombre de participants '- pas tous fachos-islamophobes et autres ...

Dzo, al gue pavè !

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#25 24-10-2018 23:43:43

Adic2010
@rmenaute

Re: Al Andalous, sa réalité

Il y a un article sur le grammairien arménien de Baghdad, originaire de Karine (Erzeroum) avant d'aller en Andalousie pour y devenir juge (Cadi).

S. A. Bonebakker, Two Manuscripts Of Al-Qali's Redaction Of Ibn Qutayab's Adab Al-Katib, Primer Congreso de Estudios Arabes e Islamicos, Cordoba 1962, Actas, Madrid 1964, [pp.453-466]

https://cloud10.todocoleccion.online/libros-segunda-mano/fot/2007/09/01/5780033.jpg . Recherche à suivre. Nil.
#440

Dernière modification par Adic2010 (24-10-2018 23:44:15)


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